Quand la digue togolaise rappelle à l’Afrique de l’ouest ses devoirs
New York, 23 septembre 2026. À quelques pas du grand théâtre diplomatique des Nations unies, Robert Dussey n’a pas choisi la langue de bois pour parler du Sahel.
Interrogé par France 24 en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, il a appelé à ne pas isoler le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Et, pour expliquer la position de Lomé, il a employé une image aussi simple que lourde de sens : les trois pays de l’Alliance des États du Sahel constituent, selon lui, « une forme de digue contre l’extrémisme violent ».
Une déclaration qui aurait pu n’être qu’une déclaration de plus dans le grand bavardage diplomatique international. Elle mérite pourtant qu’on s’y arrête. Parce que, dans la bouche de Robert Dussey, cette « digue » n’est pas née hier à New York. Elle est née dans un prolongement de la politique togolaise engagée de longue date aux côtés de l'AES.
Dès septembre 2021, alors que le paysage sahélien était déjà profondément bouleversé par la montée du terrorisme et les crises politiques, Lomé lançait sa première Stratégie pour le Sahel. L’idée centrale était alors que l’insécurité ne resterait pas enfermée dans les frontières des pays sahéliens et finirait par toucher les États côtiers. Cinq ans plus tard, le bilan officiel présenté par Robert Dussey revendique cette continuité et une nouvelle stratégie pour la période 2026-2028.
Lomé n’a pas attendu que les vents tournent
Il faut se souvenir de la période. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger étaient progressivement entrés dans un face-à-face tendu avec une partie de la communauté régionale et internationale. Les sanctions, les condamnations, les ultimatums et les crispations diplomatiques se multipliaient. Dans cette atmosphère, Lomé a choisi une autre partition : maintenir le dialogue.
L'on peut naturellement discuter les résultats, les limites de cette diplomatie. Mais une chose est difficilement contestable : la ligne togolaise n’a pas été inventée pour les besoins de la conjoncture actuelle.
Elle précède même la création de l’AES sous sa forme actuelle. Voilà pourquoi la déclaration de Robert Dussey à New York prend une autre dimension. Car, une digue ne se défend pas depuis la rive opposée. La métaphore de la digue est d’autant plus intéressante qu’elle ramène la question à sa réalité géographique.
Le Burkina Faso est voisin du Togo. Le nord togolais est directement exposé aux conséquences de la dégradation de la situation sécuritaire sahélienne. Les pays côtiers du golfe de Guinée savent, eux aussi, que les groupes armés et les trafics ne respectent pas les frontières administratives.
Une digue peut donc protéger plusieurs villages situés en aval. Mais si ceux qui vivent en aval passent leur temps à expliquer à ceux qui tiennent la digue qu’ils n’aiment pas leur méthode, sans contribuer à consolider l’ouvrage, le jour où celui-ci cède, l’eau ne demandera pas l’autorisation de franchir la frontière. C’est précisément le sens de la phrase de Robert Dussey : « La sécurité de ces pays dépend aussi de notre sécurité. » Le raisonnement togolais est que soutenir la résistance du Mali, du Burkina Faso et du Niger aux groupes armés ne relève pas seulement de la solidarité envers ces trois États ; cela participe également à la protection des pays côtiers.
On peut ne pas partager toutes les orientations de l’AES. Mais on ne peut pas, si l’on raisonne en termes de sécurité régionale, faire comme si le Mali, le Burkina Faso et le Niger vivaient sur une autre planète.
Pendant que certains spéculent, Lomé entretient les passerelles
Je rappelle qu'en avril 2026, le Togo réunissait à Lomé les ministres des Affaires étrangères du Mali, du Burkina Faso et du Niger avec des représentants de la CEDEAO. Robert Dussey assumait alors publiquement le rôle de « pont entre l’AES et la CEDEAO » et, plus largement, entre l’AES et la communauté internationale.
Il y a quelque chose de presque paradoxal dans cette scène. Au moment où les trois États sahéliens avaient quitté la CEDEAO, le Togo cherchait encore à maintenir un espace de conversation entre ceux qui ne se parlaient plus suffisamment. C’est peut-être cela, au fond, la diplomatie : ne pas confondre désaccord et rupture, divergence et hostilité, souveraineté et isolement. Et le Togo ne s’est pas contenté de paroles.
Sur le plan économique, l’interconnexion des systèmes douaniers entre le Togo et les États de l’AES était déjà engagée depuis 2024, avec pour objectifs affichés de faciliter les échanges licites, sécuriser le transit, réduire les délais et lutter contre la fraude. Des actes moins spectaculaires qu’un discours devant une tribune internationale. Mais ce sont précisément ces actes-là qui font vivre les relations entre les peuples.
Et nous, voisins de l'AES, où sommes-nous ?
La question mérite d’être posée sans acrimonie, mais sans complaisance non plus.
L'AES n’attend pas nécessairement de ses voisins qu’ils approuvent toutes ses décisions. Pas plus qu'elle ne peut raisonnablement exiger que toutes les capitales de la région pensent comme elle. Mais il est permis de demander à ceux qui partagent avec nous une histoire, des frontières, des populations et des intérêts économiques de regarder les réalités en face. Car il existe parfois un étrange décalage entre la vigueur des discours et la modestie des actes. On peut multiplier les déclarations sévères, les condamnations, les mises en garde et les leçons de gouvernance. Mais lorsque les populations ont besoin de routes commerciales ouvertes, de corridors sécurisés, de coopération contre les trafics, d’échanges économiques et surtout d’une action collective contre les groupes armés, les communiqués ne suffisent plus.
Le terrorisme, lui, ne demande pas si le Mali appartient encore à telle organisation régionale. Il ne vérifie pas si le Burkina Faso a signé tel accord. Il ne s’arrête pas pour savoir si le Niger est membre de telle institution. Il profite des fractures. Et c’est peut-être là que le message togolais mérite d’être entendu au-delà même de l’AES.
La CEDEAO peut-elle continuer à regarder la digue depuis l'autre rive ?
La question n’est pas, pour moi, de refaire ici le procès de la CEDEAO.
Son rôle historique dans la construction régionale ouest-africaine demeure considérable. Mais la nouvelle configuration née du retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger impose de constater une réalité : l’espace régional a changé. La question essentielle est de savoir comment éviter que les populations paient durablement le prix de ces fractures?
Dans ce contexte, l’initiative togolaise d’avril 2026 apparaît comme un fait diplomatique important. Parfois, dans une région aussi fragmentée que l’Afrique de l’Ouest actuelle, la parole maintenue vaut déjà mieux que le silence organisé. La stratégie togolaise parle de dialogue politique, de coopération, de sécurité, d’intégration économique et de bon voisinage. Elle repose sur une idée que Robert Dussey répète : "les menaces sahéliennes et celles qui touchent les pays du golfe de Guinée sont interdépendantes."
Cette approche possède une cohérence, qui s'est manifestée avant, pendant et après les grandes ruptures de ces dernières années.
C’est ce qui donne du poids à la déclaration du 23 septembre 2026.
À New York, Robert Dussey ne venait donc pas simplement défendre une position diplomatique du moment. Il venait rappeler une doctrine : on ne protège pas durablement le golfe de Guinée en laissant s'effondrer le Sahel.
Moins de posture, davantage de solidarité
Il serait donc temps que l’Afrique de l’Ouest regarde sa propre géographie avec davantage de réalisme.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne sont pas des îlots isolés. Ils constituent le vaste espace continental dont la stabilité conditionne aussi celle des pays. Ils ont donc intérêt à ce que les pays de l’AES puissent contenir les menaces qui se développent sur leurs territoires. Alors, lorsque Robert Dussey parle depuis New York, le 23 septembre 2026, de « digue », il nous rappelle une évidence que nos querelles diplomatiques ont parfois enfouie sous des montagnes de communiqués.
Une digue n'est pas faite pour être admirée depuis la rive. Elle est faite pour empêcher l'eau de tout emporter.
Le Sahel est aujourd'hui cette digue éprouvée, mais dont la rupture ne resterait pas confinée à Bamako, Ouagadougou ou Niamey. Le Togo semble l'avoir compris. Car, dans cette partie de l'Afrique, les frontières peuvent séparer les États ; elles ne séparent pas les menaces.
Et lorsqu'une digue protège tout le voisinage, la sagesse commande moins de lui jeter des pierres que de l'aider à tenir.
Seidina Oumar Dicko- SOD
Journaliste- Historien- Écrivain