GOONGA TAN : Kaboul : l'alerte qui nous invite à regarder sous nos pieds
Dans un article publié le 4 septembre 2026 dans Sciencepost, le journaliste scientifique Brice L. alerte sur les conséquences préoccupantes de la multiplication incontrôlée des puits et des forages dans la capitale afghane.
À force de puiser dans les profondeurs pour répondre aux besoins d'une population en forte croissance, la nappe phréatique de Kaboul serait aujourd'hui soumise à une pression telle que son niveau recule dangereusement, tandis qu'une partie des puits ne parvient déjà plus à fournir l'eau attendue. L'article évoque également les conséquences possibles de cette surexploitation sur le sol et sur l'équilibre même de la ville.
Il ne s'agit, pour nous, ni de céder à l'alarmisme ni de transposer mécaniquement la situation afghane au Mali. Kaboul n'est pas Bamako, les réalités géologiques ne sont pas nécessairement les mêmes et rien ne permet d'affirmer que notre capitale serait engagée dans une trajectoire identique. L'information de Sciencepost doit donc rester ce qu'elle est à ce stade : une alerte, et non une prophétie. Mais une alerte, lorsqu'elle concerne l'eau, mérite d'être entendue. Elle devrait même nous obliger à regarder avec davantage d'attention ce qui se passe sous nos propres pieds. Car au Mali aussi, et singulièrement à Bamako et dans ses zones d'expansion, le forage est devenu une réponse presque réflexe aux besoins croissants en eau. Les machines apparaissent dans les quartiers, sur les chantiers, dans les concessions et jusque dans les périphéries de la capitale. Elles percent le sol, descendent toujours plus profondément à la recherche de cette richesse invisible dont dépend une partie essentielle de notre vie quotidienne.
Ces impressionnantes foreuses, dont beaucoup sont des machines d'occasion importées de l'étranger, donnent parfois le sentiment que le sous-sol malien serait une immense réserve à laquelle il suffirait d'accéder avec des équipements suffisamment puissants. On fore, on pompe. Lorsque le résultat n'est pas satisfaisant, on cherche ailleurs. Lorsque le débit diminue, on envisage de descendre plus profondément. Et lorsque le vieux puits traditionnel ne donne plus, la machine devient le recours presque naturel. Mais savons-nous réellement ce que nous sommes en train de faire à nos nappes ? C'est là que l'alerte de Kaboul prend tout son sens pour nous. Non pas parce qu'elle annoncerait notre avenir, mais parce qu'elle pose une question que nous ne pouvons plus esquiver : jusqu'où pouvons-nous multiplier les prélèvements souterrains sans connaître avec précision les capacités de renouvellement des ressources que nous exploitons ?
Le vieux puits traditionnel de Bamako est peut-être déjà un premier témoin muet de cette évolution. Dans de nombreuses concessions, ces puits qui constituaient autrefois une source familière d'approvisionnement sont devenus moins productifs, saisonniers, voire totalement improductifs. La réponse est presque toujours la même : il faut creuser davantage. Alors arrivent les foreuses. Elles remplacent progressivement la pioche, la corde et le seau. Elles permettent d'atteindre des profondeurs que les générations précédentes n'auraient jamais imaginé explorer pour satisfaire les besoins ordinaires d'une famille. Certaines opérations donnent de bons résultats ; d'autres se soldent par des forages peu productifs ou improductifs. Et lorsque l'eau n'est pas trouvée en quantité suffisante, le terrain peut être abandonné tandis qu'une autre machine poursuit sa quête quelques centaines de mètres plus loin.
C'est là qu'il faut distinguer le progrès technique de la maîtrise de la ressource.
Une foreuse peut aller très profond. Elle ne sait pas, à elle seule, jusqu'où il est raisonnable d'aller.
Forer n'est pas simplement faire pénétrer une machine dans le sol. C'est intervenir dans un milieu géologique complexe, atteindre une formation aquifère, modifier les conditions de prélèvement et créer un ouvrage dont les effets doivent être évalués et suivis. La profondeur d'un forage, son débit, la qualité de l'eau, le niveau de la nappe et sa capacité de renouvellement ne sont pas des détails secondaires : ils constituent le cœur même de la question.
Dès lors, la prolifération des sociétés de forage au Mali appelle nécessairement une interrogation sur leur niveau de qualification, leur encadrement et le contrôle de leurs activités. Qui vérifie les compétences techniques de ces entreprises ? Qui s'assure qu'elles disposent du personnel qualifié et des moyens nécessaires ? Qui vérifie les études préalables ? Qui contrôle les profondeurs atteintes, les débits obtenus et la qualité de l'eau ? Qui tient à jour l'inventaire des ouvrages réalisés ? Et surtout, qui suit ces forages après leur mise en service ?
Le Mali dispose de textes et de mécanismes réglementaires encadrant les activités liées à l'eau et aux ouvrages hydrauliques. Mais une réglementation n'a de véritable efficacité que si elle est appliquée, contrôlée et accompagnée d'une capacité technique suffisante. L'enjeu n'est donc pas seulement de savoir si l'autorisation préalable existe ; il est de savoir si elle est systématiquement exigée, sérieusement instruite et effectivement contrôlée.
Il serait tout aussi dangereux de réduire la question à la seule multiplication des nouveaux forages. Car un autre phénomène devrait nous interpeller : celui des ouvrages existants qui cessent de fonctionner et finissent par être oubliés.
À Moribabougou, des témoignages locaux font état d'une dizaine de forages ou équipements de pompage aujourd'hui hors service. Ce chiffre devra naturellement être vérifié par un recensement sérieux. Mais si ces témoignages se confirmaient, notamment lorsque certaines pannes seraient liées à un défaut d'entretien ou à l'absence de pièces de rechange relativement peu coûteuses, le paradoxe serait saisissant : nous chercherions toujours de nouveaux points d'eau alors que certains ouvrages déjà réalisés attendent simplement d'être réparés.
Ce paradoxe mérite une véritable politique publique. Car un forage n'est pas un investissement que l'on abandonne après son inauguration. Il a besoin d'un entretien, d'un suivi, d'une pompe en état de marche, de pièces disponibles et d'un responsable clairement identifié. Sans cela, le forage finit par devenir un ouvrage fantôme, présent dans les statistiques mais absent de la vie quotidienne des populations. Et c'est peut-être là que se trouve l'une des premières leçons de Kaboul : avant de creuser davantage, il faut savoir ce que nous avons déjà sous nos pieds, ce que nous prélevons et ce que nous sommes capables de préserver.
Le Mali ne doit pas attendre qu'une crise hydrique nous oblige à découvrir l'étendue de notre imprévoyance. L'épisode de Troungounbé, dans le cercle de Nioro du Sahel, devrait à cet égard continuer à intéresser les scientifiques. Les bruits souterrains qui avaient inquiété les populations avaient donné lieu à des explications géologiques faisant notamment intervenir des phénomènes liés au sous-sol et à la baisse du niveau d'une nappe. Il serait évidemment hasardeux d'établir un lien direct entre ces phénomènes et la multiplication des forages sans démonstration scientifique. Mais l'épisode rappelle utilement que le sous-sol n'est ni immobile ni inépuisable et qu'il mérite d'être étudié avec autant de sérieux que ce qui se passe à la surface.
Voilà pourquoi l'information venue de Kaboul ne doit pas être transformée en prophétie malienne. Elle doit être transformée en question. Avons-nous une cartographie suffisamment précise de nos nappes ? Savons-nous combien de forages existent réellement dans Bamako et sa périphérie ? Combien sont autorisés, combien sont abandonnés, combien sont improductifs ? À quelles profondeurs puisons-nous ? Quels volumes extrayons-nous ? À quelle vitesse les nappes se reconstituent-elles ?
Et que se passe-t-il lorsque plusieurs dizaines, plusieurs centaines ou plusieurs milliers de forages puisent dans un même système aquifère ?
Nous ne pouvons pas répondre sérieusement à ces questions par des impressions ou des anecdotes. Il faut des données, des mesures, des études hydrogéologiques, une surveillance régulière et une véritable mémoire nationale de l'eau.
Chaque forage devrait avoir une identité, une histoire et un dossier : son emplacement, sa profondeur, la formation géologique traversée, la nappe captée, son niveau, son débit, la qualité de son eau, son usage, son propriétaire, l'entreprise qui l'a réalisé et son état de fonctionnement. C'est à ce prix que nous pourrons éviter de transformer la multiplication des forages en politique de l'eau. Car le forage est un moyen ; il ne peut pas devenir une politique à lui seul.
Kaboul nous offre aujourd'hui une occasion rare : celle de réfléchir avant que l'urgence ne nous y contraigne. L'eau souterraine a ceci de particulier qu'elle disparaît sans spectacle. Elle ne brûle pas, ne s'effondre pas comme un barrage et ne prévient pas toujours avant de devenir insuffisante. Elle se retire silencieusement, tandis que les hommes continuent à construire au-dessus d'elle. C'est pourquoi le Mali doit regarder sous ses pieds avant de regarder trop loin devant lui.
Il ne s'agit pas de fermer les forages. Il ne s'agit pas davantage d'empêcher les populations de chercher l'eau dont elles ont besoin. Il s'agit de faire mieux : forer avec intelligence, autoriser avec rigueur, mesurer avec précision, exploiter avec modération et entretenir avec constance.
Kaboul n'est donc pas notre destin. Mais Kaboul est peut-être la chance de prendre conscience que l'eau, elle, ne connaît ni frontières ni discours.
Une nappe ne sait pas qu'un quartier est riche ou pauvre. Elle ne connaît ni les administrations ni les cérémonies d'inauguration. Elle répond simplement aux lois de la nature. Et lorsque nous lui prenons davantage que ce qu'elle peut restituer, elle finit toujours par présenter la facture.
À Bamako comme ailleurs au Mali, il est encore temps de tirer la sonnette d'alarme. Pas pour annoncer une catastrophe. Mais pour éviter d'avoir un jour à la constater.
DICKO Seydina Oumar
Journaliste - Historien - Écrivain