Exploitation minière illégale à Kéniéba : Quand l’or dévore la forêt

Dans le cercle de Kéniéba, la prolifération des sites d’exploitation minière illégale et d’orpaillage clandestin provoque de graves atteintes à l’environnement.

12 Octobre 2026 - 12:13
1
Exploitation minière illégale à Kéniéba : Quand l’or dévore la forêt

Déboisement, dégradation des terres cultivables, pollution des cours d’eau : les conséquences menacent durablement les ressources naturelles et les activités agricoles. À cela s’ajoute la commercialisation informelle de l’or, qui priverait l’État malien d’importantes recettes. Face à l’ampleur du phénomène, des associations locales appellent les autorités à agir.

Situé dans l’ouest du Mali, dans la région de Kayes, le cercle de Kéniéba se distingue par la diversité et la richesse de ses ressources naturelles et minières. La zone dispose également d’un important potentiel agricole. Elle compte parmi les principaux bassins de production d’agrumes, de mangues et de bananes de la région, auxquels s’ajoutent les cultures vivrières.

Mais ce potentiel est aujourd’hui menacé par la multiplication des activités minières illégales. Des superficies forestières et agricoles sont progressivement occupées et dégradées par des exploitations clandestines, souvent fortement mécanisées.

L’article 62 du Code minier malien dispose que les substances minérales soumises au régime des mines ne peuvent être exploitées qu’en vertu d’un permis d’exploitation artisanale, de petite mine ou de grande mine. Malgré cette disposition, de nombreux sites fonctionnent sans autorisation dans le cercle de Kéniéba.

Le déboisement du fait de ces activités menace gravement le couvert végétal.

 Des centaines de sites présumés illégaux

Dans un mémorandum daté du 22 octobre 2024, l’Association Wassa Ton affirme que Kéniéba est, depuis plusieurs années, envahi par des sociétés privées exploitant illégalement les ressources minières. Selon cette organisation, les promoteurs de ces activités seraient maliens, chinois, burkinabè, guinéens, sénégalais ou ressortissants d’autres pays. L’association recensait alors 240 sites présumés illégaux en 2024. Elle estimait leur production journalière à une tonne d’or, pour une valeur de plus de 40 milliards de F CFA. Le Président de Wassa Ton, Alou Diallo, explique que ces chiffres ont été obtenus suite aux confidences d’employés des exploitants miniers illégaux.

Publié en juin 2026, le Rapport de l’évaluation de la production artisanale de l’or et de son impact sur le bien-être des populations au Mali de l’Observatoire de développement humain durable et de la lutte contre la pauvreté (ODHD/LCP) établit la production de l’orpaillage à près de 16 tonnes d’or d’une valeur estimée à environ 698 milliards de FCFA pour la campagne 2024-2025, contre une estimation habituelle de 6 tonnes par an. Toutefois, ces chiffres sont difficiles à vérifier dans un pays où l’exploitation minière illégale est caractérisée par des flux informels et non déclarés.

Après son mémorandum de 2024, Wassa Ton est revenue à la charge avec une lettre adressée au Premier ministre, Chef du gouvernement, en date  du 24 juin 2026, intitulée « dénonciation de l’exploitation minière illégale dans le cercle de Kéniéba ». Dans une correspondance datée du 16 juillet, le Directeur de cabinet du Premier ministre a informé le Président de Wassa Ton que le « dossier a été transmis pour attribution au ministre des Mines en rapport avec le Ministre d’Etat, ministre de l’Economie et des Finances, les ministres de l’Administration du territoire de la Décentralisation, de l’Environnement, de l’Assainissement et du Développement durable, de la Sécurité et de la Protection civile ».

Selon l’organisation, les activités clandestines provoquent une détérioration de l’environnement, notamment la destruction des terres cultivables et la dégradation des cours d’eau.

En 2026, le nombre exact de sites illégaux demeure inconnu. «Nous estimons qu’il existe aujourd’hui plusieurs centaines de mines anarchiques dans le cercle de Kéniéba », affirme Mady ML Traoré, président de l’Association pour la protection de l’environnement dans le cercle de Kéniéba (APECK). Pour l’association Wassa Ton, l’exploitation minière illégale est perpétrée, à ce jour, sur plus de quatre cent (400) sites à travers tout le Cercle de Kéniéba.

 Des arbres sacrifiés aux bénéfices des mines

Nouhoun Kéita, directeur exécutif de l’Association Solidarité pour les 21 villages de la commune rurale de Faléa (ASFA 21) décrit les conséquences des techniques employées par les orpailleurs. Selon lui, l’ouverture des sites commence généralement par le déboisement et la destruction du couvert végétal. Les sols sont ensuite dégradés pour permettre l’installation des exploitants et l’aménagement des placers miniers (c’est un dépôt contenant une concentration élevée de minéraux lourds de valeur, tels que l’or).

«Les fortes concentrations de centaines, voire de milliers d’orpailleurs sur un même site, qu’il s’agisse d’un plateau, d’un glacis ou de la berge d’une rivière, s’accompagnent toujours d’une coupe abusive de bois pour répondre aux besoins des mines, des habitations et du chauffage. Les troncs sont aussi utilisés pour étayer les galeries souterraines et renforcer leurs parois », explique-t-il.

L’ampleur des coupes aurait fait naître une formule devenue courante dans le cercle : il y aurait désormais plus de bois sous terre, dans les galeries minières, que d’arbres vivants à la surface.

Nouhoun Kéita explique également que certains végétaux sont déracinés parce que des pépites d’or seraient susceptibles de se trouver entre leurs racines. «Il en résulte une dégradation des galeries forestières et des terres, qui deviennent impropres à l’agriculture. Les réserves de terres souvent très fertiles du domaine forestier protégé sont directement touchées par l’exploitation minière, au détriment de l’agriculture. Ces processus sont quasiment irréversibles et peuvent devenir catastrophiques à l’échelle de quelques générations », alerte-t-il.

Le président de Wassa Ton, Alou Diallo, parle d’une véritable catastrophe environnementale. «Les forêts sont rasées pour permettre l’implantation des sites miniers, entraînant une déforestation massive et la disparition d’espèces endémiques. C’est la désolation totale. C’est un fléau qui nous inquiète beaucoup », déclare-t-il.

 Des terres devenues inutilisables

Le colonel Amadoum Ousmane Sidibé, sous-directeur chargé de la conservation des eaux, des sols et de la restauration de la couverture forestière à la Direction générale des eaux et forêts, reconnaît les effets néfastes de l’exploitation minière illégale sur l’environnement. «Lorsque les exploitants creusent, ils laissent généralement les trous pour aller ailleurs. Les terrains abandonnés ne sont plus utilisables, car les parties essentielles du sol ont été enlevées. Il n’y a plus suffisamment d’éléments nutritifs », explique celui qui est également le point focal national de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification et la sécheresse.

Selon Alou Diallo de l’association Wassa Ton, tous les villages du cercle seraient concernés. Les communes de Faléa, Faraba, Dabia, Dialafara et Kéniéba figurent néanmoins parmi les zones les plus touchées.

La Direction générale des eaux et forêts ne dispose pas de statistiques précises sur le nombre d’hectares détruits chaque année. Elle reconnaît toutefois l’ampleur des dégâts. «Nous n’avons pas encore de chiffres exacts, parce que l’exploitation minière évolue constamment. Les exploitants commencent dans une zone, puis migrent quelques jours ou quelques mois plus tard lorsqu’ils pensent avoir trouvé de l’or ailleurs. Cela rend l’évaluation très difficile. Mais des milliers d’hectares sont aujourd’hui concernés », affirme le colonel Sidibé.

Entre 3 000 et 4 000 hectares seraient dégradés chaque année, estime Farin Kéita, Président de l’association Sanya Ton. «Quand vous entrez dans la forêt ou que vous survolez le cercle, vous ne voyez que des tombeaux ouverts », déplore-t-il.

 Des opérations gouvernementales aux résultats encore limités

Face à la prolifération des exploitations illégales, le gouvernement malien a annoncé, lors du Conseil des ministres du 11 Mars 2026, la création d’une Brigade spéciale des mines. Cette structure spécialisée, à compétence nationale et investie de pouvoirs de police judiciaire, doit renforcer les mécanismes de contrôle et de répression. Elle est notamment chargée d’assurer la police judiciaire des mines et de participer à la protection et à la sécurisation des sites miniers, d’orpaillage et de carrière.

Suite aux drames survenus sur les sites d’orpaillage à Kokoyo (Cercle de Kangaba) et à Bilalikoto (Cercle de Kéniéba) ayant fait une dizaine de morts, le Président de la Transition a instruit, lors du Conseil des ministres du 5 Mars 2025, « l’abrogation des actes de nomination des responsables administratifs directement impliqués dans la survenance desdits incidents : Préfet, Sous-préfets, responsables des Forces de Sécurité (Police, Gendarmerie, Garde), des services locaux des Eaux et Forêts, services d’Assainissement et du Contrôle des Pollutions et des Nuisances, services subrégionaux de la Géologie et des Mines ». Ainsi, plusieurs responsables de services administratifs du cercle de Kéniéba, dont le Chef du cantonnement forestier, avaient été relevés de leurs fonctions

Sur les douze communes du cercle, cinq conseils communaux-Kéniéba ont également été dissous par le gouvernement. Le ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation a informé le Conseil des ministres du 28 Août 2024 de la dissolution des conseils communaux des communes rurales de Kéniéba et de Sitakily. Le Conseil des ministres du 5 Février 2025 a eu l’information sur la dissolution des Conseils communaux des Communes rurales de Faléa et de Sagalo. Il a été procédé à la dissolution du Conseil communal de la Commune rurale de Dabia au cours du Conseil des ministres du 14 Mai 2025.

Les autorités ont notamment évoqué de graves fautes de gestion administrative, des dysfonctionnements et des violations de la loi.  Dans le cas de Dabia, le ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation a indexé l’implication de membres du bureau communal dans les circonstances ayant conduit à l’éboulement d’une mine artisanale. Il a également fait état de défaillances dans le suivi des plans d’occupation du sol et de l’occupation illégale du domaine immobilier public de l’État.

Le 30 Avril 2024, une mission des ministères chargés des mines et de l’environnement a permis le démantèlement de sept sites d’exploitation illégale dans la Commune rurale de Dabia. Treize orpailleurs clandestins de nationalité étrangère avaient été interpellés. Douze pelleteuses, dix véhicules et six groupes électrogènes de grande puissance avaient également été saisis.

Lors du Conseil des ministres du 22 Janvier 2025, le ministre des Mines, Pr Amadou Kéita, avait informé le gouvernement de l’ampleur de l’exploitation illégale des ressources minérales et de ses conséquences sur l’environnement. Selon le ministre, les exploitants illégaux, «étrangers pour la plupart» et lourdement équipés, recourent de plus en plus à des méthodes mécanisées. Celles-ci ont des conséquences dommageables sur l’environnement, la santé, l’économie et la paix sociale.

Le ministre avait également établi un lien entre ces activités et la destruction de la faune et de la flore, la contamination des cours d’eau, ainsi que l’alimentation de réseaux de trafic de drogue, d’armes et de personnes, de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme et de l’extrémisme violent.

Les opérations engagées ont permis, selon le département chargé des mines, de démanteler 61 sites et de saisir 286 pelleteuses et 63 véhicules. Le ministre Amadou Kéita avait promis une lutte «implacable » à travers des actions à court, moyen et long termes.

 Des complicités locales dénoncées

 Au-delà des exploitants, plusieurs associations mettent en cause des complicités locales. ASFA 21 dénonce notamment une «complicité active» de certains élus communaux et chefs de village. Ceux-ci autorisent l’utilisation de produits chimiques en échange de paiements allant de 250 000 à 300 000 F CFA, souvent encaissés dans l’opacité, selon l’association.

«Nous avons identifié près d’une centaine de personnes qui conduisent les exploitants chinois vers les zones à exploiter. C’est un secret de Polichinelle. Cela se passe au vu et au su de tout le monde», soutient Alou Diallo, sans citer nommément ces complices.

Farin Kéita affirme également que certains jeunes servent d’intermédiaires pour conduire les exploitants vers des champs, ce qui provoquerait parfois des conflits fonciers entre voisins. «Ils négocient avec certains ressortissants en leur cédant une partie des gains. À ma connaissance, ils travaillent illégalement avec la complicité de certains habitants. C’est après avoir consulté les chefs traditionnels et les propriétaires terriens qu’ils obtiennent l’autorisation d’exploiter les terres », déclare-t-il.

Mady ML Traoré n’exclut pas non plus l’existence de complicités locales. Il évoque des accords conclus avec des chefs de village ou des propriétaires terriens, ainsi que le recrutement de jeunes au sein des communautés. «Les exploitants négocient avec certains chefs de villages ou des propriétaires terriens pour avoir accès à la terre et à l’eau. Ils recrutent des jeunes du village et attribuent des quotas à certains villageois ou chefs traditionnels. La communauté finit alors par fermer les yeux», dénonce-t-il.

Le Président de l’APECK décrit un réseau qui comprendrait des facilitateurs, des acheteurs, des fournisseurs, des transporteurs et certains agents des forces de sécurité. «Les acheteurs des comptoirs viennent sur les sites avec de l’argent liquide. Ils intègrent l’or illégal dans les circuits commerciaux. Des fournisseurs vendent des motopompes, des dragues, du mercure et du carburant. Les transporteurs font passer l’or et le matériel à travers les barrages. Certains agents de la police, de la gendarmerie ou des Eaux et Forêts seraient impliqués, soit par corruption, soit sous l’effet d’intimidations», affirme-t-il, sans fournir de preuves matérielles permettant d’identifier individuellement les personnes concernées.

Pour le Colonel Amadoum Ousmane Sidibé,la responsabilité est partagée entre plusieurs acteurs. 

Sollicités, Alpha Omar Baïlo Diallo, maire de la Commune rurale de Faraba, et Seydou Sacko, maire de Dialafara, n’ont pas souhaité répondre à nos questions. L’ancien maire de Dabia, Modibo Kéita, n’a pu être joint. Demba Sissoko, de Sitakily, et Mamadou Kéita, de Faléa, n’étaient pas davantage joignables.

 Après l’or, quel avenir pour Kéniéba ?

Le Colonel Sidibé redoute une aggravation rapide de la situation si aucune mesure efficace n’est prise. «Dans les cinq prochaines années, cela risque de devenir catastrophique. Des milliers d’hectares de terres pourraient ne plus être utilisables pour quelque activité que ce soit », prévient-il.

Farin Kéita invite, pour sa part, les habitants de Kéniéba à s’interroger sur l’avenir de leur territoire. «À l’horizon 2040, si rien n’est fait, il y a lieu de s’inquiéter». Il appelle les populations, notamment les personnes qui facilitent ces activités, à prendre conscience du danger. Il interpelle également les autorités afin qu’elles interviennent avant que les dégâts ne deviennent irréversibles.

Selon lui, les conséquences pourraient dépasser les frontières du cercle : « Kéniéba est une zone stratégique pour le développement du pays, grâce à ses ressources naturelles ».

Mady ML Traoré partage ce pessimisme. Si l’exploitation illégale se poursuit au rythme actuel, prévient-il, Kéniéba risque, après l’épuisement de son or, de devenir une zone privée d’eau potable, de terres cultivables et de forêts, avec une jeunesse sans perspectives.

 

Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID)

Par Chiaka Doumbia

Quelle est votre réaction ?

Like Like 0
Je kiff pas Je kiff pas 0
Je kiff Je kiff 0
Drôle Drôle 0
Ouah Ouah 0
Triste Triste 0
Hmmm Hmmm 0

Commentaires (1)

User
Coulibaly Yacouba
Coulibaly Yacouba 23 minutes
Il faut déjà faire les prières mortuaires de cette ville, tout de monde voir ce carnage et personne ne bouge, la disparition de cette agglomération se voit à l'horizon. Il est temps et grand temps que l'état cesse le laxisme en sévissant à temps, sinon il arrivera un temps de l'horaire qui ira mal à tous.
Les commentateurs les plus actifs de la semaine:
  • Kinguiranke (141)
  • Nfp (91)
  • Citoyen dumonde (59)
  • Sylla (36)
  • Kankan (33)