L’Afrique ne souffre pas d'un excès de dette, mais d'un déficit de stratégie financière
L'endettement africain occupe aujourd'hui une place centrale dans les débats économiques internationaux. Les chiffres impressionnent : une dette publique moyenne avoisinant 65 % du PIB, une dette extérieure dépassant 1 100 milliards de dollars et un service annuel de la dette qui absorbe, dans plusieurs pays, davantage de ressources que les secteurs de la santé ou de l'éducation. Pourtant, réduire le débat à une simple question de volume d'endettement serait une erreur d'analyse.
L'Afrique ne souffre pas d'un excès de dette. Elle souffre avant tout d'un déficit de stratégie financière.
Comparée aux grandes économies mondiales, l'Afrique demeure relativement peu endettée. Les États-Unis affichent un ratio dette/PIB supérieur à 120 %, plusieurs pays européens dépassent largement les 90 %, tandis que certaines économies asiatiques recourent massivement à l'endettement pour soutenir leur développement industriel. Le véritable problème africain réside ailleurs : dans la qualité de la dette, son coût, sa gouvernance et sa capacité à générer de la richesse durable.
Depuis la pandémie de Covid-19, les économies africaines ont été confrontées à une succession de chocs majeurs. Crises logistiques, inflation mondiale, tensions géopolitiques, hausse des prix de l'énergie et relèvement rapide des taux directeurs dans les grandes économies ont profondément modifié les conditions d'accès au financement international. Les marchés exigent désormais des primes de risque plus élevées et les coûts de refinancement des euro-obligations africaines ont fortement progressé.
Cette nouvelle réalité impose une réflexion stratégique. La question n'est plus de savoir combien les États africains empruntent, mais pourquoi ils empruntent et comment ils utilisent les ressources mobilisées.
Une dette qui finance des infrastructures énergétiques, des corridors logistiques, des zones industrielles, des systèmes éducatifs performants ou des investissements productifs constitue un accélérateur de croissance. À l'inverse, une dette destinée à couvrir des dépenses courantes ou à combler des déficits structurels sans impact économique durable devient rapidement un facteur de fragilité budgétaire.
L'avenir du continent dépendra donc de sa capacité à transformer l'endettement en investissement productif.
Cette transformation passe également par une diversification des sources de financement. Pendant plusieurs décennies, de nombreux pays africains ont développé une dépendance excessive à l'égard des financements extérieurs. Or, le continent dispose aujourd'hui d'importantes ressources encore insuffisamment mobilisées.
Les fonds de pension africains représentent déjà plus de 450 milliards de dollars d'actifs. Les compagnies d'assurance, les banques régionales, les fonds souverains et l'épargne institutionnelle constituent des réservoirs de capitaux considérables susceptibles de financer une partie significative des besoins de développement.
Les marchés financiers africains connaissent également une montée en puissance remarquable. La BRVM dans l'espace UEMOA, les places financières du Maroc, du Nigeria, de l'Égypte ou de l'Afrique du Sud démontrent que l'Afrique dispose désormais des instruments nécessaires pour construire progressivement une souveraineté financière plus affirmée.
Parallèlement, la finance durable ouvre de nouvelles perspectives. Les obligations vertes, sociales et durables permettent de financer des projets liés à la transition énergétique, à la résilience climatique et aux infrastructures de nouvelle génération. Dans un contexte mondial marqué par la recherche d'investissements responsables, l'Afrique dispose d'atouts considérables pour attirer ces capitaux.
La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine constitue également une opportunité historique. En renforçant les échanges intra-africains, en favorisant l'intégration régionale et en élargissant les marchés, elle peut contribuer à améliorer la compétitivité des économies africaines et à renforcer leur attractivité auprès des investisseurs.
Mais aucune stratégie financière durable ne pourra réussir sans une amélioration de la gouvernance économique. La mobilisation des recettes fiscales, la transparence budgétaire, la qualité de la dépense publique et l'évaluation rigoureuse des investissements devront constituer les piliers de la prochaine génération de politiques économiques africaines.
L'Afrique entre dans une décennie décisive. Avec une population qui dépassera bientôt 1,5 milliard d'habitants, des besoins annuels en infrastructures estimés entre 130 et 170 milliards de dollars et une croissance économique appelée à s'accélérer, les besoins de financement resteront considérables.
La solution ne réside ni dans le refus systématique de la dette ni dans le recours excessif à l'endettement. Elle réside dans l'émergence d'une véritable intelligence financière africaine capable d'orienter les capitaux vers les secteurs créateurs de valeur, d'emplois et de compétitivité.
Le véritable défi du continent n'est donc pas de réduire la dette à tout prix. Il est de faire en sorte que chaque dollar emprunté devienne un levier de transformation économique, de souveraineté financière et de prospérité partagée.
Car au XXIe siècle, les nations qui réussiront ne seront pas nécessairement celles qui empruntent le moins, mais celles qui sauront investir le mieux.
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Cheikh Mbacké Sène
Expert en intelligence économique & communication stratégique
Doctorant en administration des affaires School of Business and Economics
Atlantic International University (Hawaï, USA)
Ancien Conseiller Technique
Ministère de l'Urbanisme, du Logement et de l'Hygiène publique
Ministère de la Jeunesse