GOONGA TAN : Mali-Burkina Faso : des accusations à l'épreuve des faits
Dans un récent article publié par l'un de nos confrères, persona non grata au Mali, j'ai lu des accusations graves visant les autorités maliennes et burkinabè, soupçonnées de laisser se perpétrer des exactions répétées contre les populations civiles.
Le propos suggère même l'existence d'une entreprise méthodique d'exactions. Une telle accusation, par sa portée morale, politique et juridique, exige des preuves solides, circonstanciées et vérifiables.
C'est précisément là que se situe le problème posé par cette ligne éditoriale. Sur quels faits établis, quelles investigations indépendantes et quels éléments matériels reposent l'hypothèse d'une politique concertée de persécution d'une communauté au Mali et au Burkina Faso ? Qui en seraient les instigateurs ? Quels mécanismes en assureraient la coordination ? Quels indices permettraient d'établir l'existence d'un dessein délibéré visant cette communauté ? Ces questions ne visent ni à nier les souffrances des populations civiles ni à minimiser les crimes commis contre elles.
Des tragédies humaines aux responsabilités à établir
Les massacres de civils, les exécutions sommaires, les disparitions forcées, les déplacements de populations et les discriminations constituent des faits d'une extrême gravité lorsqu'ils sont établis. Au Mali, le massacre d'Ogossagou, en mars 2019, demeure l'une des illustrations les plus tragiques de la vulnérabilité des populations civiles. Face à ces drames, une exigence s'impose : compassion pour les victimes, recherche de la vérité et justice pour les survivants. Cela suppose des enquêtes indépendantes, l'identification des auteurs et de leurs éventuels commanditaires, ainsi que la poursuite des responsables.
Toutefois, documenter des atrocités, même répétées et particulièrement odieuses, ne suffit pas à démontrer l'existence d'un plan organisé d'extermination d'une communauté. Entre la constatation de crimes et la conclusion qu'ils procèdent d'une entreprise coordonnée visant une population en raison de son identité, il existe un écart considérable. Celui-ci ne peut être comblé par la seule accumulation de témoignages, de bilans humains ou de récits dramatiques. Il exige une analyse méthodique des faits, des responsabilités et des intentions.
Le journalisme d'investigation ne saurait confondre l'émotion légitime suscitée par les victimes avec la démonstration des mécanismes ayant conduit aux crimes. Au Sahel, la guerre est complexe, les acteurs sont multiples et les violences s'inscrivent dans des dynamiques sécuritaires, politiques, économiques et communautaires qui ne peuvent être réduites à une seule grille de lecture.
Une guerre complexe qui interdit les amalgames
Le Mali et le Burkina Faso sont confrontés à des insurrections djihadistes qui ont profondément bouleversé leurs territoires et exacerbé les tensions entre communautés. Certaines organisations armées recrutent parmi les populations : peules mais aussi touarègues, arabes, songhaï, bambara et d'autres composantes des sociétés sahéliennes. Ces dynamiques varient selon les régions, les périodes et les circonstances locales. Une distinction fondamentale s'impose : l'appartenance ethnique de certains combattants ne saurait engager la responsabilité collective de leur communauté, pas plus que l'appartenance à une autre communauté ne saurait exonérer quiconque de ses actes.
Dans ce contexte, les amalgames, les représailles collectives, les rivalités foncières, la concurrence pour les ressources, les conflits locaux, les stratégies de contrôle territorial et les manipulations politiques peuvent également contribuer à l'aggravation des tensions. Cette complexité impose, au contraire, de distinguer les faits établis des interprétations, les responsabilités individuelles des imputations collectives et les crimes avérés des hypothèses qui restent à démontrer.
Elle invite aussi à interroger certaines productions médiatiques élaborées loin des zones de conflit, à Dakar, Abidjan ou Paris etc, lorsque la recherche du sensationnel prend le pas sur l'exigence de vérification. La distance géographique n'invalide pas une enquête, mais elle ne saurait dispenser son auteur de confronter ses sources, de vérifier ses informations et de restituer la complexité du terrain.
Tabital Pulaaku : entendre, documenter et vérifier
Au Mali, les organisations représentatives de certaines populations, notamment Tabital Pulaaku, jouent un rôle important dans la dénonciation des violences, le recueil des témoignages et la défense des victimes. Leur parole doit être entendue avec sérieux et considération. Cependant, les témoignages doivent, autant que possible, être corroborés par des sources indépendantes, les faits replacés dans leur contexte et les responsabilités examinées à la lumière d'éléments concordants.
Le rôle d'un média de référence n'est ni de disqualifier la parole associative ni de la transformer automatiquement en vérité définitive. Il consiste à la recueillir, à la documenter et à la confronter à d'autres éléments, dans le respect des victimes et des exigences de l'enquête. La défense des populations civiles ne perd rien à cette rigueur. Elle y gagne, au contraire, en crédibilité, en portée et en efficacité.
De la gravité des accusations à l'exigence de preuves
En publiant des analyses qui suggèrent l'existence d'une politique organisée de persécution au Mali et au Burkina Faso, certains confrères engagent leur crédibilité et contribuent à façonner la perception internationale de deux pays confrontés à une crise sécuritaire majeure. Les lecteurs sont donc en droit d'attendre davantage que des affirmations générales.
Arrêtons de présenter une hypothèse comme une conclusion acquise
Une démarche médiatique insuffisamment étayée risque d'alimenter les ressentiments, d'enfermer les communautés dans des catégories figées de victimes et de bourreaux et de brouiller davantage la compréhension d'un conflit déjà saturé de propagande. Le Sahel n'a pas besoin d'une hiérarchisation ethnique des victimes ni d'une hiérarchisation des victimes.
Il a besoin de la protection de toutes les populations civiles et d'une presse capable de résister aux simplifications comme aux instrumentalisations. Aucune souffrance ne doit être niée, aucun crime banalisé, aucune population collectivement suspectée. La recherche de la vérité exige de reconnaître les victimes, d'identifier les coupables et de ne jamais substituer l'appartenance communautaire à la responsabilité individuelle.
Au Mali comme au Burkina Faso, les crimes commis contre les civils doivent être documentés et leurs auteurs poursuivis. Mais la gravité de la situation ne saurait autoriser quiconque à transformer des soupçons en certitudes ou des faits particuliers en accusation collective. Dans une région où les mots peuvent aussi bien éclairer les consciences qu'attiser les fractures, la mission du journaliste n'est pas d'imposer une certitude, mais de rechercher la vérité avec méthode, courage et impartialité.
DICKO Seidina Oumar Journaliste - Historien- Écrivain
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