GOONGA TA : France, Cédeao, AES : Dakar et Abidjan scrutent-t- ils l'Afrique de l'Ouest à partir de Paris ?

À vingt-quatre heures d'intervalle, deux chefs d'État ouest-africains semblent avoir pris la direction de la France

22 Août 2026 - 02:37
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GOONGA TA : France, Cédeao, AES : Dakar et Abidjan scrutent-t- ils  l'Afrique de l'Ouest à  partir de Paris ?

Le président ivoirien Alassane Ouattara aurait rejoint l'Hexagone le 14 août 2026. Le lendemain, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye aurait quitté à son tour Dakar pour un séjour à l'étranger présenté comme privé. Vrais ou fausses informations !

Dans un contexte politique ordinaire, cette succession de déplacements n'aurait suscité que peu de commentaires. Mais l'Afrique de l'Ouest ne vit pas une période ordinaire. La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) lutte pour préserver sa cohésion après la rupture historique provoquée par le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger réunis au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES). Chaque geste diplomatique est désormais scruté, chaque voyage interprété, chaque silence analysé.

Loin d'être anecdotiques, ces déplacements, qui restent a confirmer, relancent une interrogation plus profonde : qui détient encore les clés de la recomposition géopolitique ouest-africaine ? Les capitales africaines elles-mêmes ou les anciennes métropoles qui continuent d'exercer une influence discrète sur les grands équilibres régionaux ? La question mérite d'être posée sans passion ni procès d'intention. Car derrière les images protocolaires et les communiqués laconiques se cache une réalité autrement plus complexe : l'Afrique de l'Ouest traverse la plus importante mutation de son histoire depuis les indépendances.

La fin d'un monde

Depuis 2020, les fondations de ce que l'on appelait la "Françafrique" ont été profondément ébranlées. Le Mali a été le premier à contester ouvertement l'architecture sécuritaire héritée de plusieurs décennies de coopération avec Paris. Le Burkina Faso et le Niger lui ont emboîté le pas. Les bases militaires françaises ont fermé les unes après les autres. Les gouvernements sahéliens ont dénoncé ce qu'ils considéraient comme une relation déséquilibrée et ont revendiqué un droit souverain au choix de leurs partenaires. Cette rupture a ouvert un espace immédiatement investi par de nouveaux acteurs. La Russie a renforcé sa présence politique et sécuritaire dans le Sahel. La Turquie a développé ses coopérations militaires, industrielles et commerciales. La Chine, fidèle à sa stratégie de long terme, poursuit son implantation économique à travers les infrastructures, les mines et les télécommunications.

Le symbole le plus frappant de cette évolution réside peut-être dans la décision du président Emmanuel Macron de déplacer progressivement le centre de gravité de sa politique africaine vers l'Afrique anglophone, notamment le Kenya. Pour beaucoup d'Africains francophones, ce choix a été perçu comme un désengagement, voire comme une forme de désaveu à l'égard d'anciennes colonies qui constituaient autrefois le cœur de l'influence française sur le continent.

L'époque où Paris pouvait convoquer, orienter ou arbitrer les grandes crises ouest-africaines semble désormais définitivement révolue avec Macron. Mais une époque qui s'achève ne signifie pas nécessairement qu'un nouvel ordre est déjà né.

La CEDEAO à la recherche d'un second souffle

C'est précisément dans cette zone d'incertitude que se trouve aujourd'hui la CEDEAO. L'organisation régionale sort affaiblie d'une crise qu'elle n'a ni anticipée ni maîtrisée. Les sanctions imposées au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont produit des effets contraires à ceux recherchés. Elles ont renforcé les sentiments souverainistes et accéléré la création de l'AES. Même la Guinée est restée frondeuse à l'égard des sanctions sous régionales et au choix de l'Eco comme monnaie sous régionale.

Aujourd'hui, la CEDEAO doit relever un défi existentiel : éviter qu'une fracture ne se transforme en divorce définitif. La mission confiée au président Bassirou Diomaye Faye est à cet égard considérable.

Son déplacement à Bamako, quelques semaines après son accession à la présidence tournante de l'organisation, a été interprété comme un signal d'ouverture et de dialogue. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas toujours. Le jeune président sénégalais incarne une génération politique nouvelle, porteuse d'un discours de souveraineté, mais pas encore de rupture. Par ailleurs, il se heurte lui-même à des difficultés internes importantes : attentes sociales immenses, contraintes économiques, chômage des jeunes et nécessité de transformer des promesses électorales en résultats tangibles. Dans ces conditions, certains observateurs s'interrogent : les responsabilités régionales confiées à Bassirou Diomaye Faye ne sont-elles pas plus lourdes que les moyens politiques dont il dispose actuellement ? Pour reprendre une image populaire : "le col du boubou régional" paraît parfois plus large que les épaules chargées de le porter.

Alassane Ouattara : l'expérience face au temps

De son côté, Alassane Ouattara demeure l'un des derniers grands survivants de la génération politique qui a façonné l'Afrique de l'Ouest des vingt dernières années. Son expérience est incontestable. Son influence dans les milieux financiers internationaux reste importante. Son poids au sein de la CEDEAO demeure réel. Mais le temps est un facteur que nul dirigeant ne peut ignorer.

Les débats récurrents autour de son âge, de son état de santé et de l'avenir politique de la Côte d'Ivoire alimentent les interrogations sur la capacité d'Abidjan à demeurer le principal pilier régional qu'elle fut longtemps sous Boigny. En outre, l'autorité acquise par l'expérience peut difficilement remplacer l'énergie nécessaire pour conduire les transformations profondes qu'exige le contexte actuel. L'Afrique de l'Ouest a besoin de leadership, mais elle a également besoin de renouvellement.

L'AES n'est plus isolée

L'une des erreurs les plus fréquentes consiste à considérer encore l'Alliance des États du Sahel comme un simple regroupement de circonstance.

Les événements récents démontrent au contraire une volonté de structuration durable. L'AES développe, en effet, ses propres mécanismes de défense, coordonne davantage ses positions diplomatiques et multiplie les partenariats internationaux.

Surtout, elle a progressivement brisé l'isolement que certains lui prédisaient. Le rapprochement avec le Maroc ouvre des perspectives économiques et commerciales importantes vers l'Atlantique. La réconciliation engagée avec l'Algérie après de longs mois de tensions constitue également un tournant majeur. Entre Rabat et Alger, les capitales sahéliennes tentent désormais de construire une diplomatie pragmatique fondée sur leurs intérêts stratégiques. Cette évolution modifie profondément les équilibres régionaux. La CEDEAO ne fait plus face à des États isolés mais à un bloc politique qui cherche à affirmer sa cohérence et sa crédibilité.

L'Eco : la monnaie fantôme

Au milieu de ces bouleversements demeure une question essentielle : celle de l'intégration économique. Depuis des années, l'Eco est présenté comme la future monnaie commune de l'Afrique de l'Ouest. Pourtant, le projet continue d'avancer à pas hésitants.

Les divergences économiques, les rivalités politiques et désormais la séparation entre la CEDEAO et l'AES rendent son aboutissement plus incertain que jamais.

Comment bâtir une monnaie régionale forte lorsque les principaux acteurs de la région ne partagent plus les mêmes orientations stratégiques ? L'Eco devait symboliser l'unité ouest-africaine. Il risque aujourd'hui d'incarner les difficultés de cette unité.

Un attelage à trois roues

Au fond, la question posée par les voyages simultanés de Bassirou Diomaye Faye et d'Alassane Ouattara, qu'elle soit confirmée ou non, dépasse largement le cadre de simples déplacements en France. Elle renvoie à une interrogation fondamentale : un axe composé de Paris, Dakar et Abidjan peut-il encore, à lui seul, influencer le destin de l'Afrique de l'Ouest ? La réponse semble de plus en plus nuancée. Car cet attelage apparaît aujourd'hui comme un véhicule à trois roues confronté à une route devenue beaucoup plus complexe qu'autrefois.La France n'a plus le poids exclusif qu'elle exerçait hier. Le Sénégal cherche encore son équilibre entre souveraineté proclamée et réalités gouvernementales. La Côte d'Ivoire demeure une puissance économique régionale, mais elle affronte elle aussi les limites du temps politique.

Face à eux, l'AES s'affirme comme un acteur incontournable, soutenu par de nouveaux partenaires internationaux et portée par une rhétorique souverainiste qui rencontre un écho croissant dans les opinions publiques africaines.

L'heure des vérités

Qu'ils se soient ou non rencontrés en France, que leurs agendas aient ou non comporté un volet diplomatique discret, l'essentiel est ailleurs, l'Afrique de l'Ouest est entrée dans une nouvelle époque. Les anciennes recettes ne fonctionnent plus. Les anciens équilibres ont disparu. Les anciennes hiérarchies sont contestées.

La véritable question n'est donc pas de savoir ce que deux présidents africains allaient chercher à Paris. Elle est de savoir si les dirigeants africains disposent aujourd'hui de la vision nécessaire pour bâtir, sur le continent même, les compromis politiques, économiques et sécuritaires dont leurs peuples ont besoin.

Le retour de la France comme partenaire parmi d'autres demeure possible. Mais l'avenir se jouera moins dans les salons parisiens que dans la capacité des Africains à réinventer leurs propres mécanismes de coopération. Car l'Histoire semble désormais envoyer un message clair à toutes les capitales concernées : le centre de gravité de l'Afrique ne peut durablement se situer qu'en Afrique elle-même.

                                                         

DICKO Seidina Oumar

 Journaliste - Historien -Écrivain