Sahel central : éviter l’effondrement, maintenant ou jamais

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne traversent pas une crise unique, mais, selon Jean-Marc GRAVELLINI (2024), « un empilement de crises aux temporalités différentes », dont la convergence fait aujourd’hui peser un risque réel d’embrasement généralisé.

19 Jan 2026 - 13:49
11
Sahel central : éviter l’effondrement, maintenant ou jamais

Crise sécuritaire, crise politique, crise économique, crise démographique, crise climatique : chacune alimente l’autre dans une spirale dangereuse, au point que l’hypothèse de l’effondrement étatique n’est plus un slogan alarmiste, mais une possibilité tangible.

Les chiffres sont implacables. Les trois pays figurent parmi les derniers du classement mondial de l’indice de développement humain (PNUD, Rapport 2023/2024). L’extrême pauvreté progresse, touchant désormais des millions de personnes, notamment dans les zones rurales pourtant riches en potentiel agricole. Cette situation n’est pas seulement la conséquence de chocs exogènes ; elle est aussi le produit d’un échec durable des politiques publiques, insuffisamment pensées, mal mises en œuvre, rarement évaluées et trop peu défendues par les élites politiques, administratives et économiques.

À cette fragilité structurelle s’ajoute une dynamique démographique inadéquate. En trois décennies, les populations ont explosé sans que les États ne soient en mesure d’absorber ce choc par l’éducation, l’emploi ou les services sociaux. Le courage politique a manqué à plus d’un pour nommer ce tabou : une croissance démographique débridée est un accélérateur de pauvreté et de mauvaise gouvernance.

 

Le changement climatique agit, lui, comme un multiplicateur de vulnérabilités. La baisse des rendements agricoles (nos terres en perdent 20% tous les 10 ans, Gravellini (2024)), la pression sur les ressources naturelles et les déplacements de populations exacerbent les conflits entre agriculteurs et éleveurs, déjà anciens. Sans politiques d’adaptation ambitieuses, les économies sahéliennes risquent de perdre jusqu’à 12 % de leur PIB d’ici 2050 (BM, 2022), condamnant des millions de personnes supplémentaires à l’extrême pauvreté.

Sur ce terreau fragilisé prospèrent les crises politico-sécuritaires. La contestation des pouvoirs centraux, l’effondrement du contrat social, la marginalisation de certaines périphéries et la résurgence de tensions identitaires ont ouvert un espace aux groupes armés terroristes.

Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’État a perdu le contrôle effectif d’une grande partie de son territoire. Pire encore, les violences contre les civils – qu’elles soient le fait des groupes terroristes ou de milices supplétives – nourrissent un cycle de représailles et renforcent les capacités de recrutement des organisations terroristes.

Dans ce contexte, l’alignement progressif des régimes sahéliens sur des pratiques autoritaires, soutenues par des partenaires extérieurs peu regardants sur les droits humains, n’offre aucune solution durable. Il aggrave au contraire l’isolement diplomatique, la dépendance stratégique et le ressentiment d’une jeunesse privée de perspectives, tentée par des récits simplistes mêlant panafricanisme romantisé, rejet de l’Occident et fascination pour les régimes forts.

Que faire pour éviter le pire ?

L’urgence impose de sortir des postures idéologiques pour entrer dans le temps des décisions courageuses et pragmatiques.

Premièrement, refonder les politiques sociales et économiques sur des priorités claires et mesurables.

Il est illusoire de parler de souveraineté sans investir massivement dans l’éducation de base, la santé primaire, l’agriculture familiale et les infrastructures rurales. Les budgets doivent être réorientés vers ces secteurs, avec des mécanismes stricts de redevabilité et d’évaluation des résultats.

Deuxièmement, repenser la réponse sécuritaire.

La lutte contre les groupes armés ne peut être uniquement militaire. Elle doit être territorialisée, articulée à la justice, au dialogue local et à la restauration des services publics. Les exactions contre les civils, quels qu’en soient les auteurs, doivent cesser, car elles constituent le meilleur carburant du terrorisme.

 Troisièmement, rouvrir l’espace politique et social.

Sans participation citoyenne, sans liberté minimale d’expression, sans inclusion des périphéries, aucun État sahélien ne pourra se stabiliser durablement. La sécurité sans légitimité est une illusion dangereuse.

 Quatrièmement, assumer un débat responsable sur la démographie.

La planification familiale, l’éducation des filles et l’autonomisation économique des femmes ne sont ni des agendas importés ni des tabous religieux, mais des conditions de survie collective. Les États doivent porter ce discours avec pédagogie, en associant leaders religieux, coutumiers et société civile.

Cinquièmement, adapter enfin l’action publique au choc climatique.

Cela suppose des investissements ciblés dans l’irrigation, la gestion de l’eau, l’agroécologie, la sécurisation foncière et la prévention des conflits agro-pastoraux. L’adaptation climatique doit devenir un pilier central des stratégies nationales, et non un chapitre marginal dicté par les bailleurs.

Le Sahel central est à la croisée des chemins. L’effondrement n’est pas inéluctable, mais le temps des demi-mesures est révolu. Soit les États engagent des réformes profondes, courageuses et adaptées à leurs réalités, soit ils continueront de glisser vers une fragmentation dont les premières victimes seront leurs propres populations.

L’histoire retiendra alors que l’échec ne fut pas celui du destin, mais celui du choix.

  Par Dr. Mahamadou KONATE

Coordinateur de recherche

Centre Kurukanfuga-Bonne Gouvernance

Quelle est votre réaction ?

Like Like 1
Je kiff pas Je kiff pas 0
Je kiff Je kiff 0
Drôle Drôle 0
Ouah Ouah 0
Triste Triste 0
Hmmm Hmmm 1

Commentaires (12)

User
Kinguiranke
Kinguiranke 8 mois
France: Sébastien Lecornu annonce le recours au 49.3 pour faire passer le budget 2026, n'est ce pas que la democratie continue de briller Konatekeni!
kan
kan 8 mois
".......... Les trois pays figurent parmi les derniers du classement mondial de l’indice de développement humain (PNUD, Rapport 2023/2024). L’extrême pauvreté progresse, touchant désormais des millions de personnes..........." c'est la souveraineté retrouvée et la prospérité des peuples de l'AES, chères aux gros porcs de ce site suppôts sans vergogne qui ont eux le ventre bien plein.
Kankan 8 mois
Article is informative plus at times offering solutions to problems but, we are confined to steps plus stages efforts with security as it should having priority. We need feasible solutions within our ability. Article did not share enough of that information if it exist. Cadence indicate he would like us to turn our heads to atrocities of terrorists plus those who of their volition aid terrorists. That is no way to build comfortable world class modern living conditions nations nor have it ever work. It promotes too much democracy with too much democracy promoting chaos that lead to terrorism plus foreign occupation plus plundering. That is not what we need or want however, like writer of article I know we must upgrade living conditions at quicker pace plus stop using European model of nation building in Africa of keeping majority in poverty when we could upgrade living conditions for all very much. Creating intentional poverty have not ever been nation building tool. It is best to intentionally build wealth. Most dynamic feature is to educate our women especially mothers. If we do they will help ease burden of to world class modern educate masses. I like when problem is posed that writer propose feasible solution. Not that we will or will not use that solution but, it is likely solution given by writer will help lead to best affordable solution that we may effectively implement at God speed. We are our Brothers' keepers. Africa First People of Books. Henry Author Price Jr aka Kankan
Kinguiranke
Kinguiranke 8 mois
France: Sébastien Lecornu annonce le recours au 49.3 pour faire passer le budget 2026
Nfp
Nfp 8 mois
MAIS QU'EST CE QU'ON EN A FAIRE ET EN QUOI ÇA NOUS CONCERNE ????? TU NOUS SAOULES À LA FIN !!! ON SE FOUT COMPLÉMENT DE CE QUI SE PASSE EN FRANCE, ET TOI, TOUS LES JOURS TU NOUS TYMPANISES UN COUP AVEC LES AGRICULTEURS FRANÇAIS, UN COUP AVEC MACRON QUI A UN PROBLÈME À L'OEIL, UN COUP AVEC LEUR 49.3, UN COUP AVEC LEURS PUNAISES DE LIT, ETC ETC ETC... KINGUI, NOTE UNE BONNE FOIS POUR TOUTES QU'ON SE FOUT COMPLÈTEMENT DE CE FAIT LA FRANCE ET DE CE QUE FONT OU NE FONT PAS LES FRANÇAIS CHEZ EUX !!! IL ME SEMBLE QUE NOS PROPRES PROBLÈMES SONT LARGEMENT SUFFISANTS POUR NOUS OCCUPER ET POUR OCCUPER NOS DISCUSSIONS !!
Fanga
Fanga 8 mois
Dans une démarche comparative, j'ignore si ce Mahamadou Konaté est au courant que le thème de l'effondrement, du déclin et de la décadence sont en ce moment à la mode dans la pensée et les analyses de la plupart des intellectuels de France et d'Occident en général. / Franchement, sans aucun doute, le Sahel et l'Afrique sont des terres d'avenir qui réussiront si nous mettons fin aux ingérences et à l'exploitation coloniale étrangères, si nous nous organisons et si travaillons durement pour réaliser nos projets nationaux africains. Le blocage de l'Afrique est toujours venu en grande partie de son "élite intellectuelle" formée dans le moule colonial, comme ce Konaté. Le peuple, lui, est toujours été prêt au changement s'il est guidé par une élite éclairée véritablement africaine.
Les commentateurs les plus actifs de la semaine:
  • Kinguiranke (133)
  • Nfp (69)
  • Kan (18)
  • Coulibaly Yacouba (16)
  • Sylla (15)