Chronique : Nos routes tuent

Le coup de sifflet devrait suffire : coup de sifflet égale stop, et pourtant nos artères continuent de tuer.

6 Juillet 2026 - 02:12
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Chronique : Nos routes tuent

À Bamako, ville coupée en deux par le fleuve Niger, l'insuffisance de ponts entre la rive gauche et le centre ville ou la rive droite transforme chaque déplacement en épreuve ; les ponts existants sont des goulots d'étranglement où s'entassent véhicules, motos et piétons, et où l'urgence se heurte à l'embouteillage. Sur les routes nationales, les boulevards, les avenues, aux ronds points et aux carrefours, l'incivisme s'est installé comme une seconde nature : on brûle les feux rouges, on occupe les voies, on dépose des ordures sur les bas côtés, on siphonne le carburant la nuit, et la peur du gendarme s'est muée en réflexe de la monnaie tendue pour acheter l'impunité. Ce mélange d'indiscipline, de corruption et d'ignorance du code de la route fait de chaque trajet un risque calculé, et trop souvent perdu d'avance. Les chauffeurs sans formation sont irresponsables ; ils roulent comme s'ils détenaient un droit de vie ou de mort sur les autres. Les motocyclistes qui zigzaguent sont impunis ; leur agilité devient menace quand elle se transforme en défi permanent aux règles et aux autres usagers. Les passagers qui ferment les yeux ou qui encouragent la vitesse sont coupables ; encourager l'imprudence, tendre la monnaie pour éviter la sanction, c'est participer au crime routier. Les policiers absents ou corruptibles sont complices ; la disparition progressive de la crainte de la sanction et le réflexe de la corruption sapent l'autorité et la sécurité. Les autorités sanitaires et de l'environnement, indifférentes, laissent proliférer dépôts d'ordures et insalubrité qui obstruent les voies et distraient l'attention des conducteurs. Les gestionnaires des transports publics, défaillants, n'offrent pas d'alternatives sûres et organisées, poussant les citoyens vers des solutions improvisées et dangereuses. Les citoyens spectateurs, apathiques, regardent, filment, commentent, mais n'interviennent pas, normalisant ainsi le désordre. Nommer ces maux n'est pas une simple dénonciation : c'est tracer les contours des responsabilités et des remèdes possibles. Il faut que la police descende dans la circulation, en civil si nécessaire, pour surprendre les infractions et rétablir la crainte légitime de la sanction ; il faut des contrôles ciblés aux stations service pour mettre fin au siphonnage et à la spéculation qui pénalisent le consommateur ordinaire et enrichissent des réseaux opaques. Il faut instaurer un permis à points numérique, lisible et opposable, qui monétise et dissuade les infractions, et qui permette de financer la prévention et l'entretien des infrastructures. Il faut améliorer les dessertes entre rive gauche et rive droite à Bamako, car sans ces liaisons toute politique de fluidification du trafic restera lettre morte : relier les quartiers, désengorger les axes, protéger les piétons et permettre aux ambulances et aux sapeurs pompiers d'arriver à temps sont des impératifs qui exigent des investissements et une volonté politique claire. Il faut aussi rendre obligatoire, par la nouvelle décision prise, l'immatriculation de tous les engins à deux roues et des tricycles ; cette mesure n'est pas bureaucratique mais vitale : immatriculer, assurer et encadrer ces véhicules, c'est pouvoir identifier les contrevenants, responsabiliser les conducteurs, faciliter les contrôles et améliorer la sûreté de tous. Sans immatriculation généralisée des véhicules aux vitres teintées, la rue restera un espace d'anonymat dangereux où l'impunité prospère. Mais les solutions techniques ne suffiront pas sans une révolution culturelle. L'éducation routière doit être massive, continue et ciblée, dès l'école primaire jusqu'aux formations professionnelles des chauffeurs. Les mototaxis doivent être formés, immatriculés et encadrés ; les conducteurs de 4x4 qui occupent toute la voie doivent être rappelés à la règle ; les ronds points doivent redevenir des lieux d'ordre et non des terrains d'affrontement. Il faut que chaque citoyen retrouve le sens de la responsabilité : céder le passage à une ambulance n'est pas un geste de courtoisie optionnel, c'est un devoir moral. Il faut que la monnaie ne soit plus le ticket d'entrée à l'impunité, que la peur de la sanction soit remplacée par la conscience du prix réel de l'irresponsabilité. Comme le rappelait Feu le Général d’Armée Amadou Toumani Touré : "certes le changement de mentalité est plus difficile que le changement de comportement et il demande plus de temps que le changement de comportement". Alors changeons vite de mentalité pour arriver à changer de comportement à la réception des futurs moyens collectifs de transport et des nouvelles infrastructures routières. Nos routes tuent parce que nous avons accepté, collectivement, de banaliser le risque. Elles tuent parce que la vie humaine est trop souvent sacrifiée sur l'autel de la vitesse, de l'économie immédiate et de l'indifférence. Elles tuent parce que les infrastructures, les lois et les comportements ne sont pas alignés sur une même exigence : protéger la vie. Il est temps de remettre la vie au centre, de construire les routes qui manquent, d'immatriculer et d'assurer tous les engins, de renforcer la police et la justice routière, d'éduquer et de sanctionner, et surtout de changer nos habitudes. Tant que nous continuerons à tolérer l'incivisme, nos routes resteront des lieux de passage et de mort. Agir, c'est sauver des vies ; ne rien faire, c'est accepter que nos rues deviennent des cimetières.

KML