GOONGAN TAN : Bassiknou : le coup de filet qui peut changer la donne entre Nouakchott et Bamako

Dix-sept personnes arrêtées, deux pick-up chargés d'armes et de munitions saisis, et surtout un nom qui ressurgit brutalement du passé trouble de la crise malienne : Sanda Ould Bouamama, ancien porte-parole d'Ansar Dine.

12 Sep 2026 - 01:56
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L'opération menée ces derniers jours à Bassiknou, dans l'extrême est de la Mauritanie, mérite sans doute mieux qu'une lecture sécuritaire. Elle intervient à un moment où les relations entre Bamako et Nouakchott ont besoin de signaux forts, de confiance retrouvée et, surtout, de preuves concrètes que la lutte contre l'insécurité ne saurait s'accommoder d'ambiguïtés frontalières.

Selon des informations relayées notamment par Senalioune sur sa page Facebook, "dix-sept personnes ont été interpellées à Bassiknou, le 4 septembre dernier, dans la wilaya du Hodh El Chargui, non loin de la frontière malienne." Deux véhicules de type pick-up transportant des armes et des munitions auraient également été saisies. Les personnes arrêtées ont été transférées vers Néma pour les besoins de l'enquête. Mais au-delà du nombre des arrestations et de la nature du matériel saisi, c'est l'identité de l'un des suspects qui donne à cette affaire une dimension particulière.

Sanda Ould Bouamama n'est pas un inconnu dans l'histoire récente du djihadisme au Sahel. Connu sous ce nom de guerre, son véritable nom est Sidi Mohamed Ould Mohamed Ould Bouamama. Il fut, au plus fort de la crise malienne de 2012-2013, l'un des visages médiatiques d'Ansar Dine, le mouvement dirigé par Iyad Ag Ghali et devenu par la suite l'une des composantes de la nébuleuse aujourd'hui connue sous le nom de Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, le JNIM.

Son arrestation, si elle est officiellement confirmée et si les faits rapportés sont établis par l'enquête, ne sera donc pas une interpellation ordinaire.

Elle remet en lumière un personnage qui avait occupé une place singulière dans la guerre de communication menée parallèlement à la guerre des armes. Porte-parole, intermédiaire, communicateur politique et figure connue des milieux djihadistes, Sanda Ould Bouamama avait incarné, à sa manière, cette génération d'acteurs apparus au grand jour lors de l'effondrement du nord du Mali en 2012.

À l'époque, le Sahel découvrait que les armes ne suffisaient plus à faire la guerre. Il fallait aussi des porte-parole, des discours, des justifications idéologiques et des relais capables de transformer l'occupation d'un territoire en message politique.

Après l'intervention militaire internationale aux côtés des troupes maliennes, Sanda Ould Bouamama s'était rendu aux autorités mauritaniennes au printemps 2013. Il cherchait alors à échapper aux poursuites engagées par la justice malienne. Son parcours judiciaire et politique avait suscité de nombreuses interrogations, notamment après sa libération quelques années plus tard.

C'est donc ce passé qui donne aujourd'hui une résonance particulière à l'opération de Bassiknou.

Une arrestation qui interpelle Bamako autant que Nouakchott

Il serait prématuré de tirer des conclusions avant les résultats de l'enquête. Les autorités mauritaniennes n'ont pas encore livré, à notre connaissance, tous les détails concernant l'opération, la quantité exacte d'armes saisies, leur provenance ou leur destination. Mais la question est désormais posée. D'où venaient exactement ces armes ? Où devaient-elles aller ? Qui devait les recevoir ? Et surtout, quel réseau se cachait derrière leur circulation ? Selon les premières informations relayées par plusieurs sources, les armes pourraient provenir du nord du Mali et être liées aux mouvements armés qui continuent d'opérer dans cette vaste région sahélo-saharienne. Pour Bamako, ces interrogations ne sont pas abstraites. Depuis plusieurs années, les autorités maliennes observent, en effet, avec une attention tenue les mouvements transfrontaliers des combattants, des trafiquants et des responsables de groupes armés. Les frontières du Sahel sont immenses, poreuses et souvent plus anciennes dans les mémoires des populations que dans les administrations des États modernes.

Un homme peut appartenir à plusieurs espaces familiaux, commerciaux et culturels tout en franchissant, en quelques heures, des frontières héritées de la colonisation. Mais cette réalité historique ne peut plus servir de paravent aux réseaux armés. La Mauritanie et le Mali le savent. Et les groupes djihadistes, séparatistes ou criminels qui exploitent les espaces frontaliers le savent mieux que quiconque.

C'est précisément là que le coup de filet de Bassiknou pourrait prendre une dimension diplomatique inespérée.

Une occasion de dissiper les doutes

Les relations entre Bamako et Nouakchott ne peuvent durablement prospérer sur le terrain de la suspicion. Or, du côté malien, certaines interrogations ont régulièrement porté sur les déplacements d'acteurs armés et de personnalités liées aux différentes crises du nord du Mali à travers les territoires voisins. La Mauritanie, quant à elle, a toujours dû composer avec une frontière particulièrement sensible et des réalités communautaires complexes.

Aujourd'hui, l'arrestation de dix-sept personnes et la saisie présumée d'armes constituent peut-être une occasion rare.

Une occasion pour Nouakchott de démontrer, par des actes et une coopération transparente, que le territoire mauritanien ne saurait devenir une zone de transit, de repli ou de respiration pour les réseaux qui déstabilisent le Mali.

Une occasion également pour Bamako et Nouakchott de renouer les fils d'une coopération sécuritaire plus étroite. Car l'information, en matière de terrorisme, est souvent plus importante que les armes de guerre.

À cet égard, si l'enquête annoncée de Néma permettra de remonter les filières, l'affaire de Bassiknou pourrait dépasser le simple cadre d'une opération de police ou de sécurité intérieure.

C'est pourquoi les autorités maliennes suivront cette affaire avec attention.

La Mauritanie, elle, a peut-être intérêt à aller plus loin que l'arrestation.

La transparence pourrait devenir ici un instrument diplomatique.

Partager les renseignements utiles avec Bamako, faciliter les recoupements judiciaires et sécuritaires, identifier les éventuelles ramifications maliennes ou régionales : autant de gestes susceptibles de dissiper les doutes et de reconstruire progressivement une confiance que les crises successives du Sahel ont mise à rude épreuve.

Bassiknou, carrefour de l'histoire et des menaces

Bassiknou n'est pas un point perdu dans le désert. Cette partie du Hodh El Chargui appartient à ces espaces sahéliens où les frontières politiques modernes rencontrent des siècles d'histoire commune. Les peuples, les familles, les commerçants et les pasteurs ont circulé bien avant que les États contemporains ne dessinent leurs limites. Voilà pourquoi, le Mali et la Mauritanie ne sont pas condamnés à être de simples voisins.

Ils sont les héritiers d'une histoire plus profonde, qui remonte aux grands ensembles politiques et commerciaux de l'Afrique de l'Ouest, aux routes transsahariennes et aux espaces qui, autour de l'ancien Empire du Ghana, avaient déjà tissé des relations humaines, économiques et culturelles dépassant largement les frontières actuelles.

Cette profondeur historique devrait aujourd'hui constituer un avantage. Car deux peuples qui ont tant partagé ne devraient pas laisser les trafiquants d'armes, les djihadistes et les entrepreneurs de guerre écrire à leur place l'histoire de leur frontière commune. Aussi, le véritable défi est- il de transformer la frontière en espace de coopération plutôt qu'en zone grise.

Le test de la confiance

Personne n'a le droit d'oublier que le personnage central de cette affaire, Sanda Ould Bouamama, porte à lui seul une partie de la mémoire des années les plus sombres de la crise malienne. Son parcours renvoie à Ansar Dine, à l'occupation du nord du Mali, aux batailles idéologiques et militaires qui ont bouleversé le Sahel et aux transformations successives des groupes armés.

Son arrestation aujourd'hui, dans le cadre de cette vaste opération, mérite donc d'être suivie avec prudence, mais sans banalisation.

Les enquêteurs mauritaniens ont désormais entre leurs mains une affaire potentiellement importante. C'est peut-être là que commence la véritable valeur politique de l'opération de Bassiknou.

Pour la Mauritanie, il s'agit de démontrer que la fermeté sécuritaire ne connaît pas de zone d'ombre.

Pour le Mali, il s'agit de vérifier que les préoccupations exprimées au fil des années peuvent désormais trouver des réponses concrètes.

Pour les deux pays, enfin, il s'agit de comprendre qu'aucune sécurité nationale ne peut être durablement construite contre celle du voisin.

L'affaire de Bassiknou sera peut-être, demain, classée parmi les nombreuses opérations menées dans la lutte contre les trafics et les groupes armés. Mais elle peut aussi devenir une occasion inespérée de rouvrir les vannes d'une coopération sécuritaire et politique entre Bamako et Nouakchott.

C'est peut-être précisément à Bassiknou, sur cette frontière aujourd'hui sous tension, que les deux États ont l'occasion de rappeler une vérité essentielle : la sécurité du Mali et celle de la Mauritanie ne sont pas deux combats séparés. Elles sont les deux rives d'un même destin sahélien.             

DICKO Seidina Oumar

  Journaliste - Historien - Écrivain