Redynamisation des relations de coopération : Bamako-Alger, la détente
Ces deux voisins liés par l'histoire et la géographie amorcent un tournant décisif vers la redynamisation de leurs relations de coopération et d’amitié fraternelle. C'est ce que traduit l’annonce simultanée de mesures allant dans ce sens, vendredi dernier, dans les deux capitales
Au cœur de cette dynamique, les autorités maliennes ont acté le retour immédiat à Alger de l’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République du Mali, parallèlement à une décision similaire de la partie algérienne. Par ailleurs, le gouvernement de la Transition a ordonné la réouverture complète de l’espace aérien national à l’ensemble des aéronefs civils et militaires assurant des vols en provenance ou à destination de la République algérienne démocratique et populaire. Ces décisions concertées mettent fin à une crise qui durait depuis le 7 avril 2025. À cette date, l’Algérie avait interdit son espace aérien aux vols maliens en invoquant des violations répétées, provoquant une riposte immédiate du Mali qui avait également fermé son ciel aux aéronefs algériens. À travers ces actes forts, le gouvernement de la Transition réaffirme solennellement son attachement au renforcement des liens historiques et de bon voisinage qui unissent durablement les deux nations.
Interrogé sur les causes profondes des frictions passées, Dr Abdoul Sogodogo, enseignant-chercheur à l’Université Kurukanfuga de Bamako, estime que la crise diplomatique entre le Mali et l’Algérie s’explique en partie par la dénonciation de l’Accord pour la paix issu du processus d’Alger de 2015, l’accueil à Alger de l’imam Mahmoud Dicko et la crise du drone de 2025. Cette série d’événements a d'ailleurs atteint son paroxysme avec cette affaire de drone. Pour l’expert, l’annonce simultanée du 10 juillet 2026, marquée par la réouverture réciproque des espaces aériens et le retour des ambassadeurs, traduit de profondes négociations menées en coulisses, probablement facilitées par des médiateurs tiers ou des rencontres de haut niveau : « La simultanéité des mesures exclut l’improvisation et suggère un accord politique préalable. » Dans ce contexte, le courage politique des autorités des deux pays est à saluer. Rappelant que le Mali et l’Algérie partagent plus de 1.300 kilomètres de frontière, l'enseignant-chercheur souligne que l’insécurité dans le Sahel rend indispensable la coopération transfrontalière : « La fermeture de l’espace aérien compliquait les opérations militaires et les échanges logistiques. Au-delà de la géographie, l’Algérie a été le médiateur historique du conflit malien de 1991 à 2015. » Heureusement, les échanges humains, commerciaux et culturels entre les deux nations n’ont jamais totalement cessé. Cette normalisation suppose toutefois un leadership politique assumé de part et d’autre, les autorités ayant dû surmonter la pression des opinions publiques parfois nationalistes.
DIMENSION SÉCURITAIRE ET ENJEUX TRANSFRONTALIERS- Joint au téléphone, Dr Ahmadou Touré, directeur du Centre de recherche en gouvernance, médiation et sécurité au Sahel, a salué avec satisfaction la décision récente de l’Algérie de rouvrir intégralement son espace aérien au trafic malien, effective le vendredi 10 juillet 2026. Pour lui, cette mesure, accompagnée du retour annoncé de l’ambassadeur malien à Alger, constitue une décision salutaire et un pas de géant vers la normalisation des relations bilatérales. Selon l’enseignant-chercheur, cette réouverture traduit indéniablement un réalignement stratégique durable entre les deux pays, fondé sur des intérêts convergents et une vision partagée de la stabilité sahélienne : « C’est une opportunité précieuse de nouer et de consolider des contacts. La crise du drone d’avril 2025 et la fermeture réciproque des espaces aériens avaient créé une période de tensions regrettables. Leur dépassement par un geste concret démontre une maturité diplomatique mutuelle. »
Elle ouvre la voie à une reprise des échanges directs (vols commerciaux, missions officielles, dialogues techniques) qui faciliteront la reconstruction de la confiance. Pour le Mali souverain, cela renforce sa connectivité régionale et son rayonnement, tout en permettant à l’Algérie de réaffirmer son rôle historique de partenaire clé du Sahel, sans ingérence. Pour l’expert Touré, c’est une stratégie payante pour les deux pays. Pour Bamako, cette normalisation s’inscrit dans la logique de la refondation et de la souveraineté assumée : diversification des partenariats tout en préservant les acquis de l’AES. Pour Alger, elle permet de protéger ses intérêts sécuritaires et économiques frontaliers (frontières poreuses, flux migratoires, commerce) tout en évitant un isolement diplomatique dans un Sahel en pleine reconfiguration. C’est une approche pragmatique, mutuellement bénéfique, qui privilégie le dialogue fraternel entre États voisins sur les malentendus passés. Ce réalignement n’est pas conjoncturel mais s’appuie sur des fondements historiques (liens culturels, Charte du Kurukanfuga comme paradigme de coexistence pacifique) et géopolitiques (lutte commune contre le terrorisme et le crime organisé). Il pose les bases d’une coopération renforcée dans les domaines économique, énergétique et infrastructurel.
Dr Ahmadou Touré s’est également exprimé sur la dimension sécuritaire et les accords de paix. Pour lui, la question sécuritaire constitue certainement la prochaine étape prioritaire. La mise en place de cadres de concertation bilatéraux et multilatéraux apparaît non seulement possible, mais indispensable au regard des enjeux transfrontaliers vitaux pour les deux pays. Les frontières algéro-maliennes constituent un espace partagé confronté aux mêmes menaces : groupes terroristes, trafics et migrations irrégulières.
INAPPLICABILITÉ DE L'ACCORD D'ALGER SUR LE TERRAIN- Pour le directeur du centre de recherche, la réouverture aérienne facilite la coordination opérationnelle (renseignements, patrouilles conjointes, formation) et la mise en œuvre effective d’accords de coopération sécuritaire. Dans le contexte de la résilience des Forces armées maliennes (FAMa) et des succès récents comme la libération d’Anéfis, cette dynamique renforce la posture de souveraineté du Mali tout en sécurisant les intérêts algériens. Un cadre de concertation permanent, à l'image d'une commission mixte de sécurité, permettrait d’anticiper les crises et de transformer les frontières en zones de prospérité partagée plutôt que de vulnérabilité. L'expert est ensuite revenu sur l’avenir des accords de paix. Pour lui, les Accords d’Alger de 2015 sont effectivement moribonds, comme l’a constaté le gouvernement malien en 2024, en raison de leur inapplicabilité sur le terrain et des dynamiques d’instrumentalisation. D’après lui, la nouvelle dynamique bilatérale offre une opportunité de refonder l’approche de paix sur des bases hybrides et endogènes : intégration du Sinankuya (cousinage à plaisanterie) comme paradigme malien de médiation, combiné avec des modèles comparatifs tels que l’Ubuntu, le Gacaca ou les palabres africaines. Plutôt que de ressusciter un texte obsolète, il s’agit de bâtir un nouveau cadre de réconciliation nationale inclusif, piloté par les Maliens eux-mêmes, avec un accompagnement bienveillant et non prescriptif des partenaires comme l’Algérie. Cela renforcerait la cohésion nationale et régionale tout en respectant la souveraineté malienne. En somme, Ahmadou Touré a résumé que cette normalisation est une victoire de la diplomatie pragmatique et une opportunité historique pour consolider un partenariat stratégique gagnant-gagnant. Elle doit être capitalisée rapidement par des initiatives concrètes : sommets bilatéraux, forums de médiation hybride et projets de développement transfrontalier. Le Mali, sous la conduite des autorités de la Transition, continue d’affirmer sa souveraineté tout en tendant la main à ses voisins pour une paix durable et une refondation collective du Sahel.
Quant à savoir si cette décision peut amorcer une dynamique de décrispation plus large dans la région, notamment avec la CEDEAO, Dr Abdoul Sogodogo se veut rassurant. Il indique que le Mali, et globalement les pays de l’AES, ont toujours su maintenir des relations étroites et privilégiées avec l’organisation ouest-africaine : « D’ailleurs, les négociations se poursuivent pour maintenir les acquis de l’intégration ouest-africaine. L’AES et la CEDEAO coexistent, négocient et cherchent des modalités de coopération qui respectent la souveraineté des uns et l’acquis institutionnel des autres. » Pour lui, le retrait des trois pays du Sahel central ne signifie en aucun cas une désintégration de la région : « C’est une transformation de ses formes, pas une disparition de ses dynamiques. » Cette normalisation démontre finalement la capacité des États sahéliens à résoudre leurs différends par le dialogue, renforçant ainsi leur crédibilité sur la scène diplomatique internationale.
Souleymane SIDIBE