GOONGA TAN : Kidal : de la cacophonie d'avril à l'aphonie d'octobre, les déraillements d'un récit médi

Le retour des FAMa dans la ville des Ifoghas rebat les cartes militaires et politiques au Mali….

24 Oct 2026 - 01:55
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GOONGA TAN :  Kidal : de la cacophonie d'avril à l'aphonie d'octobre, les déraillements d'un récit médi

Mais au-delà de la reconquête, c'est la manière de raconter les revers et les avancées de l'État malien qui mérite examen.Il y a des défaites qui font beaucoup de bruit et des victoires dont la portée semble parfois se perdre dans le brouhaha de l'actualité. En avril 2026, lorsque Kidal est retombée aux mains du Front de libération de l'Azawad (FLA) et de ses alliés djihadistes du JNIM, le microcosme médiatique s'est emparé de l'événement. Commentaires alarmistes, analyses sur la fragilité de l'État malien, interrogations sur les capacités opérationnelles des Forces armées maliennes (FAMa) : la perte de cette ville considérée comme emblématique a alimenté un récit sombre sur l'avenir du Mali. En réalité, une réputation surfaite qui surfe sur le mythe des hommes bleus.

Le 6 octobre, le scénario s'est inversé. Les FAMa sont entrées dans Kidal après le retrait annoncé des groupes séparatistes. Cette évolution, précédée d'opérations militaires et de frappes aériennes, a marqué un succès important pour Bamako. Depuis, nos autorités ont annoncé la consolidation du dispositif militaire dans la ville.Entre ces deux séquences, un peu plus de cinq mois se sont écoulés. Cinq mois durant lesquels le rapport de force a de nouveau évolué dans cette partie du territoire national. Dès lors, une question mérite d'être posée : la perte de Kidal a-t-elle suscité une attention médiatique plus intense, ou un traitement plus alarmiste, que sa reprise ? Et, surtout, les commentaires formulés en avril ont-ils été réévalués à la lumière des événements d'octobre ? La question ne relève pas d'une simple querelle entre Bamako et ses détracteurs. Elle touche à un enjeu fondamental : la responsabilité des médias dans la construction du récit international sur la crise malienne.

 Avril, cacophonie ; octobre, l'aphonie ?

 En avril, la perte de Kidal a été interprétée comme un révélateur de la vulnérabilité de l'État malien. Elle a nourri les interrogations sur la stratégie militaire de nos autorités, la capacité des FAMa à protéger les principales villes du pays et l'avenir de l'intégrité territoriale. Mais cette exigence d'analyse n'a pas fonctionné dans les deux sens. Le 6 octobre, l'entrée des FAMa dans Kidal a modifié la situation. Elle a contredit l'idée d'une perte de contrôle nécessairement durable et rappelé que les rapports de force militaires ne sont jamais définitivement figés. Il n'est pas excessif d'affirmer que de nombreux médias internationaux ont ignoré cet événement. L'AFP, Reuters, la BBC et Deutsche Welle, entre autres, en ont, certes, rendu compte. Plusieurs analyses ont également souligné la portée symbolique de cette reprise, tout en s'empressant de rappeler les limites de ses conséquences militaires.

 Le débat doit donc être posé avec précision. Il ne s'agit pas de reprocher aux rédactions de ne pas célébrer une victoire militaire. Il s'agit plutôt d'interroger la place accordée à l'événement, le choix des angles de traitement, le vocabulaire employé et la capacité des commentateurs à revisiter leurs conclusions.

La véritable anomalie apparaît quand la défaite est systématiquement présentée comme la preuve d'un effondrement irréversible du Mali, tandis que la reprise d'une ville présentée comme imprenable est réduite à une péripétie sans conséquence.

 Une telle asymétrie, lorsqu'elle est établie par l'examen concret des publications, pose un problème d'équilibre éditorial. En avril, Kidal a nourri le récit d'un État en recul. En octobre, son retour sous contrôle des FAMa oblige à réexaminer ce récit. La réalité du terrain a changé ; l'analyse doit pouvoir évoluer avec elle.

 Kidal, simple ville symbole ?

 Pour comprendre la portée de cet événement, il faut revenir à l'histoire de Kidal, une ville du Nord malien au croisement des rébellions, des accords de paix, des médiations et des contestations répétées de l'autorité centrale.

En novembre 2023, les FAMa avaient déjà repris Kidal après plusieurs années d'absence. La perte de la ville en avril 2026, puis son retour sous contrôle de l'armée en octobre, illustrent la fragilité des acquis militaires lorsqu'ils ne s'accompagnent pas d'une sécurisation durable et d'une présence effective de l'État. La reprise d'octobre possède, à mes yeux, plusieurs dimensions. Elle est militaire, puisqu'elle traduit une évolution du rapport de force dans une zone stratégique. Elle est politique, parce qu'elle renforce le discours des autorités de transition sur la souveraineté nationale et la reconquête territoriale.  Elle est psychologique, enfin, parce qu'elle peut raviver l'espoir d'une partie de la population malienne, éprouvée par des années d'insécurité. Même si une victoire symbolique ne doit pas être confondue avec un règlement définitif du conflit.

 La bataille des récits : qui fixe la vérité du Sahel ?

 Depuis le départ des forces françaises et de la MINUSMA, le paysage sécuritaire et diplomatique malien s'est profondément recomposé. Bamako a réorienté ses partenariats, revendiqué une plus grande autonomie de décision et placé la souveraineté au centre de son discours politique. Cette nouvelle orientation a suscité des soutiens, des réserves et de vives controverses. Elle a également contribué à polariser les interprétations de la crise malienne. Pour certains observateurs, les difficultés sécuritaires du pays suffisent à confirmer l'échec des choix opérés par les autorités. Cette approche comporte un risque : celui de substituer la conviction à l'analyse. La perte de Kidal ne démontrera pas, à elle seule, l'effondrement définitif de l'État malien. Sa reprise ne prouvera pas davantage que le Mali a définitivement surmonté la crise sécuritaire.

Les médias ont la responsabilité de rendre compte de cette complexité. Ils doivent examiner les déclarations officielles, confronter les versions des parties, vérifier les faits et distinguer les résultats militaires immédiats de leurs conséquences à long terme. L'esprit critique suppose de soumettre tous les acteurs aux mêmes exigences de preuve. La crédibilité journalistique se mesure à cette capacité de regarder les faits sans les plier à une grille idéologique préalable.

 Le silence médiatique, une question à documenter ?

 Parler d'aphonie médiatique à propos de la reprise de Kidal est une formule éditoriale forte. Car elle induit de poser une question pertinente : la place et le ton des commentaires consacrés à la reprise ont-ils été comparables à ceux qui avaient accompagné la perte de la ville ? Pour y répondre sérieusement, il faut comparer les titres, les délais de publication, la visibilité des articles, les analyses éditoriales et les commentaires diffusés au cours des deux séquences, l'on se rend compte rapidement que le contraste relève non pas d'une simple impression, mais d'une véritable asymétrie dans le traitement de l'information. C'est à cette condition que la critique du deux poids, deux mesures gagnent en force. Par ailleurs, la vigilance s'impose également face aux récits des groupes armés. Ceux-ci cherchent à imposer leur lecture des événements, à préserver leurs réseaux et à maintenir une forme de reconnaissance politique lorsque leur position militaire se dégrade. C'est dire que la bataille de Kidal se joue sur le terrain, certes, elle se prolonge aussi dans les chancelleries, les réseaux d'influence et les médias. Mais dans cette bataille des perceptions, la vérification des faits reste la meilleure protection contre la manipulation. Cette exigence vaut surtout pour les médias. Leur rôle est de les expliquer, de les replacer dans leur contexte et d'en mesurer les conséquences. Aux rédactions, il appartient de réexaminer les analyses formulées en avril à la lumière des événements d'octobre. Aux autorités maliennes, il revient de transformer cette avancée militaire en résultats durables pour les populations. Et aux citoyens, de rester attentifs aux discours qui cherchent à enfermer la crise malienne dans des conclusions définitives. Une chose ne fait guère de doute : nul ne peut prétendre raconter fidèlement le Sahel sans accepter de réviser son récit lorsque les faits évoluent. Le drapeau malien reviendra partout. La confiance, l'administration et la paix demandent du temps. Quant à la vérité journalistique, elle exige une vigilance de chaque instant.                                          

DICKO Seidina Oumar

Journaliste - Historien - Écrivain

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