Infibulation au Mali : « Le silence et la peur du jugement freinent la demande d’aide »
Brehima Ballo, responsable des programmes de l’Association malienne pour le suivi et l’orientation des pratiques traditionnelles (AMSOPT), revient sur l’ampleur de l’infibulation au Mali, ses conséquences pour les survivantes et l’accompagnement proposé par son organisation. Il appelle à associer les hommes à la remise en question des croyances entourant la virginité et la nuit de noces.
Maliweb.net : Quelle est la fréquence de l’infibulation au Mali ? Dans quelles régions est-elle la plus présente ?
L’Enquête démographique et de santé du Mali (EDSM) de 2018 indique que 8,2 % des femmes excisées âgées de 15 à 49 ans ont déclaré avoir subi une forme d’excision avec fermeture du vagin. Rapportée à l’ensemble des femmes interrogées dans cette tranche d’âge, cette proportion représente environ 7,3 %. Il faut bien distinguer ces deux façons de présenter le chiffre.
Parmi les femmes excisées, la proportion déclarant une fermeture était de 18 % dans la région de Koulikoro, contre 9,2 % à Bamako et 9,9 % à Mopti. Ces résultats décrivent la situation au moment de l’enquête ; ils ne doivent pas conduire à désigner une communauté entière comme pratiquante. Les données concernant certains groupes et certaines zones sont limitées.
La pratique recule-t-elle ?
Les données invitent à la prudence. En 2018, les femmes excisées de 15 à 19 ans déclaraient moins souvent une fermeture du vagin que celles de 45 à 49 ans : 5,7 % contre 11,4 %. Cela peut suggérer une évolution entre générations, mais ne suffit pas, à lui seul, à mesurer précisément le recul de l’infibulation. Beaucoup de femmes ont subi une mutilation très jeunes et ne connaissent pas nécessairement le type exact de l’acte pratiqué. Dans l’EDSM 2018, l’information sur le type d’excision était inconnue ou manquante pour 25,8 % des femmes excisées interrogées.
Nous observons aussi des communautés qui déclarent abandonner la pratique. Mais, pour affirmer une baisse récente de l’infibulation, il faut disposer de données comparables portant spécifiquement sur cette forme de mutilation.
L’AMSOPT accompagne-t-elle des survivantes ? Quels besoins expriment-elles ?
Oui. Dans le cadre de nos activités, nous avons reçu et accompagné des centaines de femmes et de filles présentant des complications liées à l’excision, parmi lesquelles des survivantes de l’infibulation.
Leurs besoins sont multiples. Certaines souffrent de douleurs chroniques, d’infections, de kystes, de complications urinaires ou menstruelles et de douleurs pendant les rapports sexuels. D’autres rencontrent des difficultés pendant la grossesse ou l’accouchement. Il y a aussi la souffrance psychologique : la peur, l’anxiété, la honte, le traumatisme et parfois l’isolement. Chaque survivante a cependant son histoire et ses besoins propres. Les effets physiques, sexuels et psychologiques des mutilations génitales féminines sont également documentés par l’Organisation mondiale de la santé.
Quel peut être l’impact de l’infibulation sur la vie conjugale et la santé mentale ?
Les cicatrices et le rétrécissement de l’ouverture vaginale peuvent rendre les rapports sexuels douloureux, voire impossibles sans prise en charge médicale. Cela peut créer de l’incompréhension et des tensions dans le couple. Certaines survivantes ressentent de la culpabilité ou craignent d’être rejetées.
Le mariage, une grossesse ou même un examen médical peuvent raviver un traumatisme. Le silence et la peur du jugement freinent alors la demande d’aide. Il faut éviter de supposer que toutes les femmes vivent ces conséquences de la même manière et partir de ce que chacune nous dit.
Comment faites-vous face au tabou qui entoure ces situations ?
Notre première tâche est de créer un espace où la survivante se sente suffisamment en sécurité pour parler. L’accueil doit être discret, confidentiel et sans jugement. Nous évaluons avec elle ses besoins médicaux, psychologiques, sociaux et, si nécessaire, juridiques. Nous pouvons ensuite l’orienter vers des professionnels de santé qualifiés, proposer un soutien psychologique et assurer un suivi dans la durée.
Lorsque cela correspond à son souhait et peut se faire sans risque pour elle, nous pouvons aussi associer son conjoint à certains échanges, afin qu’il comprenne l’origine de ses douleurs. Aucune médiation familiale ne doit lui être imposée. Son consentement et sa sécurité guident l’accompagnement.

Comment impliquez-vous les hommes dans la prévention ?
Nous travaillons avec des maris, des futurs maris, des jeunes leaders ainsi que des responsables communautaires, traditionnels et religieux. Les échanges portent sur les conséquences de l’infibulation, les droits des femmes, le consentement et le dialogue dans le couple.
Nous remettons notamment en question les croyances liées à la nuit de noces : la douleur et le saignement ne constituent pas des preuves de virginité. Une ouverture forcée par le conjoint expose la femme à de nouvelles blessures et à un nouveau traumatisme. Si une désinfibulation est nécessaire, elle relève d’une prise en charge par un professionnel de santé, avec le consentement éclairé de la femme.
L’AMSOPT anime également des réseaux d’hommes relais, des groupes de « champions » et des « écoles des maris et futurs maris ». Ces hommes peuvent, à leur tour, ouvrir le dialogue au sein de leurs communautés.
La prise en charge médicale suffit-elle ?
Non. Une survivante peut avoir besoin de soins, d’un soutien psychologique, d’informations sur sa santé sexuelle et reproductive, d’une protection ou d’un accompagnement social. Ces réponses doivent être coordonnées et construites avec elle, dans le respect de ses choix.
Khadydiatou SANOGO/maliweb.net
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