Chronique : Meubler les cerveaux

Il est des formules intemporelles qui traversent les décennies avec l'acuité de prophéties. En 1961, dans Les Damnés de la Terre, Frantz Fanon écrivait : « Le gouvernement national doit chercher à meubler les cerveaux au lieu de s'intéresser au prestige national ». Soixante-cinq ans plus tard, cet impératif demeure la pierre angulaire de toute souveraineté véritable.

19 Oct 2026 - 02:20
0
Chronique :  Meubler les cerveaux

Meubler les cerveaux ne consiste point à saturer les esprits à la manière d'un disque dur, mais à bâtir des structures intellectuelles solides, à ouvrir des perspectives et à éveiller l'esprit critique face aux dogmes. Pourtant, la gestion de l'éducation à travers le globe pèche souvent par des choix d'apparat. De nombreux dirigeants persistent à privilégier le béton ostentatoire et les infrastructures de prestige au détriment de l'investissement dans la matière grise et le capital humain. Regardons la réalité en face. Que voit-on ? En France, des lycéens manifestent parce qu'on leur supprime des postes d'enseignants, qu'on ferme des classes, qu'on impose Parcoursup comme une loterie de l'angoisse. Des étudiants dorment dans leur voiture ou font la queue aux distributions alimentaires tout en préparant un Master. On leur parle de classement de Shanghai et de prestige, mais à l'intérieur, les services de base manquent cruellement. Et ce n'est pas qu'en France. Partout, le même scénario se répète avec une cruauté méthodique. Au Mali, nous nous battons pour réparer une école effondrée, pour trouver de la craie, pour qu'un professeur de physique accepte de rester quand on lui propose ailleurs de meilleures conditions. Aux États-Unis, un étudiant s'endette pour vingt ans pour une simple licence. Partout, des dirigeants irresponsables ont fait le même choix tragique : investir dans le béton qui se voit plutôt que dans la matière grise qui pense. Ils préfèrent inaugurer un boulevard à leur nom plutôt que de financer des bourses d'études. Ils confondent le prestige national et l'estime de soi. Le prestige est destiné à la galerie, tandis que l'estime est pour l'enfant qui rentre le soir chez lui en affirmant qu'il a compris.

C'est une véritable trahison. Oui, le mot est fort, mais il est parfaitement juste. Trahir la jeunesse, c'est trahir la ressource qui ne s'épuise jamais. Un gisement d'or finit par se tarir. Un champ de pétrole s'assèche. Un cerveau bien meublé, en revanche, produit et innove pendant soixante ans. Lorsqu'un gouvernement choisit de couper dans les budgets de l'éducation, il ne réalise pas de simples économies budgétaires ; il organise méthodiquement sa propre faillite à crédit.

Alors, ce nouveau Centre d'Intelligence Artificielle et de Robotique de Kati, le CIAR, se veut un laboratoire d'innovations et de génération de brevets internationaux d'origine malienne et sahélienne. Un acte de solidarité pour sceller un engagement pris avec la jeunesse. À toi, lycéen qui révise ses cours dans un bus bondé, à toi, étudiante de Kabala qui apprend ses leçons à la lueur d'une lampe torche à cause des délestages, vous n'êtes pas un simple coût, vous êtes l'avenir de demain. Meubler les cerveaux signifie concrètement donner à chaque enseignant les moyens de vivre dignement de son art, instaurer une cantine scolaire gratuite partout, offrir Internet comme un droit et non un luxe, et valoriser les filières techniques.

Frantz Fanon nous avait prévenus avec force : un gouvernement qui choisit le prestige au détriment des cerveaux prépare son propre cimetière. Les statues finissent par rouiller, mais les cerveaux bien formés, eux, éclairent les générations futures.

KML

Quelle est votre réaction ?

Like Like 0
Je kiff pas Je kiff pas 0
Je kiff Je kiff 0
Drôle Drôle 0
Ouah Ouah 0
Triste Triste 0
Hmmm Hmmm 0

Commentaires (0)

User
Les commentateurs les plus actifs de la semaine:
  • Kinguiranke (118)
  • Nfp (92)
  • Kankan (49)
  • Pnf (32)
  • Coulibaly Yacouba (15)