Chronique : Dislocation familiale

La maison n’est plus ce qu’elle était. Elle n’est plus ce lieu de chaleur où se tissaient les liens, où le repas partagé devenait un rituel, où la prière collective cimentait la communauté familiale. Elle est devenue une auberge impersonnelle, traversée par des individus qui vivent côte à côte mais rarement ensemble. Chacun y rentre, se branche sur son écran, mange seul dans sa chambre, et ne ressort que le matin.

17 Août 2026 - 02:00
 2
Chronique   : Dislocation familiale

Au Mali, comme dans bien des sociétés africaines frappées par la pauvreté, la crise sécuritaire et la révolution numérique, la famille se disloque sous nos yeux. Lentement d’abord, puis à grande vitesse. Et le plus grave, c’est que nous nous habituons à cette dislocation, comme si elle était inévitable. La sociologie nous enseigne que la famille est une institution primaire, le premier espace de socialisation. Or, cette institution est fragilisée par des forces multiples.

La pauvreté, d’abord, qui brise la dignité des parents et disperse les enfants. Quand le père ne trouve plus de travail, quand la mère peine à nourrir trois enfants avec ce qu’elle gagne au marché, la cellule familiale se fissure. Les pères partent chercher fortune ailleurs, les mères se battent seules, les enfants sont confiés aux grands-parents ou livrés à eux-mêmes. À cela s’ajoute la guerre, qui déplace des villages entiers et éclate des familles enracinées depuis des générations. Le lien de la terre, du quartier, du «nous» est rompu. Dans ce contexte, l’éducation devient secondaire : comment transmettre des valeurs quand on survit au jour le jour ? 

Mais la crise n’est pas seulement matérielle. Elle est aussi morale et culturelle. Autrefois, l’enfant appartenait au quartier. Le voisin pouvait gronder, l’oncle pouvait corriger, le vieux du coin pouvait conseiller. Aujourd’hui, toute intervention est perçue comme une atteinte aux droits. Résultat : plus personne n’éduque. Dans ce vide, les réseaux sociaux se sont installés comme de nouveaux parents. TikTok, Facebook, WhatsApp, Telegram : autant de plateformes qui façonnent les imaginaires en 15 secondes. La violence y est banalisée, la sexualité exhibée, l’argent facile glorifié. L’autorité du père est contestée par un influenceur, celle de la mère tournée en dérision par une vidéo, celle du maître d’école moquée sur un statut. Quand le téléphone devient plus écouté que le parent, c’est toute la chaîne de transmission qui saute. 

La télévision avait déjà remplacé les veillées au clair de lune, mais au moins elle rassemblait. Le téléphone, lui, atomise. Dans une maison de trois pièces, cinq personnes vivent cinq vies parallèles. Le père scrolle les infos, la mère suit des ventes en ligne, le grand frère regarde des matchs, la petite sœur enchaîne les danses TikTok. On ne se parle plus, on ne se dispute plus, on ne se réconcilie plus. On s’ignore. Et les études s’effondrent : comment réviser avec des notifications toutes les trente secondes ? Comment rêver d’école quand le succès semble passer par le buzz plutôt que par le diplôme ? 

Ce que nous vivons n’est pas une simple crise de la jeunesse, c’est une crise de la famille. Et une famille qui tombe, c’est une société qui chancelle. La sociologie de Durkheim nous rappelle que la famille est une instance de régulation sociale. Quand elle ne joue plus son rôle, d’autres forces prennent le relais : gangs, arnaqueurs en ligne, vendeurs de drogue, prédicateurs de haine. Ils sont là, disponibles, avec un discours clair et des promesses simples. Nous fabriquons ainsi une génération connectée mais déconnectée de ses racines, des enfants qui connaissent par cœur les paroles d’un rappeur nigérian mais ignorent le nom de leurs grands-parents. 

Face à cette hémorragie, le silence des adultes est une complicité. Il est temps de sonner l’alarme. Il nous faut songer à organiser les États Généraux de la famille. Pas un séminaire de plus, mais une véritable assise nationale. Aux autorités, il faut une politique familiale forte : aider les familles pauvres à rester unies, sécuriser les territoires pour que les déplacés rentrent, réguler l’accès des mineurs aux contenus dangereux, redonner à l’école sa place centrale. Aux religieux, il faut revenir à la prédication sur la famille, le mariage, l’éducation des enfants. Aux coutumiers et chefs de quartier, il faut réinvestir le rôle de régulateur social, organiser des dialogues intergénérationnels. Aux parents, il faut reprendre leur place : trente minutes par jour sans écran, autour d’un repas, pour demander simplement : «Comment s’est passée ta journée ?». 

Le Mali ne se relèvera pas uniquement avec des armes et des milliards. Il se relèvera avec des familles debout, qui éduquent, protègent et transmettent. Aujourd’hui, nos familles se disloquent. Demain, il sera trop tard pour pleurer. La bataille la plus importante de ce siècle ne se joue pas au front, mais dans nos salons, entre un parent et son enfant, entre un écran et un livre, entre l’individualisme et la solidarité. Il est encore temps de recoller les morceaux. Mais il faut le vouloir. Tous ensemble.  

 

KML