GOONGA TAN : Le Maroc, une nouvelle passerelle entre le Sahel et l'Atlantique ?
À la date du 29 septembre 2026, un fait retient particulièrement mon attention dans le grand jeu des recompositions sahélo - saharienne : la consolidation du rapprochement entre le Mali et le Maroc, désormais accompagnée d'une convergence diplomatique affichée entre Rabat et la Confédération des États du Sahel (AES).
Après vingt et un accords de coopération signés à Bamako, le 24 juillet dernier, est-ce la conséquence de la confirmation du soutien malien au plan marocain d'autonomie pour le Sahara occidental ? Quelques semaines plus tard, une déclaration marocaine de soutien à la démarche sahélienne lors de la semaine de haut niveau des Nations unies à New York tombe. Autant de signaux qui, mis bout à bout, dessinent les contours d'une nouvelle dynamique, sans calculs, entre le Maroc et le Sahel. Dans une région où les alliances se recomposent, le Maroc semble avoir choisi de miser sur le dialogue, les partenariats économiques et une présence africaine plus affirmée. Mais au-delà des accolades, des communiqués officiels et des déclarations de circonstance, quelle portée peut-on réellement attribuer à cette convergence ? Et surtout, quelle place Rabat entend-il occuper dans le nouvel échiquier sahélien ?
New York, ou le signal d'un repositionnement
La 81? session de l'Assemblée générale des Nations unies a offert à la Confédération AES une tribune pour exposer sa vision de la sécurité et du développement au Sahel. Le 25 septembre, en marge de cette grande rencontre diplomatique, les ministres des Affaires étrangères des trois États, en présence du Premier ministre nigérien, ont organisé un événement consacré à leur confédération.
Qui figurait parmi les pays dont les représentants ont exprimé leur soutien et leurs encouragements à cette démarche ? Le Maroc ! Dont le geste n'est pas anodin. Il traduit une volonté de Rabat de reconnaître l'AES comme un interlocuteur avec lequel il convient de dialoguer, plutôt que de considérer son émergence comme une parenthèse dans l'histoire de l'Afrique de l'Ouest.
Il importe toutefois de ne pas confondre une déclaration de soutien prononcée en marge de l'Assemblée générale avec une décision formelle. La portée du signal est avant tout diplomatique : le Maroc manifeste son ouverture à une coopération avec les autorités sahéliennes, dans un contexte où celles-ci revendiquent leur souveraineté et leur liberté de choisir leurs partenaires. Cette posture rejoint, sur plusieurs points, le discours porté par Bamako, Ouagadougou et Niamey : respect de la souveraineté des États, refus des solutions imposées de l'extérieur et recherche de partenariats fondés sur des intérêts réciproques.
Pour autant, le soutien marocain ne signifie pas nécessairement la constitution d'un bloc politique ou militaire. Il ouvre plutôt un espace de convergence dont la profondeur se mesurera aux actes, aux projets et à leur mise en œuvre.
Vingt et un accords : la diplomatie à l'épreuve du concret
Revenons-en au rapprochement entre Bamako et Rabat. Il ne se résume pas à une photographie de famille diplomatique. En effet, la quatrième session de la Grande Commission mixte de coopération maroco-malienne, tenue en juillet à Bamako, a débouché sur la signature de vingt et un accords, pas moins, couvrant plusieurs secteurs prioritaires. Cette volonté de coopération intervient dans un contexte où le Mali cherche à diversifier ses partenaires et à réduire les vulnérabilités liées à son enclavement. Pour Rabat, elle s'inscrit dans une politique africaine de longue haleine, qui associe diplomatie, investissements, formation et développement des échanges Sud-Sud. Un autre élément mérite d'être souligné : le 24 juillet, le Mali a réitéré son soutien à la souveraineté marocaine sur le Sahara et au plan d'autonomie proposé par le Royaume.
Cette évolution, annoncée dès avril 2026, donne une dimension politique supplémentaire au rapprochement bilatéral. Il serait toutefois réducteur de considérer ces accords comme la preuve d'un alignement automatique sur toutes les positions des deux pays. La véritable mesure de ce partenariat résidera dans sa capacité à produire des résultats tangibles pour les deux pays.
Du Sahel à l'Atlantique : ouvrir une autre route
C'est dans cette perspective que l'initiative royale marocaine visant à faciliter l'accès des pays du Sahel à l'océan Atlantique prend tout son sens.
Pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, tous trois dépourvus de façade maritime, l'accès aux ports constitue un enjeu économique majeur. Les coûts de transport, la dépendance à l'égard des corridors existants et les perturbations liées à l'insécurité pèsent sur les importations, les exportations et la compétitivité des économies nationales. L'ouverture de nouvelles voies vers l'Atlantique pourrait offrir à ces pays des possibilités supplémentaires d'acheminement de leurs marchandises.
Le projet suppose cependant bien davantage qu'une route tracée théoriquement : il nécessite des infrastructures, des accords douaniers, des plateformes logistiques, des investissements et une coopération durable entre les États concernés.
À terme, des liaisons ferroviaires pourraient également être envisagées, si leur faisabilité économique et technique est établie.
Pour le Maroc, l'enjeu est tout aussi stratégique. En faisant de sa façade atlantique une porte potentielle pour le Sahel, Rabat pourrait renforcer son rôle de carrefour entre l'Afrique de l'Ouest, l'Afrique du Nord et les marchés internationaux.
Mais, la diversification des corridors n'a de sens que si elle élargit réellement les choix des pays sahéliens. La déclaration marocaine à New York prend alors une signification particulière. Elle suggère que Rabat entend accompagner l'émergence de l'AES comme réalité politique régionale, tout en renforçant ses propres intérêts économiques et diplomatiques. Elle ne préjuge cependant ni d'une alliance militaire, ni d'un soutien inconditionnel à chacune des décisions de la Confédération.
L'Atlantique, promesse d'ouverture ou nouveau défi ?
L'ambition est considérable. Mais entre la vision politique et sa réalisation, le chemin demeure long. Les distances, les coûts, les difficultés de financement et les menaces sécuritaires constituent autant d'obstacles à surmonter. La réussite d'un tel corridor dépendra également de la coordination entre les États traversés, de la fluidité des procédures douanières et de la capacité à garantir la continuité des échanges.
Il faudra donc juger cette initiative non à l'aune des seules déclarations, mais à celle des infrastructures effectivement construites, des marchandises transportées, des délais réduits et des bénéfices obtenus par les populations.
L'histoire africaine nous enseigne que les grandes ambitions d'intégration ne manquent pas. Ce qui fait souvent défaut, c'est la continuité de l'effort, la mobilisation des ressources et la volonté de dépasser les rivalités politiques au profit d'un intérêt partagé.
Le Sahel a besoin de nouvelles portes
Au fond, le rapprochement entre le Maroc et l'AES pose une question qui dépasse les intérêts de Rabat, de Bamako, de Ouagadougou ou de Niamey : l'Afrique saura-t-elle transformer ses frontières, ses distances et ses enclavements en espaces de coopération plutôt qu'en lignes de fracture ?
Le Maroc tend aujourd'hui une passerelle vers l'Atlantique. À l'AES de mesurer ce qu'elle peut en faire, sans confondre ouverture, solidarité et alignement, partenariat et tutelle. Car le véritable enjeu n'est pas de savoir qui conduira le Sahel vers l'océan, mais de permettre aux Sahéliens d'y accéder librement, durablement et dans des conditions qu'ils auront eux-mêmes contribué à définir.
L'Atlantique doit devenir une nouvelle ligne d'horizon. Et si le Maroc veut être la passerelle du Sahel, c'est dans la solidité des ponts qu'il construira et dans la liberté de ceux qui les emprunteront que se mesurera la portée historique de son initiative.
DICKO Seidina Oumar Journaliste- Historien- Écrivain
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