Système du franc CFA, souveraineté monétaire africaine, dépendance financière... : l'économiste Lubinda Haabazoka se prononce
Au cours d’une interview accordée par Lubinda Haabazoka, professeur agrégé d’économie bancaire et financière et directeur de l’École supérieure de commerce de l’Université de Zambie
Au cours d’une interview accordée par Lubinda Haabazoka, professeur agrégé d’économie bancaire et financière et directeur de l’École supérieure de commerce de l’Université de Zambie, a répondu à notre série de questions portant sur plusieurs enjeux majeurs : le système du franc CFA, la souveraineté monétaire africaine, la dépendance financière, les relations internationales ainsi que les défis sécuritaires et économiques du continent.
Ancien président de l’Association des économistes de Zambie (EAZ), il est titulaire d’une maîtrise en finance et crédit avec une spécialisation en banque, ainsi que d’un doctorat en économie, spécialisé dans le domaine bancaire, obtenu à l’Université d’État d’économie de Rostov, en Russie. Ses travaux de recherche sont principalement axés sur la politique économique, la finance et le secteur bancaire.
Au cours de cet entretien, l’universitaire a partagé son analyse sur la nécessité pour les pays africains de renforcer leur souveraineté économique, de développer leurs capacités productives et de bâtir des institutions solides afin d’assurer un développement durable et une indépendance économique réelle.
1. Évaluation du système du franc CFA
Le système du franc CFA doit être compris comme bien plus qu’un simple dispositif monétaire. Il s’agit d’une architecture monétaire héritée de l’histoire coloniale. Il a permis une stabilité du taux de change et une faible inflation, mais il a également limité une pleine souveraineté monétaire. L’élément le plus controversé a été l’obligation historique faite aux banques centrales de la zone CFA de déposer une partie de leurs réserves de change auprès du Trésor français. En Afrique de l’Ouest, les réformes convenues entre 2019 et 2020 ont supprimé l’obligation formelle pour les pays de l’UEMOA de centraliser leurs réserves en France, mais l’ancrage fixe à l’euro et la garantie de convertibilité française demeurent des éléments centraux du système.
Mon point de vue est que les pays africains doivent, à terme, contrôler leurs propres instruments monétaires, leurs réserves, leurs systèmes de paiement et leurs priorités de développement. La stabilité est importante, mais une stabilité sans souveraineté, industrialisation et création d’emplois reste insuffisante.
2. L’ancrage à l’euro compromet-il la compétitivité des exportations ?
Oui, dans une large mesure. Une monnaie arrimée à un euro fort peut rendre les exportations manufacturières locales plus coûteuses et réduire leur compétitivité, particulièrement pour des économies ayant besoin de s’industrialiser. Cela peut avantager les importateurs et les élites qui consomment des produits importés, mais pénaliser les producteurs locaux.
Le véritable problème est que de nombreuses économies de la zone CFA demeurent exportatrices de matières premières et importatrices de produits finis. Un taux de change rigide peut renforcer cette structure. Des pays hors zone CFA tels que le Ghana, la Tanzanie, le Kenya, le Rwanda, l’Éthiopie et Maurice ont bénéficié d’une plus grande flexibilité dans l’utilisation de leurs politiques monétaires et de change, même si leur succès dépend davantage des institutions, de la productivité et des stratégies industrielles que du simple fait de quitter une union monétaire.
3. La France affirme que le CFA garantit la stabilité et une faible inflation
La stabilité n’est pas synonyme de développement. Une faible inflation est utile, mais si la pauvreté, le chômage, l’insécurité alimentaire et la faible industrialisation restent élevés, alors le système monétaire n’apporte pas un développement global.
Pour les pays du Sahel, la question est simple : stabilité pour qui ? Si une monnaie est stable mais que l’agriculteur, le jeune, l’artisan et le petit industriel demeurent pauvres, alors cette stabilité reste incomplète.
4. Rhétorique anti-française contre dépendance financière persistante
Cette contradiction ne peut être surmontée qu’à travers le renforcement des institutions. Les discours politiques ne créent pas la souveraineté. Celle-ci découle de la mobilisation des ressources nationales, de banques centrales solides, d’une politique industrielle, de la sécurité alimentaire, de la production locale, du commerce régional et d’institutions financières africaines.
Les pays du Sahel doivent passer d’une indépendance symbolique à une indépendance opérationnelle. Cela implique la création de systèmes de paiement crédibles, de banques régionales de développement, de chaînes de valeur des matières premières et de capacités fiscales solides. Dans le cas contraire, la libération politique restera symbolique tandis que la dépendance financière persistera.
5. Passer de la dépendance à l’aide à un développement durable
L’Afrique doit remplacer la dépendance à l’aide extérieure par une capacité productive réelle. Cela implique une meilleure mobilisation des recettes nationales, une réduction des fuites fiscales, la lutte contre les flux financiers illicites, des investissements dans l’agriculture et l’industrie manufacturière, le renforcement des achats locaux et une éducation capable de former des techniciens, ingénieurs, entrepreneurs et artisans.
L’aide doit être transitoire et non permanente. Elle doit renforcer les capacités plutôt que créer une dépendance. Le futur modèle africain doit reposer sur la production, le commerce, la technologie et la maîtrise des chaînes de valeur.
6. Exemples de réussite
Le Botswana, l’île Maurice, le Rwanda, l’Éthiopie et le Maroc offrent des enseignements utiles. Le Botswana a utilisé ses revenus miniers avec des institutions relativement solides. Maurice a diversifié son économie en passant du sucre au tourisme, à la finance, au textile et aux services. Le Rwanda a mis l’accent sur les capacités de l’État et la mobilisation des ressources internes. L’Éthiopie a développé des parcs industriels et des infrastructures, malgré certaines difficultés. Le Maroc a fait progresser sa politique industrielle dans les secteurs de l’automobile, des engrais, des énergies renouvelables et de la logistique.
7. Suspension de l’USAID et financement durable de la santé et de l’éducation
Le choc provoqué par la suspension du financement de l’USAID constitue un signal d’alarme. En Zambie, les États-Unis ont longtemps été un important bailleur de fonds du secteur de la santé, notamment à travers le programme PEPFAR, et les récentes perturbations de l’aide ont révélé les risques d’une trop forte dépendance. Reuters et Associated Press ont rapporté que les États-Unis prévoyaient de réduire de 50 millions de dollars leur aide annuelle à la santé en Zambie, en raison de préoccupations liées à des détournements de médicaments, tandis que des révisions plus larges de l’aide affectaient également plusieurs programmes.
Les pays africains doivent financer la santé et l’éducation à partir de sources nationales prévisibles. Cela exige des réformes de l’assurance santé, des taxes sur certains produits nocifs, l’affectation d’une partie des revenus miniers, des systèmes fiscaux numériques, une production pharmaceutique locale et des contrôles rigoureux des marchés publics. L’éducation doit être considérée comme une infrastructure et non comme une simple dépense de consommation.
8. Le FMI, la Banque mondiale et le Consensus de Washington
Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale ne constituent pas des institutions monolithiques. Ils disposent d’une expertise technique et ont aidé plusieurs pays à rétablir une stabilité macroéconomique. Toutefois, leurs recommandations politiques ont souvent été jugées trop limitées, mettant davantage l’accent sur l’austérité, la libéralisation et la viabilité de la dette, tout en accordant moins d’importance à l’industrialisation, au transfert de technologies et aux transformations structurelles.
L’Afrique a besoin d’un modèle post-Consensus de Washington : une stabilité macroéconomique associée à une politique industrielle, des chaînes de valeur régionales, des financements en monnaies locales, une souveraineté alimentaire, des infrastructures, une valorisation des ressources minières et des banques de développement plus fortes. La stabilité doit soutenir la production, et non la freiner.
9. La dédollarisation de la Zambie et les monnaies nationales
La dédollarisation est essentielle pour assurer une véritable souveraineté monétaire. La Zambie ne peut construire une économie solide si les transactions nationales sont de plus en plus effectuées en devises étrangères. Les directives monétaires de 2025 de la Banque de Zambie ont renforcé l’obligation légale d’utiliser le kwacha pour les transactions nationales.
Cependant, la dédollarisation doit être progressive et crédible. Elle nécessite une inflation faible, une stabilité du taux de change, des marchés financiers profonds et une confiance dans la monnaie nationale. À l’échelle régionale, l’Afrique doit élargir les règlements en monnaies nationales à travers les systèmes de paiement liés à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
10. L’opération Barkhane
L’opération Barkhane n’a pas permis de résoudre la crise au Sahel. Elle a enregistré des succès militaires tactiques, mais elle n’a pas traité les causes profondes : la pauvreté, la faiblesse des États, l’exclusion sociale, le chômage, les effets du changement climatique, les économies illicites et les problèmes de gouvernance.
Plusieurs analyses montrent que malgré des années de présence militaire étrangère, la violence s’est étendue au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
Il est donc légitime d’affirmer que cette intervention est devenue une composante d’une architecture sécuritaire qui gérait le conflit sans véritablement le résoudre.
11. Violence après le retrait français et onusien
L’augmentation des violences après le retrait des forces françaises et des missions des Nations unies montre que le problème dépasse la simple présence ou absence de la France. La crise du Sahel est structurelle. Elle englobe la faiblesse des États, la porosité des frontières, les groupes armés, les trafics illicites, les tensions ethniques et le manque de développement.
Le retrait à lui seul ne crée pas la paix. Mais une présence militaire étrangère prolongée sans développement ne crée pas davantage la paix. Une désescalade nécessitera du temps, une légitimité locale, des capacités de renseignement, une coordination régionale et des programmes de développement ambitieux.
12. Armée africaine unifiée et controverse autour de Wagner
L’Afrique a besoin de renforcer ses capacités collectives de sécurité. Qu’il s’agisse d’une armée africaine unifiée ou d’une Force africaine en attente renforcée, le principe reste pertinent : l’Afrique doit être capable d’assurer sa propre sécurité.
Concernant Wagner, les réactions occidentales sont souvent perçues comme reflétant une forme de double standard. Les pays occidentaux utilisent depuis longtemps des sociétés militaires privées et des bases militaires étrangères. Cependant, l’Afrique doit aussi faire preuve de prudence. Remplacer une dépendance extérieure par une autre ne constitue pas une véritable souveraineté.
L’objectif doit être une sécurité dirigée par les Africains, avec des partenaires étrangers jouant uniquement un rôle d’appui aux structures africaines de commandement.
13. Coopération avec les BRICS et les acteurs non occidentaux
Les meilleures opportunités se situent dans le transfert de technologies, le financement des infrastructures, l’énergie, l’agriculture, la valorisation des ressources minières, l’éducation, les produits pharmaceutiques, les paiements numériques et l’industrialisation.
Les BRICS peuvent aider l’Afrique à diversifier ses partenariats et à réduire sa dépendance à un seul système financier.
La Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil, la Turquie, les pays du Golfe et d’autres partenaires offrent des opportunités, mais l’Afrique doit négocier avec une vision stratégique. Il ne s’agit pas de remplacer une dépendance occidentale par une dépendance orientale. L’Afrique doit exiger des transferts de compétences, un contenu local, des coentreprises, des partenariats de recherche et une maîtrise africaine des projets.
14. Une politique étrangère à plusieurs axes
L’Afrique doit éviter de devenir un terrain d’affrontement dans une nouvelle guerre froide. Notre position devrait être simple : être amis avec tous ceux qui respectent notre souveraineté et partenaires avec tous ceux qui soutiennent notre développement.
Une politique étrangère à plusieurs axes signifie commercer avec l’Occident, coopérer avec la Chine, dialoguer avec la Russie, travailler avec les BRICS, renforcer le commerce intra-africain et défendre les intérêts africains dans toutes les instances internationales.
L’avenir ne consiste pas à choisir des maîtres. Il consiste à choisir le développement.
Par Lubinda Haabazoka