Au Niger, l’armée algérienne s’installe dans les murs de Barkhane
Le Parlement algérien a autorisé à huis clos, ce dimanche 25 octobre, l’envoi d’une unité de l’armée au Niger. Elle devrait prendre position à Madama, ancien poste avancé de la France dans le désert nigérien, au terme de deux mois d’escalade avec les Émirats.
Le poste de Madama, isolé dans le nord du Niger à proximité de la frontière libyenne, avait été développé par l’armée française au temps de l’opération Barkhane pour garder un œil sur les pistes qui relient le Fezzan aux espaces sahéliens. C’est sur ce site, selon plusieurs sources dont l’ancien ambassadeur Amar Belani s’est fait l’écho, que devrait s’installer l’unité de l’Armée nationale populaire (ANP), dont le déploiement a été approuvé ce dimanche 25 octobre par les deux chambres du Parlement algérien, réunies à huis clos.
Le scrutin donne pour la première fois corps à une disposition de la révision constitutionnelle de 2020, adoptée par référendum, qui permet au président Abdelmadjid Tebboune, en tant que chef suprême des forces armées et ministre de la Défense nationale, d’engager des troupes hors du territoire en cas de nécessité absolue, qu’il s’agisse d’opérations de paix sous l’égide de l’ONU, de l’Union africaine ou de la Ligue arabe, ou d’accords bilatéraux conclus avec les pays concernés.
Un passage à l’acte précipité
Le texte de 2020 visait aussi à dissiper une ambiguïté entretenue pendant deux décennies, celle d’une armée algérienne par principe cantonnée à ses frontières, posture qui a longtemps servi le discours officiel sans jamais correspondre à la pratique. L’expert des questions militaires Akram Kharief rappelle que l’ANP a combattu lors des guerres israélo-arabes et de la guerre d’usure de 1967-1970, qu’elle a dépêché des Mig-21 à Benghazi pour couvrir le ciel libyen face aux incursions américaines, ou encore envoyé 400 soldats au Liban en 1976 aux côtés des forces syriennes, avant que Houari Boumediene ne les rappelle après le siège de Tell Zaatar accusant Damas d’agression.
Le conflit de basse intensité mené contre le Maroc à partir de 1975, dont les deux batailles d’Amgala restent les épisodes les plus marquants, appartient à la même histoire. Récemment, des informations non confirmées évoquaient des interventions très ponctuelles des unités spéciales d’aviation algériennes au nord Niger et à l’ouest de la Libye, mais aussi en appoint à des opérations antiterroristes dans la bande frontalière tunisienne.
Ce qui a précipité le passage à l’acte se lit dans le ciel de Niamey, le 30 août, lorsque quatre Soukhoï Su-30 algériens escortés d’un avion ravitailleur ont survolé la capitale nigérienne au lendemain d’une tentative de putsch, avant de prendre position dans la vase aérienne 101 près de Niamey. Alger avait alors invoqué une demande d’assistance des autorités nigériennes, avant que le chef de l’État algérien ne livre, début octobre, une lecture de cette séquence, en relevant que le Premier ministre nigérien se trouvait en Algérie au moment même du coup de force et en promettant de répondre à la provocation en envoyant lui aussi des avions, « d’égal à égal ».
Plusieurs observateurs attribuent la tentative de putsch aux Émirats arabes unis, avec lesquels Alger a rompu ses relations diplomatiques le 10 septembre en dénonçant leurs ingérences au Sahel, en Libye et au Soudan ainsi que leur rapprochement stratégique avec le Maroc, lui-même allié d’Israël. Un diplomate en poste à Alger résume la lecture algérienne : la fragilité du Niger offrirait à Abou Dhabi une brèche pour prendre l’Algérie en tenaille par le sud.
Deux visites nigériennes à Alger en octobre
L’engagement militaire s’est construit par paliers : dès le début du mois d’août, Alger a cédé à Niamey deux hélicoptères d’attaque Mi-24 MkIII et deux Mi-171 de transport, un geste qu’Akram Kharief juge en rupture avec une ligne de prudence qui avait longtemps conduit l’Algérie à refuser tout transfert de matériel offensif à ses voisins du Sud, d’autant qu’il intervient dans un pays dont Moscou et Ankara se disputent l’accès depuis 2023.
En octobre, le ministre nigérien de la Défense, le général Salifou Modi, s’est rendu à deux reprises à Alger en quelques jours, et sa seconde visite a abouti à un protocole d’accord qui encadre désormais la coopération militaire et sécuritaire entre les deux capitales.
Cette présence armée prolonge une offensive économique engagée de longue date dans la périphérie sahélienne, de l’inauguration d’une centrale électrique de 40 MW à Niamey (avec des projets similaires au Tchad par exemple) aux explorations pétrolières sur le champ de Kafra, jusqu’au gazoduc transsaharien de 4 000 kilomètres porté par Sonatrach pour acheminer le gaz nigérian vers l’Europe à travers le Niger et l’Algérie. Recevant le président Abdourahamane Tiani les 15 et 16 février, Abdelmadjid Tebboune avait déjà lié les deux dossiers en affirmant que les deux pays combattaient « dans la même tranchée ».
À la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, fin septembre, le Premier ministre nigérien, Ali Mahaman Lamine Zeine, avait remercié Alger pour son soutien militaire tout en accusant Paris de piloter, avec l’appui de l’Ukraine et de deux autres pays, des groupes armés postés à la frontière nord-est du Niger qui s’apprêteraient à frapper l’armée et les installations pétrolières. « Mais de fait, nous Algériens tentons, au-delà des ingérences exogènes, de stabiliser la région en déployant notre influence aussi bien énergétique, diplomatique et, face aux nouvelles menaces, militaire », explique un ancien haut diplomate algérien au Point.
Source: lepoint.fr - Publié le
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