GOONGA TAN : Mali : le retour des binationaux aux sources… un pari fou ?

Le Forum international de la diaspora, tenu à Bamako du 16 au 18 juillet dernier, n'a pas seulement été une tribune consacrée aux transferts de fonds des Maliens établis à l'étranger...

15 Août 2026 - 08:59
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GOONGA TAN :  Mali : le retour des binationaux aux sources… un pari fou ?

Il a surtout révélé une nouvelle ambition nationale : faire de la diaspora un levier de souveraineté économique en encourageant le retour des compétences, des entrepreneurs et des investisseurs.

 Pendant trois jours, responsables publics, opérateurs économiques et représentants de la diaspora ont partagé une conviction : le Mali ne doit plus seulement compter sur l'argent de ses expatriés, mais aussi sur leur savoir-faire, leur expérience et leurs réseaux internationaux.

Derrière cette ambition se dessine une réalité nouvelle. Après des décennies durant lesquelles la réussite se mesurait à la capacité de s'installer durablement en Europe ou en Amérique du Nord, certains Franco-Maliens, Canado-Maliens, Belgo-Maliens, Italo-Maliens, Hispano-Maliens, Germano-Maliens ou encore Américano-Maliens choisissent aujourd'hui de faire le chemin inverse. Ils ne reviennent plus uniquement pour passer les vacances ou prendre leur retraite. Ils rentrent pour créer une entreprise, ouvrir une clinique, développer une exploitation agricole moderne, lancer une start-up ou investir dans l'industrie et les services.

Le phénomène demeure encore modeste à l'échelle d'une diaspora estimée à plus de quatre millions de Maliens établis à l'étranger. Pourtant, il suscite déjà une interrogation fondamentale : le Mali est-il prêt à transformer cette richesse humaine en véritable moteur de développement ? Car derrière l'enthousiasme affiché au Forum se cache une réalité autrement plus complexe. Revenir au pays est souvent un choix du cœur. Réussir son retour relève parfois du parcours d'obstacles.

Pendant des décennies, l'émigration a constitué une stratégie de survie autant qu'un projet de promotion sociale. Les sécheresses des années 1970 et 1980, la faiblesse du tissu industriel, le chômage des jeunes diplômés, la recherche de meilleures formations, les crises politiques successives et, plus récemment, les défis sécuritaires ont poussé des générations entières à tenter leur chance ailleurs. La France est longtemps demeurée la principale destination, avant d'être rejointe par l'Espagne, l'Italie, la Belgique, le Canada, les États-Unis ou encore le Royaume-Uni.

Cette diaspora est devenue l'un des principaux soutiens de l'économie nationale. Chaque année, elle transfère à ses familles plusieurs centaines de milliards de francs CFA, soit plus d'un milliard de dollars. Dans de nombreuses localités, ces ressources financent les logements, la scolarisation des enfants, les soins de santé, les cérémonies familiales et parfois même les infrastructures communautaires. Sans ces transferts, des milliers de ménages seraient confrontés à une précarité encore plus grande. Mais une évolution est perceptible. Une partie de cette diaspora souhaite désormais investir autrement. Construire une maison n'est plus l'unique ambition. Beaucoup veulent créer de la valeur, produire, transformer et employer.

Les profils de ces "revenants" sont d'ailleurs très différents de ceux d'hier. Ils sont ingénieurs, médecins, pharmaciens, informaticiens, architectes, experts en intelligence artificielle, spécialistes de la cybersécurité, financiers, logisticiens, enseignants-chercheurs ou chefs d'entreprise. Certains ont travaillé dans de grands groupes internationaux, d'autres ont créé leur propre société en Europe ou en Amérique du Nord avant de décider d'ouvrir une filiale au Mali.

Leurs secteurs d'activité reflètent les nouvelles priorités économiques du pays. L'agriculture moderne et l'agro-industrie arrivent en bonne place avec la transformation du riz, du maïs, du karité, de la mangue, du sésame ou des produits d'élevage. Le numérique attire également de nombreux jeunes entrepreneurs qui développent des plateformes de paiement, des applications mobiles, des services informatiques et des centres de formation aux métiers du digital.

Les énergies renouvelables constituent un autre domaine particulièrement dynamique. Face aux difficultés d'approvisionnement en électricité, plusieurs investisseurs issus de la diaspora misent sur le solaire, les mini-réseaux électriques ou les équipements à faible consommation énergétique.

La santé privée connaît également un développement remarquable avec l'ouverture de cabinets spécialisés, de laboratoires d'analyses, de centres d'imagerie médicale ou de cliniques offrant des prestations jusqu'alors indisponibles dans le pays.

L'immobilier, la logistique, les transports, les matériaux de construction, le tourisme, les industries culturelles, l'enseignement supérieur privé ou encore les centres de formation professionnelle figurent également parmi les secteurs privilégiés.

Quelques réussites commencent déjà à faire école. Des entreprises créées par des membres de la diaspora emploient aujourd'hui plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de jeunes Maliens. Certaines exportent leurs productions vers la sous-région ou vers l'Europe. D'autres développent des partenariats technologiques avec leurs anciens pays de résidence, démontrant que la double culture peut devenir un véritable avantage compétitif.

Cependant, le retour n'a rien d'un long fleuve tranquille.

La première difficulté est administrative. Les procédures sont parfois longues, les formalités complexes et les délais décourageants. Beaucoup découvrent qu'obtenir un titre foncier, créer une entreprise ou sécuriser un investissement demande une patience à laquelle ils n'étaient plus habitués.

L'accès au financement demeure un autre obstacle. Malgré leurs compétences, les banques exigent souvent des garanties importantes. Les jeunes entrepreneurs peinent à financer leurs projets, notamment dans les secteurs innovants.

À cela s'ajoutent les difficultés liées à l'énergie, aux infrastructures, aux coûts logistiques, à l'accès au foncier et, selon les régions, au contexte sécuritaire.

Mais les défis ne sont pas seulement économiques. Ils sont aussi humains.

Nombre de ces jeunes reviennent avec une culture professionnelle forgée à Paris, Montréal, Bruxelles, Toronto ou Dallas. Ils découvrent parfois un rythme de travail différent, des rapports hiérarchiques moins formalisés, des habitudes administratives éloignées de celles qu'ils ont connues à l'étranger. L'adaptation exige autant de souplesse que de détermination.

La famille constitue elle aussi un défi. Parce qu'il arrive d'Europe ou d'Amérique, le revenant est souvent perçu comme une personne aisée. Les sollicitations se multiplient : soutien financier, aide à l'emploi, prise en charge des frais de santé ou des études. Les attentes deviennent parfois si importantes qu'elles fragilisent l'équilibre financier du projet entrepreneurial.

Les parents vivent cette aventure avec des sentiments contradictoires.

Ils sont d'abord fiers de voir leurs enfants revenir servir leur pays d'origine. Beaucoup y voient l'aboutissement d'une éducation fondée sur l'attachement aux racines. Ils espèrent également retrouver une proximité familiale perdue au fil des années. Mais cette fierté est souvent accompagnée d'une profonde inquiétude. Ils connaissent les difficultés du quotidien. Ils savent les lenteurs administratives, les coupures d'électricité, les contraintes climatiques, les réalités sociales et les défis sécuritaires. Ils redoutent que leurs enfants, élevés dans un environnement différent, ne soient pas suffisamment préparés à ces réalités. À cet égard, une phrase revient souvent dans les conversations familiales : "Tu connais le Mali des vacances. Tu ne connais pas encore le Mali du quotidien."

Cette mise en garde résume toute l'ambivalence du retour. Pourtant, beaucoup persistent. Parce qu'ils croient au potentiel économique du pays. Parce qu'ils veulent donner un sens nouveau à leur parcours. Parce qu'ils souhaitent que leurs enfants grandissent au contact de leur racine.

Le véritable enjeu est désormais collectif. Le Mali devra offrir un environnement suffisamment attractif pour retenir ces compétences. Cela suppose de simplifier les procédures administratives, de sécuriser davantage les investissements, d'améliorer l'accès au financement, de poursuivre la modernisation des infrastructures et de renforcer la sécurité juridique des entrepreneurs. Car la diaspora ne représente pas seulement une source de devises. Elle constitue un formidable réservoir d'intelligence, d'innovation et de réseaux internationaux.

Un ingénieur revenu de Toulouse, une médecin revenue de Montréal, un spécialiste du numérique revenu de Londres ou un entrepreneur revenu de Milan apportent bien davantage que leur capital financier. Ils importent une expérience, une méthode, des contacts et une vision qui peuvent accélérer la modernisation de l'économie nationale.

Le Forum international de la diaspora a eu le mérite de replacer cette question au cœur du débat public. Il appartient désormais aux pouvoirs publics, au secteur privé et aux collectivités de transformer cette ambition en résultats concrets. Car le retour aux sources n'est ni une mode ni un simple acte de nostalgie. C'est un choix de vie, un engagement, un pari sur l'avenir.

Un pari exigeant, parfois risqué, mais dont le Mali aurait tort de sous-estimer la portée. Si le pays parvient à créer les conditions de la confiance, ces "revenants" pourraient bien devenir, demain, l'une des plus grandes forces de sa transformation économique. Le plus beau voyage n'est peut-être pas celui qui conduit loin de sa terre natale. C'est parfois celui qui ramène vers elle, avec l'expérience acquise ailleurs et la volonté de bâtir, enfin, l'avenir chez soi.                    

                                                               

DICKO Seidina Oumar

  Journaliste- Historien- Ecrivain.