Histoire canadienne « Ça sent quoi ton affaire ? »: Ou quand une douanière canadienne découvre les condiments du Mali…

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    Je viens de passer près de trois mois au Mali, sur la terre de mes ancêtres qui m’est tant chère et suscite perpétuellement en moi cette nostalgie diffuse que l’on pourrait comparer au fameux spleen dont parlait si bien Charles Baudelaire. Je profite de ce retour à Montréal pour adresser mon salut fraternel et amical à toute la formidable famille de Jamana, du journal Les Echos et aux Maliennes, Maliens de cœur et d’esprit avec lesquels j’ai passé des moments merveilleux ; eux qui me font espérer encore que la raison aura toujours le dessus sur l’idiotie. Ce séjour a également été l’occasion pour moi de re-déguster les plats maliens, de replonger au cœur de ces saveurs et odeurs qui ont façonné mon enfance.

    Naturellement, je ne pouvais revenir à Montréal sans apporter avec moi une touche de ce pays millénaire et surtout les condiments qui font de nos plats nationaux, des préparations agréables au palais. A côté de la valise qui contenait mes habits et outils précieux, j’ai acheté une autre uniquement destinée à contenir tout ce que la famille et la parenté élargie m’avaient offert : du soumbala, de l’oignon séché, du poisson fumé, du datou, de l’encens, de la poudre de feuille de baobab, du fonio et que sais-je encore ? Par la grâce de Dieu, le voyage s’est déroulé sans encombre. C’est au contrôle douanier à l’aéroport Pierre Elliot Trudeau de Montréal que j’aurai une scène de franche rigolade avec une douanière.

    Au premier cordon douanier (il n’y a pas de police des frontières au Canada, c’est la douane qui remplit ce rôle), l’agent en service me demande si je transporte des aliments en « provenance de Mali » (sic). Devant la réponse positive, il m’envoie au deuxième cordon douanier (ou sanitaire ?) pour des vérifications plus approfondies, histoire de savoir si je ne transporte pas des crocodiles morts ou des rats d’égout.

    Je me pointe donc devant une charmante agente, maximum dans la trentaine, mine de croque-mort, affublée d’une kyrielle de gadgets qui lui donnent plus l’air d’un clown de cirque urbain que d’une Rambo en silicone de la puissance publique. Elle m’invite à ouvrir la valise et à lui présenter les condiments en ma possession. Elle veut sentir le contenu de quelques boîtes. En bon Malien évidemment, je choisis délibérément la boîte de datou puis celle de soumbala que j’ouvre en même temps.

    Sans précaution, elle y plonge bêtement le nez avant de pousser un cri strident : « Ça sent quoi ton affaire ? C’est épouvantable, comme ça sent mauvais… vous allez manger ça ? » Elle recule de deux pas alors que je fais avancer les boîtes sous son nez. Elle crie un « c’est bon ! » sec. Je n’allais certainement pas m’arrêter en si bon chemin.
    J’ouvre ensuite le sachet de poisson séché et celui de yet, ce poisson marin ultra pourri qui nous arrive généralement du Sénégal et assaisonne nos riz au gras. La pauvre douanière n’en peut plus et ne comprend pas que l’on puisse se gaver de ces pourritures sans mourir. Eh oui ! Madame, j’en mange tous les jours, j’ai une excellente santé, je pèse 85 kilos et je mesure un mètre soixante-seize. Mieux, je jouis encore de mes facultés mentales.

    Constatant que la dame n’en pouvait plus, je mets en branle mon côté généreux en ouvrant une boîte d’encens. Elle pouffe enfin un soupir de soulagement, comme si elle venait d’échapper à la chaise électrique. Mais elle veut encore savoir si « ces affaires » sont vraiment destinées à être mangées. Je lui réponds doctement, après avoir bien ajusté mes lunettes de correction sur mon nez pour me donner un air d’homme intelligent et cultivé, que ces condiments sont le top 10 de notre alimentation. Puisqu’il y a pire. Elle secoue la tête : « Ah bon, pire que ça ? ».

    Oui, Madame, nous avons du margouillat bouilli, du lézard farci, du chien écrasé, du chat en bouillabaisse, du crapaud pourri mariné, du foie de souris rôti, des intestins grêles de dinosaures… Elle comprend que le sérieux a déserté la conversation et que je me payais sa tête. Son inspection est terminée.

    Je reprends les boîtes de datou et de soumbala en mains et fait mine de les rouvrir en lui demandant si elle voulait les sentir de nouveau afin de se souvenir de l’odeur. Sa réplique est sèche et sans appel : « Vous pouvez fermer votre valise et partir, j’en ai assez senti pour le reste de mes jours ! » Son regard est toujours mêlé d’interrogations. Je la rassure : « Ne craignez rien, Madame, je ne tuerai aucun Canadien en lui faisant manger ces affaires qui sentent bizarre. C’est juste pour moi et pour les Africains. La santé publique n’est pas en danger et l’on dit chez nous, que tout ce qui ne tue pas engraisse. C’est ainsi que nous avalons dru les grosses mouches blé comme dessert ».

    Son regard me rappelle une désespérée qui croit avoir affaire à un fou sur une île déserte.

    Je la trouve bien chanceuse la douanière. Si elle avait inhalé les condiments de chez Abdoul M. Thiam ou Yaya Sangaré des Echos, elle ne serait même pas restée sur ses deux jambes. Au fait « Ça sent quoi ton affaire ? » Je n’ai pu répondre à cette question. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui sait ce que sent le datou ou le soumbala ?

    Ousmane Sow (journaliste, Montréal)

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