Dr Ahmadou Touré : «Le Mali et l’Algérie ont choisi le dialogue direct plutôt que l’escalade»
Revenant sur le communiqué officiel qui évoque un revirement diplomatique amorcé par une initiative algérienne le 9 août dernier, concrétisé par le retour des ambassadeurs et la réouverture des espaces aériens, Dr Ahmadou Touré souligne que ce revirement répond d’abord à la géographie, à l’histoire et aux menaces partagées.
Le Mali et l’Algérie partagent une longue frontière sahélienne, un héritage de solidarité, marqué notamment par le soutien malien à la lutte de libération algérienne, et des défis sécuritaires communs.
L’initiative algérienne du 9 août 2026, suivie du retour des ambassadeurs et de la réouverture des espaces aériens, traduit un réalisme nécessaire. Après des tensions récentes, les deux États ont choisi le dialogue direct plutôt que l’escalade, dans le cadre d’une exigence de réalisme géopolitique et sécuritaire où la proximité impose la concertation pour préserver les intérêts de chacun et stabiliser la zone frontalière.
Abordant la portée du message personnel confié par le Président de la Transition, le Général d’armée Assimi Goïta, au Premier ministre Abdoulaye Maïga pour le Président Abdelmadjid Tebboune, l'expert rappelle qu'il s'agit d'une démarche d’une nature et d’une sensibilité particulières, émanant du plus haut niveau de l’État et s’adressant directement au Chef de l’État algérien. Le choix de Maïga, qui maîtrise le contexte algérien et jouit de la confiance du pouvoir de Transition, confère à ce canal une dimension décisive en tant que mécanisme d’État à État, permettant de surmonter les incompréhensions passées par un échange direct, sans intermédiaires, fondé sur le respect mutuel. Ce niveau de communication élève la coopération au rang stratégique et facilite le déblocage des contentieux en rétablissant la confiance au sommet.
Face à la persistance de la menace terroriste, l'analyse démontre que l’axe Bamako-Alger peut devenir un pôle de coopération militaire concrète à travers le partage de renseignement, les patrouilles mixtes le long de la frontière, la coordination pour neutraliser les groupes hostiles opérant de part et d’autre, et un éventuel droit de poursuite réciproque dans le strict respect de la souveraineté. Le Mali peut ainsi bénéficier de l’appui algérien pour sécuriser son flanc nord, tandis que l’Algérie renforce la protection de sa frontière sud, contribuant directement à la stabilisation de la bande sahélo-saharienne en réduisant les sanctuaires terroristes et en interrompant les flux de combattants et d’armes.
Concernant le principe de la non-ingérence et de la confiance réciproque mis en avant dans les textes officiels, la collaboration doit s'avérer franche et centrée sur l’intérêt des deux nations. Concrètement, les deux pays peuvent mettre en place des mécanismes de partage sécurisé de renseignement sur les menaces communes, des structures de coordination opérationnelle telles que des cellules mixtes, des exercices conjoints limités et des protocoles clairs de coopération frontalière. Ces dispositifs, négociés sur un pied d’égalité et strictement circonscrits aux enjeux de sécurité partagés, permettent de bâtir progressivement une confiance opérationnelle durable, en démontrant par des résultats concrets que la collaboration sert les souverainetés respectives plutôt qu’elle ne les menace.
Évoquant l'influence de ce réchauffement alors que le Mali est pleinement engagé au sein de la Confédération des États du Sahel (AES), le directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité au Sahel note qu'il conforte la position militaire et diplomatique malienne tout en renforçant le rôle de l’Algérie comme puissance pivot régionale. Il occasionne un rééquilibrage géopolitique favorable au Mali, à l'AES et à l'Algérie en favorisant l’ouverture d’un canal nord-sud alternatif aux dynamiques traditionnelles, le renforcement de la capacité de l’AES à dialoguer avec un acteur majeur du Maghreb, la diversification des partenariats sécuritaires et diplomatiques du Mali, ainsi que la consolidation d’un espace de concertation sahélo-maghrébin moins dépendant d’influences extérieures, contribuant à valoriser les acteurs souverains de la région.
Enfin, s'agissant des chantiers prioritaires à réactiver pour garantir la pérennité de ce partenariat historique au-delà de la diplomatie et de la sécurité, le Dr Ahmadou Touré structure les perspectives en plusieurs étapes. À court terme, il s'agit de consolider les patrouilles mixtes et la coordination sécuritaire frontalière, d'assurer un appui mutuel aux efforts de sécurisation des frontières et d'amorcer la reprise progressive des liaisons aériennes et consulaires. À moyen terme, l'accent doit être mis sur la relance du commerce transsaharien entre le nord du Mali et l’Algérie, la réhabilitation et la sécurisation des infrastructures routières reliant les deux pays, ainsi que sur le renforcement de la coopération en matière de renseignement opérationnel. Dans la durée, l'approfondissement des projets économiques structurants, dont les recherches pétrolières dans le nord du Mali avec une implication algérienne menée dans le respect strict de la souveraineté malienne, le développement d’une coopération énergétique et commerciale durable, et l’institutionnalisation d’un dialogue permanent de bon voisinage permettront de pérenniser ce partenariat mené sans ingérence et dans l’intérêt réciproque.
Souleymane SIDIBE