GOONGA TAN : Remettre le Dakar-Niger… en train

Les événements récents survenus à la gare ferroviaire de Thiès rappellent que le chemin de fer demeure un enjeu économique, social, humain et stratégique majeur ...

8 Août 2026 - 02:39
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GOONGA  TAN : Remettre le Dakar-Niger… en train

Les événements récents survenus à la gare ferroviaire de Thiès rappellent que le chemin de fer demeure un enjeu économique, social, humain et stratégique majeur pour les États d'Afrique de l'Ouest. Les revendications des anciens cheminots sénégalais, qui réclament le respect de leurs droits, traduisent aussi l'attachement profond des populations à un patrimoine commun qui, pendant près d'un siècle, a relié Dakar à Bamako et contribué à bâtir les économies des deux pays. Cette actualité doit interpeller le Mali.

En effet, au-delà de la question sociale soulevée au Sénégal, elle nous invite à réfléchir à l'avenir du chemin de fer Dakar-Niger. Car cette ligne n'est pas un simple souvenir de l'histoire coloniale. Elle demeure l'un des plus grands outils d'intégration économique, de désenclavement et de souveraineté dont disposent le Mali et le Sénégal.

Le moment est venu de regarder vers l'avenir. Plutôt que de rêver à des projets gigantesques de la RCFM, dont le financement demeure hypothétique, le Mali pourrait engager une stratégie pragmatique : reconstruire progressivement la ligne existante, étape par étape, en modernisant les infrastructures, les ouvrages d'art, les gares et le matériel roulant.

La première phase concernerait le tronçon Bamako-Kita. Cette section dessert une région agricole majeure. Elle permettrait de transporter les céréales, le coton, les matériaux de construction, les hydrocarbures et les voyageurs à un coût nettement inférieur à celui de la route. Elle réduirait également la pression exercée sur les Routes nationales n° 1 et 3, aujourd'hui fortement sollicitées.

La deuxième étape porterait sur Kita-Mahina. Ce tronçon renforcerait les échanges commerciaux dans l'ouest du Mali, faciliterait la mobilité des populations et soutiendrait le développement des activités minières, agricoles et pastorales. Chaque gare redeviendrait un centre d'activité économique, comme elle l'était autrefois.

La troisième étape relierait Mahina à Kayes. Car Kayes constitue depuis toujours une porte stratégique vers l'Afrique de l'Ouest. Une ligne modernisée favoriserait l'implantation d'entreprises de transformation, développerait les plateformes logistiques et créerait des milliers d'emplois directs et indirects.

Enfin, la quatrième étape permettrait de relier Kayes à Diboli, puis à la frontière sénégalaise, afin d'assurer la jonction avec le réseau ferroviaire du Sénégal.

C'est à ce moment-là que le Dakar-Niger retrouverait pleinement sa vocation historique : offrir au Mali un accès performant au port de Dakar, renforcer les échanges entre les deux pays et redonner vie à l'un des plus anciens corridors économiques de l'Afrique de l'Ouest. Les bénéfices seraient considérables. Le coût du transport des marchandises diminuerait sensiblement, les exportations maliennes gagneraient en compétitivité, les importations seraient moins coûteuses, les accidents de la circulation reculeraient grâce à la diminution du trafic des poids lourds, tandis que les émissions de gaz à effet de serre seraient réduites, tout comme la dégradation des routes provoquée par les gros porteurs. S'y ajouterait le fait que les régions traversées retrouveraient une dynamique économique susceptible de fixer les populations et de créer des emplois. Le chemin de fer favoriserait également le tourisme, les échanges universitaires, les investissements privés et l'intégration sous-régionale.

Mais un argument revient souvent : celui de l'insécurité. Les régions de l'ouest du Mali, comme d'autres parties du pays, ne sont pas totalement épargnées par les menaces terroristes, les trafics criminels et les groupes armés. Certains estiment donc qu'il serait prématuré de relancer le Dakar-Niger tant que la sécurité ne sera pas pleinement rétablie. Cette analyse mérite toutefois d'être nuancée. L'expérience montre que les infrastructures structurantes ne doivent pas attendre le retour complet de la sécurité. Elles peuvent, au contraire, contribuer à son rétablissement.

Une voie ferrée est beaucoup plus simple à sécuriser qu'un réseau routier couvrant des milliers de kilomètres. Son tracé est fixe. Les points sensibles sont parfaitement identifiés. Les gares, les ponts, les ouvrages d'art et les passages à niveau peuvent être placés sous protection permanente.

Aujourd'hui, les nouvelles technologies offrent des moyens supplémentaires : drones de surveillance, capteurs électroniques, vidéosurveillance, moyens satellitaires, unités ferroviaires spécialisées et patrouilles mixtes associant forces de défense et services ferroviaires.

À cet égard, le Burkina Faso constitue un exemple intéressant. Malgré une situation sécuritaire particulièrement difficile, les autorités burkinabè ont choisi de préserver, puis de relancer progressivement le trafic ferroviaire avec la Côte d'Ivoire. Le corridor Abidjan-Ouagadougou demeure l'un des principaux axes logistiques du pays, preuve qu'un chemin de fer peut fonctionner dans un environnement complexe dès lors que sa protection devient une priorité nationale.

La République démocratique du Congo offre également un enseignement. Malgré des décennies de conflits dans certaines provinces, plusieurs lignes ferroviaires continuent d'assurer le transport des personnes et des marchandises. Là encore, le rail demeure un facteur de présence de l'État et un outil indispensable au développement.

D'autres pays africains confrontés à des difficultés sécuritaires ont fait le choix de protéger leurs infrastructures stratégiques plutôt que de les abandonner. Car lorsqu'un territoire cesse d'être desservi, ce vide est rapidement occupé par les trafics illicites, les réseaux criminels ou les groupes armés.

Le Mali ne doit pas laisser ce scénario s'installer. La reconstruction du Dakar-Niger pourrait être menée progressivement. Chaque tronçon serait entièrement réhabilité, sécurisé et exploité avant d'engager le suivant. Cette méthode permettrait de concentrer les moyens financiers, techniques et sécuritaires tout en offrant rapidement des résultats concrets. Au-delà de son intérêt économique, le Dakar-Niger redeviendrait un instrument de souveraineté nationale. Il renforcerait la présence de l'État dans les territoires traversés et faciliterait les déplacements des populations comme ceux des forces publiques.

En outre, il stimulerait les investissements privés, contribuerait à fixer les jeunes dans leurs régions grâce à la création d'emplois et rapprocherait davantage le Mali et le Sénégal autour d'un projet concret, porteur de prospérité commune.

Pendant longtemps, le Dakar-Niger a été le symbole d'une Afrique qui circulait, commerçait et construisait son avenir. Il peut redevenir ce symbole.

Il ne s'agit pas simplement de remettre des locomotives sur des rails. Il s'agit de remettre en mouvement une vision dans laquelle les infrastructures deviennent des instruments de paix, de développement, d'intégration régionale et de souveraineté.

Cette souveraineté commande enfin un clin d'œil aux vétérans des rails, notamment à ceux qui regagnèrent le Mali après l'éclatement de la Fédération du Mali et qui attendent encore, au minimum, une stèle commémorative pour que leur engagement ne tombe pas dans l'oubli. Autrement dit, il est temps de remettre le Dakar-Niger en train, au sens propre comme au sens figuré, en faisant de ce patrimoine un héritage vivant au service de l'avenir.                           

DICKO Seidina Oumar, Journaliste - Historien - Écrivain