Sommet Russie-Afrique : Quand Poutine ressuscite Sankara
Le troisième Sommet Russie-Afrique s'est achevé le jeudi 29 octobre 2026 à Moscou. Fait majeur qui a marqué les esprits, cette citation de Thomas Sankara par Vladimir Poutine.
Deux phrases authentiques, séparées par trente-neuf ans d'histoire, ont fait basculer la tonalité du Sommet, le déplaçant du strict domaine commercial vers la géopolitique de la communication souveraine.
C'est le moment que personne n'attendait. Le 28 octobre 2026, devant les délégations de quarante-huit pays africains réunies au Gostiny Dvor de Moscou, le président russe Vladimir Poutine, co-président du Sommet aux côtés du président burundais Évariste Ndayishimiye, a interrompu son intervention économique pour un détour historique marquant.
Il a cité, mot pour mot, le capitaine Thomas Sankara. Il ne s'agissait pas d'une simple paraphrase, mais d'une citation textuelle tirée du discours prononcé le 29 juillet 1987 à Addis-Abeba devant l'Organisation de l'unité africaine.
«La dette, c'est encore le néocolonialisme, où les colonisateurs se sont transformés en assistants techniques. En fait, nous devrions dire qu'ils se sont transformés en assassins techniques», a lancé le chef de l'État russe.
La salle, où siégeaient notamment la délégation malienne conduite par le Général d'Armée Assimi Goïta et la délégation burkinabè menée par le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo représentant le Capitaine Ibrahim Traoré, a observé un silence attentif.
Le président russe a ensuite enchaîné avec la seconde phrase sankariste, celle qui avait valu à l'ancien leader burkinabè sa mise à mort politique deux mois et demi plus tard, le 15 octobre 1987 : «La dette, c'est une conquête savamment organisée de l'Afrique pour que sa croissance et son développement obéissent à des normes qui nous sont totalement étrangères, qui sont totalement contrôlées. D'ailleurs, cela a été dit en 1987, et depuis, peu de choses ont évolué».
La portée stratégique de la référence
Cette démarche n'a rien d'une simple coquetterie mémorielle. Elle revêt une portée hautement stratégique. En 2026, selon les données du Fonds monétaire international, vingt-deux pays africains consacrent plus de 50% de leurs recettes budgétaires au service de la dette extérieure. Vladimir Poutine l'a d'ailleurs souligné avec force : «La dette n'est pas un simple instrument financier, c'est un instrument de contrôle politique», a-t-il poursuivi. «Quand un pays doit consacrer 60% de ses recettes à rembourser ses créanciers, où est sa souveraineté ? Où est sa capacité à décider lui-même de son développement, de son école, de son armée ?». Pour dire que lorsqu'un État doit sacrifier l'essentiel de ses ressources au remboursement de créances, toute velléité de souveraineté se trouve étouffée. Le message s'adresse directement au continent qui, selon la Banque Africaine de Développement, consacrera en 2026 plus de 90 milliards de dollars au service de la dette.
Le Président russe propose une alternative : l'annulation d'une partie de la dette africaine détenue par les institutions occidentales, qu'il qualifie de «dette odieuse», et sa conversion en investissements productifs via un nouveau fonds russo-africain. Il a rappelé l'effacement de 23 milliards de dollars de dettes africaines dues à la Russie, tout en proposant leur conversion en investissements productifs. Plus fondamentalement, il a fait écho à la doctrine que portent aujourd'hui Bamako et Ouagadougou, axée sur la maîtrise souveraine des ressources nationales. Cette doctrine portée par la nouvelle génération de dirigeants sahéliens, avec en tête le Capitaine Ibrahim Traoré, président du Faso et de la Confédération, inscrit ouvertement la souveraineté et la valorisation des capacités endogènes parmi ses orientations, en revendiquant l'héritage sankariste.
Au même moment, lors des travaux du Forum économique et humanitaire, le ministre des Mines, le Professeur Amadou Keïta, animait une communication remarquée pour exposer dans le détail les piliers de la nouvelle doctrine économique souveraine du Mali.
Le message est constant : on ne peut légitimement dénoncer le piège financier de la dette extérieure si l'on continue de tolérer le pillage extractif de son sous-sol.
«Le temps où le Mali exportait 70 tonnes d'or brut par an pour importer des bijoux et des composants électroniques est révolu», a martelé le ministre.
Le sommet a consacré une vision partagée en ce sens : la dette et la mine constituent les deux faces d'une même bataille pour l'autodétermination et la dignité des peuples africains. «On nous a expliqué pendant 30 ans que nous n'avions pas les capacités de transformer. C'est faux. Ce qui nous manquait, c'était la volonté politique et des partenaires qui acceptent le transfert de technologie. C'est ce que nous avons trouvé avec la Russie», a-t-il ajouté, citant le projet de raffinerie d'or de Bamako et l'usine de traitement du lithium de Bougouni.
Le Mali, premier producteur d'or en Afrique de l'Ouest, a longtemps incarné ce paradoxe sankariste : un sous-sol immensément riche pour une population restée pauvre.
Aujourd'hui avec le nouveau Code minier de 2023, qui porte la part de l'État à 35%, l'obligation de transformation locale d'au moins 30% de la production, et l'audit en cours de tous les contrats miniers, la boucle est ainsi bouclée. Si Sankara dénonçait en 1987 le mécanisme financier de la domination, le Sahel d'aujourd'hui s'attaque au mécanisme extractif qui le prolonge.
Comme l'a conclu Poutine en reprenant l'esprit de Sankara : «La capacité des peuples africains à déterminer eux-mêmes les conditions de leur développement est la seule garantie d'un monde multipolaire juste. La Russie ne vient pas en Afrique pour remplacer quelqu'un d'autre. Elle vient parce que l'Afrique elle-même a décidé de ne plus être remplacée».
Sankara a parlé de la dette, Goïta et Traoré parlent de la mine. C'est le même combat, à 40 ans d'intervalle.
KML
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