GOONGA TAN : Au Sahel : les droits de l'homme entre principes onusiens et géopolitique de l'AES

Le 15 juin 2026, alors que le Sahel continuait de compter ses morts, de pleurer ses déplacés et de reconstruire les villages détruits ...

4 Juillet 2026 - 01:52
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GOONGA TAN : Au Sahel : les droits de l'homme entre principes onusiens et géopolitique de l'AES

Le 15 juin 2026, alors que le Sahel continuait de compter ses morts, de pleurer ses déplacés et de reconstruire les villages détruits par une violence devenue quotidienne, un autre front s'ouvrait à plusieurs milliers de kilomètres. À Genève, dans l'enceinte feutrée du Palais des Nations, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme lançait un avertissement solennel : le Burkina Faso, le Mali et le Niger seraient parvenus à un " dangereux point de basculement ".

Cette formule, soigneusement pesée, a immédiatement fait le tour des médias internationaux. Pourtant, derrière ces mots se cache une interrogation fondamentale : de quel basculement parle-t-on réellement ? Est-il uniquement celui des droits humains ou également celui d'un nouvel équilibre géopolitique qui échappe désormais aux acteurs traditionnels ?

Le discours de Volker Türk, car il s'agit de lui, rappelle une réalité que nul ne peut sérieusement contester. Nos pays continuent de payer le prix le plus élevé d'une guerre interminable imposée par des groupes terroristes : Les attaques se multiplient, les enlèvements demeurent fréquents, et l'espace civique se rétrécit. Cependant, une autre réalité mérite tout autant d'être rappelée. Depuis plus d'une décennie, le Sahel est devenu l'un des théâtres les plus meurtriers du monde. Malgré la présence successive de la MINUSMA, de l'opération Barkhane, du G5 Sahel et de multiples initiatives internationales, les groupes djihadistes ont maintenu, voire consolidé, leur capacité de nuisance. Des milliers de civils ont perdu la vie et des millions de personnes ont été contraintes à l'exil. C'est cette accumulation d'échecs qui a alimenté une interrogation centrale : les réponses internationales ont-elles été à la hauteur de la nature du conflit sahélien ? Pourquoi le basculement dont parle M. Türk n'a jamais été évoqué ? C'est pourquoi, les dirigeants de l'Alliance des États du Sahel contestent désormais la lecture exclusivement normative de leur situation. Pour eux, la grille de lecture des droits de l'homme, appliquée isolément, ne suffit plus à saisir la réalité d'États engagés dans une guerre existentielle.

À cet égard, l'un des passages les plus commentés du discours de Genève concerne la suspension ou la dissolution de plus de 930 organisations de la société civile au Burkina Faso. Une mesure également observée, sous des formes différentes, au Mali et au Niger. Pour les organisations internationales, il s'agit d'un signal préoccupant de restriction des libertés fondamentales. Pour les autorités sahéliennes, il s'agit d'une décision exceptionnelle dictée par les exigences de la sécurité nationale.

Entre ces deux lectures, une question demeure entière : dans un État confronté quotidiennement à des attaques armées, où commence la protection de la sécurité nationale et où s'arrête la restriction des libertés fondamentales ? Le débat mérite mieux que des réponses tranchées. Toutes les organisations dissoutes ne sauraient être assimilées à des relais d'influence ou à des instruments d'ingérence. Beaucoup accomplissaient un travail essentiel dans les domaines de la santé, de l'éducation ou de l'assistance humanitaire. Mais il est également vrai que certaines structures évoluaient dans un environnement de dépendance financière extérieure, parfois perçu comme un vecteur d'influence sécuritaire. Cette ambiguïté nourrit aujourd'hui une méfiance croissante des États sahéliens.

Plus largement, le débat dépasse la seule question des ONG. Depuis leur rupture avec la CEDEAO, leur éloignement de plusieurs institutions internationales et leur volonté affichée de construire une architecture régionale autonome, le Burkina Faso, le Mali et le Niger revendiquent une nouvelle doctrine : celle de la souveraineté intégrale. Cette orientation se traduit par la mise en place progressive d'instruments communs : coopération militaire renforcée, harmonisation diplomatique, projets économiques conjoints, symboles institutionnels partagés et, désormais, ambition médiatique régionale. Dans cette dynamique, une idée revient avec insistance dans les discours sahéliens : pour la première fois depuis les indépendances, trois États africains ont simultanément refusé de s'inscrire dans un cadre d'influence qu'ils jugent inadapté à leurs réalités. Cette posture ne relève pas seulement d'une stratégie militaire ou diplomatique. Elle traduit également une bataille narrative : celle du contrôle du récit sur le Sahel, ses crises et ses solutions. C'est précisément sur ce terrain que la séquence récente entre le Burkina Faso, l'Union européenne et la France prend toute sa signification. Les réactions particulièrement fermes des autorités de Ouagadougou, dénonçant des déclarations européennes et françaises perçues comme des ingérences, illustrent une crispation croissante des rapports entre le Sahel et ses partenaires historiques.

À Bruxelles et à Paris, l'on insiste sur la nécessité de préserver les principes universels des droits humains et des libertés publiques. À Ouagadougou, Bamako et Niamey, l'on répond qu'aucun principe ne peut survivre lorsque l'État lui-même est menacé dans son existence territoriale et institutionnelle. Ainsi se dessine une fracture de plus en plus visible. D'un côté, une lecture universaliste des droits humains, portée par les institutions internationales. De l'autre, une approche sahélienne qui place la souveraineté et la survie de l'État au sommet des priorités. Cette opposition traduit moins un désaccord sur les principes qu'un décalage dans l'ordre des urgences. Les droits de l'homme ne peuvent être durablement garantis sans sécurité ; mais la sécurité ne peut être légitime sans respect minimal des droits fondamentaux. Le véritable enjeu réside donc dans la reconstruction d'une confiance aujourd'hui profondément altérée entre les institutions internationales et une partie des opinions publiques sahéliennes. Une défiance nourrie par le sentiment que les réalités locales sont insuffisamment prises en compte dans les enceintes décisionnelles globales. Comme le résument certains observateurs de la région : "Le problème n'est pas seulement ce que dit Genève, mais qui est absent lorsque Genève parle ?" Cette interrogation renvoie à une question essentielle de gouvernance mondiale : celle de la représentativité des décisions qui engagent des millions de vies.

Le Sahel "traverserait" donc un point de basculement. Mais celui-ci dépasse largement la seule question des droits humains. Il marque l'entrée de la région dans une nouvelle phase historique, où le Sahel  entend davantage participer à la définition de son destin, tout en étant confronté à une exigence incontournable : concilier souveraineté étatique et protection des libertés.

L'histoire dira si ce basculement supposé aura ouvert la voie à une renaissance politique ou à un isolement prolongé. Elle dira également si les institutions internationales auront su adapter leurs instruments à une réalité sahélienne en mutation rapide.

À cet égard, certaines trajectoires africaines rappellent qu'aucune transformation profonde ne suit un chemin linéaire. Le Rwanda, souvent cité dans les débats sur les reconstructions post-crises, illustre la complexité des processus de redressement national, marqués par des choix politiques forts et autoritaires, des périodes de centralisation au forceps et une volonté affirmée de refondation étatique. Sans comparaison mécanique, ces expériences rappellent que les États ne se reconstruisent jamais selon un modèle unique. C'est à cette aune que sera jugée l'expérience sahélienne : non à travers les seules controverses du moment, mais à partir de sa capacité à produire sécurité, stabilité, dignité et développement pour ses populations. Car au-delà des discours de Genève, des communiqués de Bruxelles ou des réactions de l'AES, une exigence demeure inchangée : celle de la vie humaine concrète. C'est sur ce terrain, et sur lui seul, que se mesureront les réussites ou les échecs des choix actuels.

                                                               

DICKO Seidina Oumar Journaliste - Historien - Écrivain