Le soliloque d'un jeune fou de Bamako : « A Bamako, les ordures ont obtenu leur titre foncier ! »
Je suis un fou, paraît-il. Tant mieux ! Parce qu'il faut être un peu fou pour comprendre une ville qui prétend aimer la propreté tout en déroulant chaque matin le tapis rouge aux ordures
À Bamako, les déchets sont devenus des citoyens VIP. Ils ont leurs quartiers réservés, leurs avenues, leurs carrefours et même leurs résidences de luxe : les caniveaux. On dirait qu'ils ont obtenu un titre foncier. Personne ne les dérange. Au contraire, chaque ménage leur envoie quotidiennement de nouveaux colocataires.
Et lorsque le ciel ouvre ses robinets, nous devenons soudain des experts en météo. « Cette année, la pluie est trop forte ! » Ah bon ? Pourtant, ce n'est pas la pluie qui a vidé les poubelles dans les caniveaux. Ce n'est pas le vent qui a lancé les sachets plastiques par-dessus les clôtures. Ce n'est pas le fleuve Niger qui est venu déposer les ordures devant nos concessions.
Le plus drôle, c'est que certains jettent leurs déchets dans le caniveau le matin et insultent la mairie l'après-midi parce que leur maison est inondée le soir. Voilà une logique que même les philosophes grecs auraient refusé d'étudier.
Chez nous, le caniveau n'est plus un ouvrage d'assainissement ; c'est une banque. On y dépose tout : restes de cuisine, bouteilles, couches de bébé, vieux matelas, pneus usés, carcasses d'animaux... Il ne manque plus qu'un guichet automatique.
Puis arrivent les moustiques. Eux aussi nous remercient. Ils organisent des conférences internationales dans les eaux stagnantes. Les larves applaudissent, les moustiques dansent, et le paludisme signe des contrats à durée indéterminée avec nos familles.
Et quand un enfant tombe malade, tout le quartier crie au destin. Quel destin ? Nous avons nous-mêmes fabriqué l'usine qui produit les maladies.
Je ne défends pas les autorités. Elles doivent nettoyer, curer les caniveaux, sanctionner les contrevenants et améliorer le ramassage des déchets. Mais la mairie ne peut pas installer un policier derrière chaque citoyen pour l'empêcher de jeter sa poubelle dans la rue.
Nous avons pris une mauvaise habitude : transformer nos droits en mégaphone et nos devoirs en silence radio.
Si la saleté était une discipline olympique, Bamako rapporterait certainement plusieurs médailles d'or. Nous organiserions même les championnats africains du sachet plastique flottant.
Je suis un jeune fou sage. Je rêve d'une ville où l'on rougit de jeter un papier au sol comme on rougirait d'insulter sa propre mère. Une ville où chacun comprend que salir la rue, c'est salir sa propre dignité.
En attendant ce jour, la pluie continuera de nous rappeler une vérité simple : l'eau ne crée pas les ordures, elle ne fait que révéler celles que nous avons eu la paresse de ramasser.
On me dit que je suis fou...
Non ! Le vrai fou, c'est celui qui bouche un caniveau avec ses déchets et qui, quelques heures plus tard, maudit les inondations.
Amza