Sécurisation de la Région de Kidal : Souveraineté assurée et défis d’une stabilisation durable

En consolidant leur dispositif à Kidal et dans plusieurs localités charnières de la 8ᵉ région administrative du Mali au cours de l’opération «Dougoukoloko», les Forces armées maliennes (FAMa) franchissent un cap décisif dans l’exercice effectif de la souveraineté territoriale.

14 Oct 2026 - 14:28
0
Sécurisation de la Région de Kidal : Souveraineté assurée et défis d’une stabilisation durable

Au-delà du succès militaire, cette avancée redéfinit la trajectoire institutionnelle du pays et pose les jalons d’un combat aux répercussions globales. éclairages croisés du Dr Ahmadou Touré, Directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité au Sahel, du Dr Abdoul Sogodogo, enseignant-chercheur et vice-doyen de la Faculté des sciences administratives et politiques de Bamako (FSAP) et de Harouna Niang, économiste et ancien ministre. Dans le prolongement des actions menées dans le théâtre Est, l’état-major général des Armées a officialisé la consolidation du dispositif des Forces armées maliennes (FAMa), appuyées par leurs partenaires russes, au cœur de Kidal ainsi que dans les secteurs d’Abéïbara, d’In-Tassik et de Tin-Assalak. Cette manœuvre aéroterrestre d’envergure vise à neutraliser les groupes armés terroristes, à sécuriser les populations et à porter un coup d’arrêt à l’économie criminelle. Interrogé sur la séquence opérationnelle, le directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité au Sahel explique que le mouvement observé traduit une gestion méthodique du temps et de l’espace militaire.

Selon l’analyste, « le repli d’avril sur Anéfif et Aguelhok s’inscrivait davantage dans une économie des forces que dans un effondrement du dispositif », l’état-major ayant choisi de différer la contestation directe de Kidal jusqu’à la sortie de l’hivernage. Dr Ahmadou Touré estime que l’opération «Dougoukoloko » a ensuite inversé le tempo, grâce à une manœuvre articulée en trois temps : «façonner l’espace, disloquer la logistique adverse, réoccuper». Pour le chercheur, la portée première de cette action sur le théâtre Est est celle d’une supériorité locale reconstituée : «Une force qui perd un chef-lieu en avril et le réinvestit en octobre, en étendant le même jour le dispositif à Abéïbara, In-Tassik et Tin-Assalak, a retrouvé une profondeur opérative que l’armée de 2012 ne possédait pas.» Il nuance toutefois en rappelant une limite classique des guerres irrégulières : «reprendre un centre dont l’adversaire a choisi de sortir n’équivaut pas à le détruire.»

De son côté, l’enseignant-chercheur Dr Abdoul Sogodogo observe que « la consolidation de la présence des FAMa à Kidal marque un changement d’échelle significatif ». Pour le vice-doyen de la FSAP, « il ne s’agit plus seulement de manœuvres militaires, mais d’affirmer une présence durable dans cette région», ajoutant que ce sont désormais les effets politiques et administratifs qui retiennent l’attention des populations.

S'agissant du partenariat stratégique avec la Russie, Dr Ahmadou Touré le qualifie de « multiplicateur» de puissance plutôt que de substitut. Selon son analyse, l’utilisation de munitions rôdeuses, les frappes sur les dépôts logistiques et la coordination au sol avec Africa Corps ont rendu crédible une pression aérienne face à laquelle l’adversaire a préféré le repli. Le schéma tenable, résume-t-il, est celui de l’association entre le renseignement malien, la frappe partenaire et l’occupation du sol par les unités nationales. Sur ce point, Dr Abdoul Sogodogo souligne l’autonomie stratégique du pays : «On remarque ces dernières années que le Mali définit ses priorités et conduit ses opérations en toute autonomie sans dépendance excessive envers un partenaire extérieur. »

L’IMPACT INSTITUTIONNEL ET JURIDIQUE

Sur le plan juridique et constitutionnel, Dr Ahmadou Touré rappelle que la Constitution du 22 juillet 2023 définit le Mali comme une République indivisible (article 30) et dispose que l’État exerce sa souveraineté sur l’ensemble du territoire (article 41). D'après le chercheur, tant que Kidal échappait à l’administration centrale, ces articles décrivaient une norme théorique : « Le contrôle effectif du chef-lieu de la 8ᵉ région leur donne un référent empirique. Cette translation redéfinit la trajectoire de la refondation. La souveraineté cesse d’être une variable négociable d’un accord de paix pour redevenir un attribut de l’État. » Abondant dans ce sens, Dr Abdoul Sogodogo confirme que le contrôle de la 8ᵉ région symbolise « la cohérence du territoire». Il précise néanmoins que « la légitimité institutionnelle dépendra autant de la manière dont l’État exerce son autorité que de l’étendue du territoire qu’il contrôle».

 

Face aux risques d’attaques asymétriques résiduelles (engins explosifs, embuscades, harcèlement des convois), l’enseignant-chercheur indique que les groupes armés évitent l’affrontement direct. Pour y faire face, il préconise «une présence régulière des FAMa, la protection des civils, une coordination efficace avec les autorités locales et la poursuite du Dialogue inter-Maliens ». Le directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité au Sahel ajoute pour sa part que la durabilité de la réponse repose sur trois conditions : un renseignement humain ancré dans le milieu local, des unités légères mobiles capables de patrouiller hors des camps, et le maintien d’une pression militaire constante qui ne se relâche pas à la saison sèche.

LE DÉFI DU RETOUR DES SERVICES DE BASE ET DE L'ADMINISTRATION

Concernant le retour de l’administration et des services sociaux de base, Dr Touré avertit qu’«un camp sans école, sans centre de santé et sans marché est une victoire réversible ». Il identifie trois contraintes majeures : la sécurisation du couloir logistique Gao-Anéfif-Kidal pour l’approvisionnement, la protection de l'espace civil par des patrouilles, et le retour effectif des fonctionnaires. Selon lui, «les quatre-vingt-dix jours qui suivent le 6 octobre forment la fenêtre dans laquelle l’avantage se fixe, ou se repose». Le vice-doyen de la FSAP formule les mêmes priorités pratiques : «Le retour de l’État à Kidal ne se résume pas à la réinstallation de représentants officiels. Il me semble prioritaire de sécuriser les déplacements et les infrastructures, garantir l’approvisionnement en médicaments et en produits essentiels, puis remettre en fonctionnement les écoles et les centres de santé.» Il y ajoute l’importance des garanties humaines et du dialogue avec les communautés. 

S’agissant de l’économie criminelle et des flux illicites, Dr Ahmadou Touré rappelle que Kidal constitue un nœud de trafics (carburant, armes, or artisanal). Selon son analyse, réoccuper la place et surveiller les pistes renchérit le financement des groupes armés et désorganise leurs circuits. L’enseignant-chercheur, Dr Abdoul Sogodogo, nuance toutefois en rappelant que ces réseaux de contrebande sont « adaptatifs et imbriqués dans des économies locales de survie ». Il recommande une stratégie associant le contrôle ciblé des flux, la lutte contre la corruption et le développement de possibilités économiques légales pour les habitants (élevage, commerce, artisanat).

LA STABILITÉ DU SAHEL, UN BIEN PUBLIC MONDIAL

Dans une contribution adressée à la rédaction de L'Essor, l’économiste et ancien ministre de l'Industrie et du Commerce Harouna Niang élargit la perspective en affirmant que « la reprise de Kidal par les FAMa constitue une étape importante [...], mais interpréter cet événement comme une seule réussite militaire nationale ferait perdre de vue une réalité bien plus large». Selon lui, « le combat que mènent le Mali et les autres pays du Sahel contre le terrorisme transnational constitue également une contribution à la paix internationale et à la sécurité mondiale».

L’ancien ministre pose une question centrale à la communauté internationale : « Que se passerait-il si les pays du Sahel perdaient leur combat contre le terrorisme ? » Il prévient que les conséquences s'étendraient bien au-delà de la région : expansion des réseaux terroristes vers l'Afrique de l'Ouest côtière, intensification des trafics, déplacements massifs de populations et établissement de bases opérationnelles menaçant la sécurité globale. « La question n’est donc pas seulement de savoir ce que la communauté internationale peut faire pour le Sahel. Elle est aussi de reconnaître ce que le Sahel fait déjà pour la sécurité internationale », fait remarquer l’économiste, tout en qualifiant la stabilité de la région de « bien public régional et mondial».

Harouna Niang souligne également le coût humain et économique disproportionné supporté par les populations et les États du Sahel, obligés de sacrifier des ressources budgétaires destinées à l'éducation, à la santé et aux infrastructures au profit de la défense. Il appelle ainsi à dépasser les clivages diplomatiques : «Les désaccords géopolitiques ne doivent pas compromettre les intérêts communs de sécurité [...] Empêcher l’expansion du terrorisme demeure un intérêt international commun. »

En conclusion, l’économiste rappelle que les succès militaires doivent déboucher sur une paix durable incluant la justice, le développement et la protection des civils sans amalgames communautaires. Il lance un appel direct : « La sécurité du Sahel n’est pas seulement une responsabilité africaine. Elle fait partie de notre sécurité collective mondiale. Le combat du Sahel contre le terrorisme mérite d’être reconnu comme une lutte pour la survie nationale et comme une contribution essentielle à la paix et à la sécurité internationales.»

Souleymane SIDIBE

Quelle est votre réaction ?

Like Like 0
Je kiff pas Je kiff pas 0
Je kiff Je kiff 0
Drôle Drôle 0
Ouah Ouah 0
Triste Triste 0
Hmmm Hmmm 0

Commentaires (0)

User
Les commentateurs les plus actifs de la semaine:
  • Kinguiranke (129)
  • Nfp (116)
  • Sylla (45)
  • Kankan (33)
  • Citoyen dumonde (29)