Hubert Seillan, Avocat et Président de la Fondation France-Maroc, Paix et développement durable, A Aujourd'hui-Mali : "La paix est la première condition du développement"
"La résolution 2797 sur le Sahara, une occasion historique de sortir de l'impasse"
La résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 31 octobre 2025, ouvre, selon Hubert Seillan, une perspective décisive pour le règlement du différend autour du Sahara marocain. Avocat, président de la Fondation France-Maroc, Paix et Développement durable et pétitionnaire auprès de l'ONU, il défend le plan d'autonomie proposé par le Maroc comme une voie susceptible de concilier autodétermination et stabilité politique. Dans cet entretien, il appelle à dépasser les positions figées, exhorte l'Algérie à la sagesse et à la responsabilité et plaide pour un dialogue marocco-algérien, qu'il considère comme une condition essentielle de la paix et du développement au Maghreb et au Sahel.
Aujourd'hui-Mali : Monsieur Hubert Seillan, si l'on vous demande de vous présenter à nos lecteurs, que diriez-vous ?
Hubert Seillan : C'est une question plus difficile qu'il n'y paraît. Si je regarde derrière moi, je constate que j'ai eu plusieurs vies. Il y a, bien sûr, ma vie familiale très riche, accompagnée de différentes étapes d'un parcours professionnel qui m'a conduit de l'université et de la recherche au conseil et à l'entreprise, en France et dans plusieurs pays étrangers, notamment au Maroc.
Une carrière universitaire consacrée à la gestion des risques
Après un doctorat d'Etat en droit, je suis devenu professeur à l'Université de Bordeaux. J'ai consacré une grande partie de mes recherches aux risques, dans toute leur diversité : les risques liés aux activités professionnelles, à l'environnement, aux technologies et à la santé, mais aussi, plus tard, ceux qui résultent d'actes intentionnels, notamment du terrorisme. J'ai développé des enseignements de troisième cycle à l'université de Bordeaux, à l'université Paris-Descartes et à Casablanca, à l'Université Aïn Chock.
Ces enseignements n'étaient pas seulement théoriques. Ils s'inscrivaient dans une réflexion sur les besoins des Etats, des institutions internationales, des administrations et des entreprises, confrontés à des risques toujours plus nombreux et complexes. C'est ainsi que j'ai progressivement exercé des missions de conseil auprès de différentes institutions. Ma carrière s'est donc partagée entre trois activités : l'enseignement, la recherche et le conseil. Cette complémentarité a été particulièrement féconde. Les expériences acquises sur le terrain nourrissaient mes recherches et mes enseignements ; en retour, les connaissances universitaires enrichissaient mes missions de conseil. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Une ouverture internationale précoce
Ces activités ne sont pas restées cantonnées à la France. J'ai assez rapidement été sollicité à l'étranger, notamment par des institutions internationales telles que l'Organisation internationale du travail (OIT) et l'Organisation mondiale de la santé (OMS), mais aussi par des administrations et des organismes de différents pays.
L'Algérie a occupé une place particulière dans ce parcours. A Bordeaux, nous accueillions, au cours des années 1990, des étudiants algériens. L'un d'eux a préparé un doctorat sous ma direction, et j'ai participé à son jury. Avec lui, nous avons ensuite créé un institut de gestion des risques à Batna, dans la région de Constantine. Je suis également intervenu en Tunisie, à la demande d'inspecteurs du travail et de médecins du travail. J'y ai effectué plusieurs missions. D'autres déplacements m'ont conduit au Niger, au Cameroun, au Sénégal et en Côte d'Ivoire.
L'aventure éditoriale : trente ans de Préventique
En parallèle de mes activités universitaires et de conseil, j'ai entrepris une autre aventure, qui a occupé trente années de ma vie.
En 1985, j'ai intégré la rédaction de la revue Préventique, puis, en 1989, j'ai créé le groupe d'édition du même nom. Nous avons publié des livres et développé d'autres revues. L'ambition était de faire circuler les connaissances, de rapprocher les chercheurs et les praticiens et de donner une place à des sujets ambitieux.
Cette activité éditoriale m'a accompagné jusqu'à la fin de ma carrière universitaire. Lorsque j'ai pris ma retraite de la faculté, à l'âge de 68 ans, une proposition m'a été faite. J'ai accepté de vendre le groupe Préventique.
Avec le recul, je le regrette un peu. Les activités éditoriales que nous avions développées ont disparu.
La retraite ? Non, une nouvelle vie professionnelle
On pourrait penser que mon départ à la retraite de l'université et mon retrait de l'édition auraient marqué la fin de mes activités professionnelles. Il n'en a rien été.
L'année qui a suivi mon départ de l'université, un ami avocat parisien m'a proposé de rejoindre son cabinet. Il m'a accueilli avec une générosité remarquable, en me donnant la possibilité de poursuivre mes activités dans les meilleures conditions.
Cet ami, c'est Michel Ledoux. Je suis très honoré de faire partie de son cabinet.
J'y ai trouvé un nouvel environnement professionnel, une autre manière de mettre mon expérience au service de dossiers qui exigent de croiser les approches, de comprendre des situations complexes et de rechercher des solutions.
Le Maroc, une rencontre déterminante
Mais je ne peux pas évoquer mon parcours sans parler du Maroc. C'est un pays auquel je suis profondément attaché. C'est aussi celui qui nous a permis de nous rencontrer. À la fin des années 1990, le secrétaire général de l'Office chérifien des phosphates (OCP) avait pris connaissance de mes travaux. Il m'a alors proposé de venir travailler à ses côtés. Je me souviens de sa demande : il souhaitait que je l'accompagne dans la mise en place d'un système de management global et intégré des risques.
J'y ai consacré près de dix années.
Durant cette période, j'ai formé plusieurs promotions de directeurs, d'ingénieurs et de cadres. Au terme de ces cycles de formation, le président de l'OCP m'a demandé d'aller plus loin : il souhaitait que j'organise un master universitaire afin que les étudiants puissent, eux aussi, bénéficier de ces enseignements.
Cette demande m'a particulièrement touché. Elle témoignait de la volonté de ne pas limiter le savoir à l'entreprise, mais de le transmettre et de le faire fructifier dans la cité, grâce à l'université.
Cette longue expérience marocaine a profondément marqué mon parcours. Elle m'a permis de découvrir de l'intérieur une grande organisation, mais aussi de mieux comprendre les réalités économiques, humaines et institutionnelles du pays.
Vous êtes un ami du Maroc. Pensez-vous que ce pays peut jouer un rôle de facilitateur dans l'amélioration des relations Nord-Sud et Sud-Nord ?
Tout ce que j'ai entrepris au Maroc depuis mon expérience à l'OCP a été guidé par une volonté : favoriser le dialogue, construire des coopérations fondées sur la confiance et rapprocher les hommes et les institutions.
La relation exceptionnelle que le Maroc et la France entretiennent depuis plus d'un siècle m'a également conduit à m'interroger sur le rôle que le Maroc pouvait jouer, au-delà de cette relation bilatérale, dans les rapports entre l'Europe et l'Afrique. Je pense que le Maroc dispose, à cet égard, d'atouts particuliers.
Le premier tient à sa position en Afrique et à la dynamique qu'il a développée sous l'impulsion du roi Mohammed VI. Le Maroc a renforcé ses liens avec de nombreux pays d'Afrique subsaharienne, à travers des partenariats économiques, des investissements et une coopération qui ne se limite pas aux échanges commerciaux.
Mais il y a, à mes yeux, une dimension plus profonde, qui touche à la culture, à la religion et à la manière de concevoir la coexistence des différences.
Le Maroc porte une tradition de coexistence et de pluralisme religieux
La place constitutionnelle du roi, en sa qualité d'Amir Al-Mouminine, Commandeur des croyants, s'inscrit dans cette histoire. Elle exprime une conception de la responsabilité religieuse qui peut contribuer au dialogue entre les communautés et les traditions. Cette expérience présente un intérêt particulier pour l'Afrique, où les appartenances religieuses, les héritages culturels et les aspirations politiques sont multiples. Les traditions de l'islam en Afrique, dans toute leur diversité, constituent également une ressource importante pour favoriser la coexistence et la compréhension mutuelle. Je ne prétends évidemment pas que le Maroc puisse, à lui seul, résoudre les tensions du continent. Mais je crois qu'il peut contribuer à les apaiser et, surtout, aider à traduire les attentes des sociétés africaines à l'égard de l'Europe. C'est en cela que je vois son rôle de facilitateur : non pas parler à la place des Africains, mais créer les conditions d'un dialogue plus équilibré entre les deux rives.
Bien sûr, et c'est précisément à ce titre que j'observe l'évolution de ces relations avec une attention particulière.
La France traverse une période difficile dans ses rapports avec plusieurs pays africains. Les raisons en sont multiples et je ne souhaite pas les approfondir ici, dans le cadre d'un entretien consacré au Maroc. Mais il faut regarder cette évolution en face : la France ne bénéficie plus partout de la même confiance ni de la même capacité d'influence qu'autrefois.
Cela m'amène à une distinction qui me paraît fondamentale : celle qui existe entre le pouvoir et l'autorité.
On peut disposer du pouvoir sans posséder véritablement l'autorité. Le pouvoir permet d'agir, de décider, parfois d'imposer. L'autorité, elle, repose sur la confiance, la reconnaissance et la légitimité que les autres vous accordent. Elle ne se décrète pas : elle se construit.
Cette distinction a été au cœur de mes recherches et de mes activités professionnelles. Elle me paraît aujourd'hui particulièrement éclairante pour comprendre les relations internationales.
J'ai le sentiment que le Maroc peut offrir à la France un point d'appui pour repenser ses relations avec l'Afrique. Non pas en se substituant à elle, ni en lui restituant mécaniquement une influence perdue, mais en contribuant à faire émerger une relation différente, fondée sur l'écoute, le respect des souverainetés et la confiance réciproque.
Le Maroc, un trait d'union entre des espaces
Observons les réalités économiques et géographiques. Le développement des infrastructures marocaines, notamment celles qui sont tournées vers l'Atlantique et les pays du Sahel, ouvre des perspectives importantes. Je pense en particulier au port de Dakhla Atlantique, qui pourrait contribuer à renforcer les échanges et les connexions entre le Maroc, l'Afrique sahélienne et les marchés internationaux.
Ces infrastructures ne sont pas seulement des équipements économiques. Elles peuvent aussi devenir des instruments de rapprochement entre les peuples, à condition que les projets s'inscrivent dans des coopérations durables et répondent aux besoins des pays concernés. Voilà pourquoi je crois que le Maroc peut jouer un rôle important dans le renouvellement des relations Nord-Sud et Sud-Nord. Sa contribution ne tiendra pas seulement à sa puissance économique ou à sa position géographique, mais à sa capacité à instaurer la confiance et à faire dialoguer des partenaires qui, trop souvent, ne parviennent plus à s'entendre directement.
Sa Majesté le Roi vient de nommer une femme au poste de cheffe du gouvernement. C'est une première au Maroc. Qu'en pensez-vous ?
Je ne suis pas du tout surpris. Contrairement à ce que certains ont pu dire, je ne pense pas qu'il faille voir dans cette nomination un événement isolé et déterminant, qui annoncerait à lui seul un changement de société.
Regardons plutôt ce qu'est le Maroc aujourd'hui et le chemin qu'il a parcouru.
Revenons un instant à 1955. Lorsque le sultan Mohammed Ben Youssef, futur Mohammed V, revient d'exil, il est entouré de ses enfants, en particulier des princesses Lalla Aïcha, Lalla Malika, Lalla Neza et Lalla Amina, cheveux au vent et vêtues à l'occidentale. Depuis lors, regardez la place qu'occupent les femmes dans l'entourage royal, dans les médias, dans les institutions et dans la vie publique. Elles dirigent des journaux, occupent des responsabilités diplomatiques, siègent dans les assemblées nationales et territoriales et participent à la conduite des affaires publiques.
Nombreuses sont celles qui dirigent ou ont dirigé de grandes publications marocaines, comme Maroc Diplomatique ou La Vie économique, ainsi que de grandes rédactions de la presse écrite, radiophonique et télévisée. Regardez également la représentation diplomatique du Maroc en France, ou encore les responsabilités exercées par les femmes dans les territoires sahariens. En France, l'ambassadrice est une femme et, à Bordeaux comme à Toulouse, ce sont deux jeunes femmes qui sont consules générales. Lorsque je me rends au Sahara marocain et que je rencontre mes amis sahraouis, élus locaux ou responsables publics, les femmes sont partout présentes. J'en fais l'expérience lors des Rencontres de Smara.
Cette nomination s'inscrit dans la ligne du Maroc d'aujourd'hui
La nomination de Fatima-Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement ne me surprend donc pas. Elle s'inscrit dans une évolution que j'observe depuis longtemps.
Cela ne signifie pas, bien entendu, que les femmes seraient par nature plus compétentes que les hommes. Sur ce point, je me souviens d'une formule de Françoise Giroud, la grande journaliste qui dirigea L'Express et fut secrétaire d'État chargée de la Condition féminine sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing : "La femme sera l'égale de l'homme le jour où on nommera à un poste important une femme incompétente."
Cette remarque me paraît toujours pertinente. Dans des univers professionnels et politiques longtemps dominés par les hommes, les femmes qui accèdent aux plus hautes responsabilités ont souvent dû faire la preuve de leur capacité à exercer l'autorité, à convaincre et à surmonter des obstacles supplémentaires.
Son parti est arrivé en tête des élections
Je pense que la nouvelle cheffe du gouvernement possède de grandes qualités. Il faut toutefois rappeler un élément essentiel pour comprendre sa nomination : sa légitimité politique ne vient pas seulement de sa personne ni de la décision du roi. Elle tient aussi à son parcours et à la responsabilité qu'elle exerce au sein de la formation politique arrivée en tête des élections. C'est ici que je voudrais souligner une différence institutionnelle importante entre le Maroc et la France.
La Constitution marocaine encadre le pouvoir de nomination du roi : le chef du gouvernement est issu du parti politique arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants. Ce n'est pas un détail. Le roi ne dispose donc pas, en cette matière, d'une liberté de nomination sans limite. La monarchie exerce ses prérogatives dans un cadre constitutionnel qui tient compte du verdict des urnes.
En France, au contraire, le président de la République nomme le Premier ministre avec une grande liberté, dans le cadre des institutions constitutionnelles.
Alors, cette cheffe du gouvernement sera-t-elle à la hauteur de ses fonctions ? Je le pense, mais il faudra juger son action dans la durée. Les responsabilités gouvernementales ne se résument ni au symbole d'une nomination ni aux qualités que l'on prête à une personne avant son entrée en fonction.
Vous connaissez la formule : c'est au pied du mur que l'on voit le maçon.
Vous êtes également à l'origine des Rencontres de Smara, au Maroc. Comment vous est venue l'idée de ce grand rendez-vous ?
Vous m'obligez à remonter dans le temps. C'était en 2012. J'animais encore à Casablanca le master sur les dangers et la gestion des risques.
Nous avions décidé de réserver une partie des places à des diplômés sans emploi. Il s'agissait de jeunes gens de bon niveau, parfois titulaires d'un doctorat en littérature, en philosophie, en sociologie ou encore en sciences. Ils avaient des compétences, des connaissances et une formation exigeante, mais ils ne trouvaient pas leur place dans la vie professionnelle.
C'est en cherchant des solutions pour ces jeunes que j'ai rencontré un homme exceptionnel, Abdelkrim Bennani, qui était le secrétaire particulier des rois Hassan II et Mohammed VI et qui présidait l'association Ribat Al Fath. Il n'était pas insensible à la question du chômage des jeunes et à la nécessité de leur ouvrir des perspectives.
Nous avons rapidement noué des relations de confiance, puis d'amitié. Aujourd'hui, Abdelkrim Bennani est mon premier ami au Maroc. Je lui dois beaucoup de ce que j'ai pu entreprendre dans ce pays, et notamment l'aventure des Rencontres de Smara.
Tout commence donc avec votre rencontre avec Abdelkrim Bennani ?
En 2012, Abdelkrim Bennani me dit un jour : "Hubert, vous ne connaissez pas ce territoire, vous devez aller au Sahara."
Je lui répondis que j'y étais déjà allé une fois pour l'OCP, à Laâyoune, afin de visiter les installations minières. Mais il me fit comprendre que cette visite ne suffisait pas. Il avait raison. Je n'avais aperçu que bien peu de choses, quelques installations et des paysages de sable. Je n'en connaissais ni la profondeur humaine ni la réalité sociale. Nous sommes donc partis en voiture, de Tiznit à Laâyoune, puis à Dakhla. Au cours de ce voyage, j'ai rencontré les walis, les élus, les responsables régionaux et provinciaux, ainsi que de nombreuses personnalités qui font vivre ces territoires.
Je suis revenu avec une impression très forte. Il y a d'abord le désert lui-même. On ne peut pas traverser le Sahara sans être touché par son immensité, son silence et sa puissance. Mais il y a surtout les hommes et les femmes qui y vivent. Les gens du désert ont une manière particulière de vous regarder, de vous accueillir et de vous faire comprendre le monde. Cette rencontre change aussi votre propre regard.
J'avais également échangé avec des membres de la Minurso. Toutes ces rencontres m'avaient conduit à réfléchir à la réalité humaine et historique de ces provinces, au-delà des représentations abstraites que l'on peut en avoir de loin.
À mon retour à Rabat, j'ai dit à Abdelkrim Bennani que j'allais désormais agir pour faire mieux connaître ces territoires, leur histoire, leur population et leur place dans le Maroc contemporain.
Les prémices des Rencontres de Smara
Nous avons d'abord organisé, en 2015 à Bordeaux, un séminaire consacré à la sécurité et au développement des provinces du Sud. À la suite de ce travail d'analyse et de réflexion, nous avons créé, en 2017, la Fondation France-Maroc, Paix et Développement durable.
Puis Abdelkrim Bennani m'a dit : "Hubert, maintenant, il faut que tu connaisses Smara".
Je ne connaissais pas encore cette ville autrement que de nom. Il m'a expliqué qu'elle possédait une dimension spirituelle singulière, qu'elle était une terre de mémoire et de spiritualité, une terre bénie, disait-il encore.
Nous nous y sommes rendus. Nous avons été reçus avec beaucoup d'attention par les autorités locales et les élus. Très vite, nous avons compris qu'il était possible d'y faire naître quelque chose de plus ambitieux qu'une succession de visites et de conférences.
Nous avons cherché à donner à nos échanges une dimension concrète, humaine et territoriale. En 2019, nous avons ainsi engagé un jumelage entre Smara et Bazas, une ville pétrie d'histoire, dotée de l'un des plus anciens évêchés de France et également célèbre pour la qualité de sa race bovine bazadaise. Smara est, quant à elle, reconnue comme une terre pétrie de spiritualité, mais aussi pour la qualité de la viande de ses chameaux.
La même année, nous avons organisé à Bordeaux une grande rencontre à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de l'appel solennel du sultan Mohammed Ben Youssef, le futur Mohammed V, à la solidarité avec la France et le Royaume-Uni dans leur lutte contre l'Allemagne nazie. Cet appel, lancé le 3 septembre 1939, jour de l'entrée en guerre de la France et du Royaume-Uni, témoigne d'un épisode important de l'histoire des relations franco-marocaines.
Cette manifestation a rassemblé un large public universitaire et culturel. Elle nous a permis de rappeler que les relations entre nos deux pays ne se réduisent ni aux intérêts du moment ni aux circonstances politiques : elles reposent aussi sur une histoire partagée, des engagements et des fidélités.
Puis, en 2023, nous avons organisé les premières Rencontres de Smara.
Echanges sur les convergences et la compréhension des cultures et des religions
Il ne s'agit pas simplement d'un colloque ni de la juxtaposition d'interventions savantes. Nous avons créé un espace de rencontres et d'échanges entre des personnes qui, malgré leurs différences, partagent une même conviction : nous ne pouvons pas continuer à nous tourner le dos, à nous combattre ou à nous faire la guerre en opposant nos cultures et nos religions. Des participants venus de France et d'autres pays d'Europe, mais aussi d'Amérique du Nord, d'Amérique latine et, bien entendu, du Maroc et du Sahara marocain, dialoguent. Ces personnes ont des traditions religieuses différentes. Certaines sont chrétiennes, d'autres juives, d'autres musulmanes, tandis que certaines n'ont pas d'appartenance religieuse particulière.
Nous avons notamment ouvert une édition avec la participation du cardinal archevêque de Rabat. L'année suivante, le vicaire général de Laâyoune a également pris part à nos échanges. Ces présences témoignent de notre volonté de faire de la rencontre entre les traditions une réalité vécue, et non un simple discours de principe.
Nous cherchons à comprendre ce qui nous rapproche sans nier ce qui nous distingue. Car la différence n'est pas en elle-même une menace. Elle peut être une richesse, à condition que nous acceptions de rencontrer l'autre autrement que par les préjugés, les peurs ou les affrontements.
Je crois que cette démarche peut avoir une résonance particulière au Mali et, plus largement, dans les pays du Sahel, qui connaissent les conséquences douloureuses des violences justifiées par des appartenances religieuses ou culturelles.
Pourquoi avoir choisi Smara ?
C'est précisément la question qu'il faut poser. Nous aurions pu organiser ces rencontres à Bordeaux, dans une salle universitaire ou un centre culturel, ou encore à Rabat. Mais nous avons choisi Smara parce que le lieu lui-même fait partie du message. Le désert impose une autre relation au temps, à l'espace et aux autres. Il invite à la sobriété, à l'écoute et à une forme de retour à l'essentiel. Il porte aussi une longue histoire de circulation, d'hospitalité, de spiritualité et de rencontres entre les peuples.
Je suis chrétien. Je peux donc évoquer Charles de Foucauld, dont la vie au Sahara est jugée exemplaire et respectée dans les traditions musulmanes, ou Antoine de Saint-Exupéry, dont l'expérience du désert a nourri une réflexion profondément humaine sur la solitude, l'amitié et la responsabilité. Ces figures nous rappellent que les grandes interrogations spirituelles et humaines ne s'arrêtent pas aux frontières des religions. Smara n'est donc pas un simple décor. C'est un lieu qui donne à notre démarche sa profondeur et sa signification. Nous voulons que les participants ne se contentent pas de parler de dialogue, mais qu'ils en fassent eux-mêmes l'expérience, dans un environnement qui les invite à regarder autrement le monde et ceux qui l'habitent. L'an passé, nous avons produit un film documentaire réalisé par le grand cinéaste marocain Abderrahman Tazi.
Une communauté de destins
L'énergie que nous mettons dans ce projet tient sans doute à notre conviction que nous avons un destin commun.
Lorsque je suis à Smara, je reste chrétien, bien sûr. Je ne renonce ni à mon histoire ni à mes convictions. Mais je suis d'abord là pour rencontrer des hommes et des femmes avec lesquels je partage une même humanité.
Chrétiens, musulmans, juifs, croyants d'autres traditions ou personnes sans religion : nous n'avons pas les mêmes références, les mêmes rites ni les mêmes manières de penser. Et c'est très bien ainsi. Une rencontre véritable ne suppose pas que chacun abandonne ce qu'il est.
Ce qui compte, c'est de reconnaître que nos différences ne nous condamnent pas à l'affrontement. Elles ne doivent pas devenir des sources de danger dans notre aventure humaine et sociale. C'est finalement le message que nous voulons porter depuis Smara : nos héritages sont différents, nos chemins ne sont pas identiques, mais notre avenir est partagé.
L'édition 2026
Le titre que nous avons retenu est : "Échanges sur les convergences et la compréhension des cultures et des religions". Il éclaire notre intention.
Vous remarquerez que le mot "cultures" vient avant celui de "religions". Ce n'est pas un hasard. Nous souhaitons que la rencontre puisse s'ouvrir le plus largement possible à la pensée, à l'expérience et à la sensibilité de chacun. La religion est une dimension essentielle de nombreuses civilisations, mais elle ne résume pas à elle seule la richesse des cultures humaines.
Encore faut-il savoir ce que nous entendons par culture.
Il existe, bien sûr, une culture savante, celle que l'on acquiert par les études, la lecture, la connaissance des grands auteurs, de la littérature, de la philosophie ou des arts. Elle est précieuse et nous aurons naturellement besoin des penseurs qui nous aident à comprendre le monde.
Mais il existe une autre culture, plus quotidienne, plus discrète, qui nous intéresse tout autant : celle des gestes, des habitudes, des rites et des relations humaines. Une culture qui ne se trouve pas seulement dans les livres, mais dans la vie elle-même.
Je pense notamment à Fernand Braudel, le grand historien de la Méditerranée, dont les travaux m'ont beaucoup marqué. Il nous invite à regarder les civilisations à travers leurs réalités les plus concrètes, leurs rythmes de vie, leurs pratiques et leurs continuités.
La culture du puits
Braudel a présenté l'exemple simple du puits. Dans de nombreuses sociétés, le puits a longtemps été le lieu où les femmes venaient chercher l'eau. Mais c'était aussi un lieu de rencontres, de conversations, de transmission des nouvelles, de règlement de petits conflits et de partage des expériences. On y accomplissait une tâche indispensable, tout en faisant vivre la communauté. Ce phénomène a existé dans de nombreuses régions du monde méditerranéen et africain. Les formes diffèrent, les langues changent, les coutumes ne sont pas identiques, mais le besoin de se retrouver, de parler et de partager demeure. Voilà ce qui nous intéresse : découvrir, derrière la diversité des cultures, les expériences humaines qui nous rapprochent. L'attention que l'on doit apporter aux rites sociaux
Nous avons parfois tendance à penser les civilisations à partir de leurs différences les plus visibles. Or, lorsque l'on observe les rites, on découvre souvent des proximités étonnantes.
Prenons les traditions chrétienne, musulmane et juive.
Le Ramadan, dans l'islam, est un temps de jeûne, de prière et de réflexion spirituelle. Il comporte des moments particulièrement intenses, notamment durant les dernières nuits du mois, jusqu'à la Nuit du Destin.
Dans le christianisme, la Semaine sainte conduit les fidèles au Vendredi saint, qui commémore la Passion du Christ, puis à Pâques, fête de la Résurrection. Ces moments donnent à la vie chrétienne une profondeur spirituelle particulière, au-delà des préoccupations matérielles du quotidien.
Dans le judaïsme, Yom Kippour est une journée de jeûne, de recueillement, de repentance et de réconciliation.
Ces rites ne sont évidemment pas identiques. Ils ont leur histoire, leur signification théologique et leurs pratiques propres. Mais ils manifestent tous, chacun à sa manière, une volonté de prendre de la distance avec les préoccupations ordinaires, de réfléchir à sa conduite et de donner une place essentielle à la vie spirituelle.
Les chemins diffèrent, mais certaines aspirations humaines se rejoignent.
C'est précisément ce que nous souhaitons faire découvrir à Smara. Non pas prétendre que toutes les religions disent la même chose ni effacer les différences qui font leur singularité, mais comprendre comment elles peuvent se rencontrer autour de questions fondamentales : notre rapport aux autres, notre responsabilité, le pardon, la solidarité, la paix et le sens que nous donnons à notre existence.
L'édition 2026 mettra donc l'accent sur les cultures, au pluriel. Car il n'existe pas une culture unique qui résumerait l'expérience humaine. Il existe une pluralité de traditions, de sensibilités, de mémoires et de pratiques. C'est dans leur confrontation bienveillante que peuvent apparaître des convergences. Mais il y a une autre particularité des Rencontres de Smara à laquelle nous tenons énormément : la liberté laissée à chacun.
Nous ne voulons imposer aucune méthode, aucun parcours obligé, aucune manière particulière de s'exprimer. Chaque participant doit pouvoir choisir son approche en fonction de son expérience, de sa sensibilité et de ce qu'il souhaite transmettre. L'un pourra parler d'un grand philosophe ou d'un écrivain. Un autre choisira un poème, une œuvre musicale, une peinture, un rite familial ou une rencontre qui l'a profondément marqué. Un autre encore fera témoigner une personne dont le parcours lui paraît exemplaire.
Nous ne voulons pas enfermer cette liberté dans un programme intellectuel trop rigide. Il faut laisser à chacun la possibilité de venir avec ce qu'il est et ce qu'il porte en lui. J'aime même imaginer qu'un participant, dans l'avion qui le conduit à Smara, réfléchisse à ce qu'il pourrait partager et trouve soudain le sujet dont il souhaite parler. Ce serait très bien ainsi.
Car notre objectif n'est pas de produire un discours uniforme. Il est de faire naître une rencontre véritable entre des personnes qui n'ont pas nécessairement les mêmes références, les mêmes croyances ni les mêmes expériences.
Si je devais résumer l'esprit des Rencontres de Smara en un seul mot, je choisirais finalement celui de générosité.
La générosité de la pensée, qui consiste à accueillir celle de l'autre sans renoncer à la sienne. La générosité de l'écoute, qui suppose de prendre le temps de comprendre avant de juger. Et la générosité du partage, qui nous conduit à offrir aux autres quelque chose de notre expérience, de notre culture et de notre humanité.
Voilà ce que nous voulons faire vivre à Smara en 2026 : une rencontre dans laquelle chacun reste libre, mais où personne ne se sent étranger.
Car, au fond, la rencontre commence lorsque nous cessons de vouloir convaincre l'autre à tout prix et que nous acceptons simplement de lui donner quelque chose de nous-mêmes.
Vous intervenez comme pétitionnaire à l'Assemblée générale des Nations unies depuis de nombreuses années. Comment cet engagement s'est-il construit ?
Vous avez raison de me ramener à cette dimension de mon parcours. Nous avons beaucoup parlé du Maroc, de mes missions professionnelles et des Rencontres de Smara, mais je n'ai pas encore évoqué ma mission à New York.
En 2016 et 2017, à la demande du Conseil national des droits de l'Homme (CNDH), j'ai été observateur international au procès de Gdim Izik, qui s'est déroulé devant la Cour d'appel de Rabat. Il concernait les actes criminels de novembre 2010 ayant entraîné la mort de 13 membres des forces auxiliaires, de gendarmes et d'un jeune sapeur-pompier. Les audiences se sont tenues de décembre 2016 à juillet 2017.
J'ai suivi avec attention tous les débats. Cela m'a permis d'observer que les prévenus disposaient de très grandes libertés dans l'exercice de leur défense. J'ai aussi cherché à comprendre concrètement les conditions dans lesquelles les prévenus étaient détenus et pouvaient exercer leurs droits. Je me souviens notamment d'une visite en prison que j'avais organisée après avoir entendu des plaintes relatives à leurs conditions de détention.
Un premier livre : Le Politique contre le Droit
Cette expérience a donné naissance à mon livre Le Politique contre le Droit. Je voulais rendre compte de ce que j'avais observé, mais aussi réfléchir à une question plus générale : comment le droit peut-il conserver sa place lorsque les passions politiques cherchent à prendre le dessus ?
Ce travail m'a conduit à mieux connaître la question du Sahara. J'ai ensuite éprouvé le besoin d'écrire un nouvel ouvrage consacré au Sahara marocain. Celui-ci a connu plusieurs éditions et a été traduit en espagnol, en anglais et en chinois. Une nouvelle édition enrichie a été publiée en 2026. C'est progressivement, à partir de ce travail universitaire, juridique et éditorial, que s'est construit mon engagement à New York. Depuis une dizaine d'années, je viens aux Nations unies pour apporter ma contribution aux discussions sur le Sahara marocain et pour faire entendre une lecture juridique et politique de ce dossier.
C'est dans ce cadre que nous nous sommes rencontrés, vous et moi. Nous avons des convictions qui nous rapprochent et nous avons choisi de les exprimer par des démarches et des interventions auprès des représentants des États.
Quel rôle pensez-vous pouvoir jouer dans cette enceinte internationale ?
Je crois que nous pouvons apporter quelque chose d'essentiel, même si nous ne sommes ni des États ni des diplomates. Nous pouvons attirer l'attention sur certaines contradictions et rappeler aux responsables politiques que les dossiers les plus difficiles ne peuvent être résolus indéfiniment par la confrontation.
Je pense notamment à la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025. Elle a marqué une étape importante en plaçant le plan d'autonomie marocain au centre du processus de négociation sur le Sahara "occidental". Mais une résolution, même importante, ne met pas automatiquement fin à un conflit.
Quelques jours avant son adoption, en octobre 2025, j'avais adressé une lettre au secrétaire général des Nations unies. Je l'avais fait signer par quatre collègues pétitionnaires africains, dont vous étiez. Nous souhaitions appeler à une issue politique et rappeler la nécessité de sortir d'un conflit qui pèse depuis trop longtemps sur les relations régionales.
Je ne prétends pas qu'une telle lettre a pu, à elle seule, modifier le cours des événements. La diplomatie est faite de décisions, de rapports de force, de négociations et de temps longs. Mais je crois que les initiatives de la société civile et les démarches individuelles ont leur place lorsqu'elles contribuent à maintenir ouverte la perspective d'un règlement du conflit.
Ma conviction est que le dialogue entre le Maroc et l'Algérie est une condition essentielle de la stabilité régionale. Les désaccords autour des provinces marocaines du Sud ont des conséquences qui dépassent largement ce territoire. Ils affectent les relations entre les deux pays, la coopération au Maghreb et les possibilités de coordination face aux difficultés du Sahel.
J'en appelle directement à l'Algérie à la sagesse et à la responsabilité
L'évaluation des conséquences de la prolongation du conflit conduit à constater qu'il est source de nombreux effets collatéraux. L'Algérie n'en est pas maîtresse. Elle en est également victime, comme tous les États de la région.
Je connais ce pays, doté d'une histoire, de ressources et d'une capacité d'action considérables. A l'instabilité que le conflit favorise, la reconnaissance par l'Algérie de la résolution 2797 apporterait la stabilité.
Je pense que le moment est venu de faire prévaloir la responsabilité politique et la sagesse. Il ne s'agit pas nécessairement de demander à chacun de renoncer à toutes ses convictions, mais de reconnaître qu'une situation conflictuelle qui se prolonge finit par pénaliser tout le monde.
Regardez le Sahel. Les pays de cette région sont confrontés à des défis considérables en matière de sécurité, de développement, d'infrastructures et de stabilité institutionnelle. Une coopération régionale plus étroite pourrait contribuer à mieux y répondre.
Si le Maroc et l'Algérie parviennent à construire une coopération pragmatique, même sans résoudre immédiatement toutes leurs divergences, nous observerons des conséquences positives pour l'ensemble de la région, jusqu'au Sénégal.
Je le dis avec d'autant plus de conviction que la paix est sans doute la première condition du développement. L'Europe des Trente Glorieuses a bénéficié d'une longue période de reconstruction, de coopérations et de stabilité. L'histoire n'est jamais transposable mécaniquement d'un continent à l'autre, mais elle nous enseigne une chose : il est très difficile de construire une prospérité durable lorsque les conflits absorbent les énergies et les ressources.
La recherche d'une solution politique aura des effets systémiques
Cette paix, que la question du Sahara marocain place au premier rang des discussions, sera porteuse d'effets globaux, c'est-à-dire systémiques.
Les conflits internationaux ne sont pas seulement des dossiers diplomatiques, des cartes ou des résolutions. Ils ont des conséquences sur des vies humaines, sur les familles et sur les droits les plus élémentaires. Dans mes interventions aux Nations unies, je souhaite donc que l'appel à la paix s'accompagne d'une attention concrète aux situations individuelles, quelles que soient les positions politiques des personnes concernées, qu'elles soient à Tindouf ou ailleurs. Je vous rappelle que je suis aujourd'hui avocat.
Le cas d'Ahmed El Khalil
Cette année, j'ai utilisé une nouvelle fois la tribune des Nations unies pour rappeler le cas d'Ahmed El Khalil, ancien responsable du Polisario, détenu sans jugement en Algérie depuis 2009. Sa famille m'a en effet confié sa défense. Dans mon appel plus général à la responsabilité et à la sagesse de l'Algérie, j'ai bien entendu pensé aussi à celui qui est détenu depuis bientôt 18 années. Il n'a pas été jugé. Cette situation exprime un mépris redoutable des droits humains. Je n'attends plus sa libération que de la paix au Sahara.
Quel regard portez-vous aujourd'hui sur les Nations unies, que certains critiquent beaucoup ?
Je comprends les critiques. Les Nations unies ne résolvent pas tous les conflits et certaines de leurs décisions peuvent paraître lentes, insuffisantes ou impuissantes face aux rapports de force.
Mais je voudrais que l'on mesure ce que serait le monde sans cette institution.
Les Nations unies constituent un lieu où des États qui s'opposent peuvent encore se parler. C'est un espace où les désaccords peuvent être exposés, où des résolutions peuvent être adoptées et où le droit international demeure une référence commune, même lorsque son application est contestée.
Dans un monde aussi complexe que le nôtre, nous avons besoin d'institutions capables d'organiser le dialogue. Elles ne peuvent pas tout, mais leur existence offre une possibilité que nous ne devons pas sous-estimer : celle de rechercher une solution autrement que par la force.
C'est pourquoi je continue à venir à New York. Je crois à l'utilité de ce travail, même lorsque ses résultats ne sont pas immédiatement visibles.
Au fond, tout ce parcours, depuis mes premières missions au Maroc jusqu'à mes interventions aux Nations unies, est guidé par la même conviction : le droit et le dialogue ne sont jamais inutiles, même lorsque le chemin vers la paix paraît particulièrement difficile.
Quelle analyse faites-vous aujourd'hui de la résolution du Conseil de sécurité sur le Sahara marocain ?
J'ai consacré à cette question un séminaire organisé à Bordeaux, dont les travaux viennent de paraître sous le titre Le Sahara marocain, la résolution du 31 octobre. J'y ai réuni des juristes, des spécialistes du développement et des historiens pour examiner les perspectives ouvertes par la résolution, notamment à la lumière d'expériences d'autonomie mises en œuvre dans d'autres pays, en Espagne et en Italie, par exemple.
A mes yeux, cette résolution ouvre la possibilité de mettre un terme à un conflit qui dure depuis trop longtemps. L'enjeu est désormais de parvenir à convaincre une majorité d'États que l'autonomie proposée par le Maroc constitue une solution susceptible de concilier la stabilité politique et le principe d'autodétermination.
L'autodétermination ne saurait être réduite à une seule modalité, celle du référendum. Elle doit aussi être appréciée au regard de la capacité d'une population à participer librement à la vie politique, à élire ses représentants, à créer des emplois, à développer son économie et à construire ses systèmes éducatifs. Elle se pose également sur le plan de la liberté réelle de la population de Tindouf à se prononcer, ainsi que de sa représentativité réelle.
Le Polisario la présente fallacieusement.
Selon les chiffres officiels du recensement espagnol de 1974, 74 000 Sahraouis vivaient sur le territoire. Or, le Polisario déclare régulièrement que 85 000 personnes seraient parties vers l'Algérie et Tindouf lors de la Marche verte.
De telles assertions sont ubuesques, absurdes.
Le Polisario existe-t-il réellement ?
D'ailleurs, le Polisario lui-même existe-t-il en dehors de l'Algérie ? J'ai suivi la couverture médiatique de son dernier congrès organisé en Algérie, il y a quelques années. Ce qui m'a frappé, c'est la place centrale occupée par l'Algérie dans l'organisation de cet événement. Tout le monde s'interroge sur l'autonomie réelle du mouvement et sur les conditions dans lesquelles sa représentativité peut être appréciée.
On comprend que l'idée d'un référendum dans les camps de Tindouf est irréaliste. Ces observations rejoignent directement le dossier d'Ahmed El Khalil, que je viens d'évoquer. Cet ancien responsable du Polisario a été arrêté en Algérie après avoir dénoncé des détournements de l'aide internationale et des violences exercées contre les populations des camps. Son dossier soulève, au-delà de son cas personnel, une question plus générale : celle des garanties dont disposent les populations de Tindouf pour exprimer leurs opinions et décider librement de leur avenir.
Au fond, ma conviction est que nous devons sortir des affirmations idéologiques et des positions figées pour revenir aux exigences du droit, aux faits vérifiables et à la liberté des personnes. La résolution du Conseil de sécurité offre une perspective politique. Encore faut-il que les acteurs concernés saisissent cette occasion pour avancer vers une solution durable.
La leçon de la réalité des seuls faits
La seule leçon qui doit être retenue est celle des faits réels que tout un chacun peut constater dans ce Sahara marocain.
La présence active de la population, notamment féminine, dans la vie démocratique, économique, sociale et culturelle, n'est-elle pas la meilleure preuve de son identité marocaine ?
L'efficacité du système d'autonomie déjà en mouvement n'est-elle pas l'expression d'une autodétermination interne ferme et continue ?
Il n'y a plus qu'une seule légitimité depuis le 31 octobre 2025. C'est celle du Royaume du Maroc.
Réalisé par El Hadj A. B. HAIDARA, à New York
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