Chronique : Les engins de la mort
À Bamako, il suffit d'entendre au loin le vrombissement d'un moteur diesel pour que l'inquiétude s'installe. Le bruit annonce souvent une benne.
Lourde, poussiéreuse, chargée, elle avance sans ralentir. Les autres usagers freinent, se serrent, s'écartent. Pas par respect du code de la route, mais par instinct de survie. Face à une benne, le plus léger a toujours tort, et parfois il le paie de sa vie.
Les accidents causés par ces véhicules deviennent fréquents. On ne compte plus les piétons fauchés à un carrefour, les motocyclistes écrasés sous des roues démesurées, les véhicules particuliers broyés à une intersection. Chaque semaine apporte son lot de drames, chaque drame porte la même signature : un poids lourd qui n'a pas freiné, qui n'a pas regardé, qui n'a pas cédé le passage.
Pourquoi sont-ce toujours les poids lourds qui semblent ne prêter aucune attention, ne laisser la priorité à aucun particulier, et filer à vive allure même en centre-ville ? C'est une réalité observée chaque jour à Bamako, de l'ACI 2000 à Yirimadio, de Sébénikoro à Faladié.
La première réponse tient aux hommes qui conduisent. Certains chauffeurs conduisent ivres. D'autres conduisent fatigués, après des nuits sans sommeil et des journées à enchaîner les rotations pour un patron qui paie au voyage. D'autres encore n'ont jamais reçu la formation exigée pour piloter un engin de plusieurs tonnes. Le permis seul ne suffit pas. Conduire une benne exige une maîtrise technique, une anticipation, une connaissance des angles morts, une gestion du freinage qui n'a rien à voir avec celle d'une voiture. Quand cette compétence fait défaut, le véhicule devient une arme.
La deuxième réponse tient aux véhicules eux-mêmes. Beaucoup de bennes qui circulent à Bamako sont en mauvais état. Freins usés, pneus lisses, rétroviseurs cassés, feux défaillants. Des véhicules qui auraient dû être immobilisés continuent de rouler, faute de contrôle technique rigoureux. La surcharge aggrave tout. Une benne surchargée ne freine pas comme une benne à vide. Elle dérape, elle bascule, elle écrase. La surcharge est devenue une norme tacite, parce qu'elle rapporte plus à chaque voyage, parce que personne ne pèse, parce que personne ne sanctionne.
La troisième réponse tient à l'impunité ressentie. Le poids lourd impose sa loi. Il est plus grand, plus haut, plus lourd. Dans un trafic sans signalisation cohérente, sans marquage au sol respecté, sans feux fonctionnels à tous les carrefours, la force prime souvent sur le droit. Faute de contrôle visible et de verbalisation systématique, la transgression devient une habitude. Le résultat est observable : des feux grillés, des dépassements, des vitesses excessives en centre-ville.
Il faut dire les choses sans détour : ces engins tuent. Ils tuent parce qu'ils sont mal conduits, mal entretenus, mal contrôlés. Ils tuent aussi parce que la ville leur laisse toute la place. A Bamako, les chantiers poussent partout. La demande en sable et en gravier est immense. Les bennes sont devenues indispensables à l'urbanisation. Mais indispensable ne veut pas dire intouchable. Une ville qui se construit ne peut pas se construire sur des morts.
Les conséquences dépassent les chiffres des accidents. Elles brisent des familles, elles laissent des orphelins, elles amputent des jeunes travailleurs. Elles installent une peur quotidienne. Le piéton n'ose plus traverser.
Que faut-il faire ? D'abord, contrôler. Contrôler les véhicules, avant qu'ils ne sortent du parc. Contrôler les freins, les pneus, les feux. Contrôler la charge réelle. Interdire la surcharge. Ensuite, contrôler les hommes. Dépister l'alcoolémie, vérifier la fatigue, exiger une formation spécifique pour la conduite des poids lourds. Sanctionner réellement, retirer le permis, immobiliser le véhicule. Enfin, organiser. Interdire aux bennes les heures de pointe dans les quartiers denses, leur imposer des itinéraires et des horaires.
La responsabilité est partagée. Elle est celle des propriétaires qui envoient des véhicules en mauvais état sur la route. Celle des chauffeurs qui confondent vitesse et efficacité. Celle des autorités qui ferment les yeux. La route n'est pas un champ de bataille. Elle est un espace commun.
Tant que la benne sera perçue comme un engin de la mort, chaque trajet restera une épreuve. Le jour où elle redeviendra un simple outil de travail, conduit avec prudence, entretenu avec sérieux, contrôlé avec rigueur, Bamako respirera mieux.
KML
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