GOONGA TAN : Namibie : un laboratoire qui incite à cesser de vendre nos richesses à l'état brut
Le 23 octobre 2025, il y a un peu moins d'un an, la présidente namibienne Netumbo Nandi-Ndaitwah lançait devant le premier Namibia Public-Private Forum [Forum public- privé namibien
Le 23 octobre 2025, il y a un peu moins d'un an, la présidente namibienne Netumbo Nandi-Ndaitwah lançait devant le premier Namibia Public-Private Forum [Forum public- privé namibien] une formule qui, par sa simplicité, mérite d'être méditée bien au-delà des frontières de son pays : la Namibie ne doit pas négocier avec une "mentalité de pauvreté" lorsqu'elle dispose de ressources dont le monde a besoin. Elle appelait surtout à négocier en position de force et à utiliser les ressources du pays comme un véritable levier. La formule est politique. Mais derrière la formule se dessine surtout un changement de paradigme économique.
endant des décennies, une grande partie de l'Afrique a accepté une équation devenue presque naturelle : le continent extrait, exporte et attend que la valeur soit créée ailleurs. Le minerai quitte le territoire. Il revient transformé, technologiquement enrichi et beaucoup plus cher. Entre les deux, l'essentiel de la valeur ajoutée, des emplois qualifiés et des compétences industrielles s'est souvent construit hors du continent. À l'instar du Mali, certes encore timidement, la Namibie semble vouloir déplacer le curseur. Ce n'est pas le refus des investisseurs étrangers, c'est la redéfinition des conditions de leur présence.
En avril 2025, lors d'une visite à la mine d'uranium de Rössing, Nandi avait déjà placé la valorisation locale des ressources minières au cœur de sa stratégie de transformation économique et de création d'emplois pour la jeunesse. En suivant son regard, l'on peut y lire les changements opérés chez nous qui ont permis d'engranger des bénéfices mais le cas Namibien a donné dès juillet 2026, avec le déplacement de la présidente en Chine, une orientation et une traduction concrète à sa démarche. La déclaration commune prévoit notamment de renforcer la transformation locale, la création de valeur, le transfert de technologies, la formation des compétences locales et le développement des capacités industrielles autour de minerais stratégiques tels que l'uranium, le lithium et les terres rares. Voilà le véritable sujet.
Le partenaire étranger n'est plus seulement invité à venir chercher le minerai. Il est invité à venir contribuer à construire l'écosystème qui permettra au pays producteur d'en tirer davantage de valeur. La nuance est fondamentale. Il ne s'agit pas de fermer les portes au monde. Il s'agit, au contraire, de les ouvrir autrement.
Or, la Namibie dispose d'une carte que beaucoup de pays africains possèdent également : des ressources stratégiques recherchées par les grandes puissances industrielles : Uranium, lithium, terres rares, pétrole, gaz, cuivre, cobalt, manganèse, bauxite, or ou fer. La géographie africaine place le continent au cœur de nombreuses chaînes de valeur mondiales. Mais posséder une ressource ne suffit pas.
La véritable souveraineté commence lorsque celui qui possède la ressource peut aussi négocier les conditions de sa transformation.
C'est ici que l'expérience namibienne devient particulièrement intéressante.
À Bamako ou ailleurs, la question n'est pas seulement de savoir combien de tonnes de minerai sont extraites. Elle est de savoir combien d'emplois restent sur place, combien de techniciens sont formés, combien d'entreprises nationales entrent dans la chaîne de sous-traitance, combien de technologies sont transférées et quelle part de la valeur créée demeure dans l'économie nationale ?
Le problème n'est donc plus simplement minier. Il est industriel, éducatif et humain. Former pour produire plutôt que former pour attendre.
Voilà peut-être l'une des leçons les plus importantes du débat africain. Notre continent a considérablement développé son enseignement supérieur. Des universités, instituts et grandes écoles ont émergé dans de nombreux pays. Mais la question de l'adéquation entre les formations et les besoins réels des économies demeure entière. Que vaut un diplôme si l'économie nationale ne peut absorber les compétences qu'il produit ? Que vaut une politique de jeunesse si elle forme massivement des diplômés sans construire parallèlement les industries capables de les employer ? Mais attention, ma question n'est pas de dévaloriser l'université. Elle est exactement inverse : il faut reconnecter l'université, la formation professionnelle et l'industrie.
Si un pays négocie l'exploitation de son uranium, de son lithium ou de ses terres rares, il devrait aussi négocier des écoles techniques, des centres de formation, des laboratoires, des programmes d'apprentissage, des transferts de compétences et des perspectives d'emploi pour ses jeunes et ce, à proximité des ressources.
Le contrat minier doit devenir un contrat de transformation nationale.
Le partenaire vient avec son capital, ses équipements, ses technologies et son expérience. Le pays apporte ses ressources, son territoire et son potentiel humain. Mais chacun doit pouvoir identifier clairement ce qu'il apporte et ce qu'il reçoit.
Cette démarche ne dit pas que l'étranger est indésirable. Elle dit que l'investissement doit produire davantage qu'une simple sortie de matières premières. Et c'est probablement là que se trouve la véritable "révolution", une révolution pacifique, institutionnelle et contractuelle. Pas besoin de fermer les frontières, de rompre avec les partenaires traditionnels ou de transformer chaque négociation économique en confrontation géopolitique.
Il suffit de changer la position autour de la table. Faire en sorte que les entreprises viennent présenter leurs projets aux décideurs du pays producteur. Exiger davantage de transformation locale lorsque cela est économiquement et techniquement viable. Conditionner certaines facilités à la formation de travailleurs nationaux. Développer progressivement la sous-traitance locale. Faire entrer les universités et les écoles techniques dans les stratégies minières. Et surtout, évaluer régulièrement les contrats à partir de leurs résultats réels pour l'économie nationale.
Le minerai ne doit plus seulement quitter le sol. Il doit laisser derrière lui des compétences, des usines, des entreprises et des emplois. Certes, il ne s'agit pas de prétendre que la Namibie a déjà accompli toute sa transformation industrielle. Elle est en train de tenter de modifier les termes de la négociation.
En seize mois environ depuis l'arrivée de Nandi-Ndaitwah à la présidence, le pays a déjà utilisé cette orientation pour attirer davantage d'attention autour de ses minerais stratégiques et négocier avec de grands partenaires sur la transformation locale et le transfert de compétences. Pour l'Afrique, singulièrement pour nous, le parallèle est particulièrement stimulant. Toutefois, il ne s'agit pas de copier mécaniquement Windhoek. Les réalités du Mali sont différentes. Mais une question commune peut être posée : Sommes-nous encore condamnés à négocier principalement le prix de nos matières premières, alors que nous pourrions négocier aussi le prix de notre transformation ? C'est là que se situe le véritable changement de paradigme.
Le véritable enjeu est de passer progressivement d'une logique de dépendance à une logique de négociation. Non pas : "Que pouvez-vous nous donner ?". Mais : "Voilà ce que nous possédons. Voilà ce que nous voulons construire. Voici les conditions dans lesquelles nous pouvons travailler ensemble."
Ce langage ne ferme aucune porte. Il oblige simplement ceux qui veulent entrer à frapper. Et peut-être est-ce là le message le plus puissant venu de Windhoek : l'Afrique gagnera en changeant les termes de ses partenariats. La révolution africaine de demain ne sera peut-être pas idéologique. Elle pourrait commencer dans les salles de négociation, dans les contrats miniers, dans les centres de formation, dans les laboratoires universitaires et dans les usines construites à côté des mines. Le jour où le minerai africain ne partira plus seul, le jour où il partira accompagné de compétence, la phrase de Windhoek restera alors moins comme une déclaration contre quelqu'un que comme une déclaration en faveur de quelque chose.
DICKO Seidina Oumar
Journaliste- Historien- Écrivain
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