Washington revient au Sahel par le ciel : ce que le Mali, l’AES et l’Afrique doivent comprendre avant qu’il ne soit trop tard

Il est des moments où l’Histoire ne revient pas avec des colonnes blindées, mais avec un capteur, un couloir aérien, un drone, un prétexte technique et un vocabulaire rassurant. Elle ne se présente pas d’abord sous la forme brutale de l’occupation ; elle commence plus discrètement, plus proprement, presque poliment, par la reconquête du regard. Or, dans le monde contemporain, celui qui reconquiert le regard prépare souvent le reste.

11 Mars 2026 - 14:56
Mis à jour: 8 mois
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Washington revient au Sahel par le ciel : ce que le Mali, l’AES et l’Afrique doivent comprendre avant qu’il ne soit trop tard
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Washington revient au Sahel par le ciel : ce que le Mali, l’AES et l’Afrique doivent comprendre avant qu’il ne soit trop tard

Avant les bases, avant les instructeurs, avant les «partenariats renforcés», avant les narratifs fabriqués sur la «stabilité», il y a presque toujours cette première étape, apparemment froide et technique, mais en réalité éminemment politique : reprendre la capacité de voir, d’intercepter, de cartographier, de comprendre et, demain, de conditionner. C’est exactement ce qui se joue aujourd’hui autour du Mali.

Un mouvement discret mais lourd de conséquences semble en effet se dessiner dans l’espace sahélien. Après des mois de silence relatif dans le ciel du Mali, les États-Unis donnent les signes d’un retour progressif de leurs opérations de renseignement aérien au-dessus des immenses zones désertiques du pays. À première vue, l’affaire pourrait sembler technique, presque administrative, comme si Washington ne cherchait qu’à combler un déficit d’information dans une région instable. En réalité, l’enjeu dépasse de très loin la simple question du renseignement. Il touche à la souveraineté du Mali, à l’équilibre géopolitique du Sahel, à l’avenir de l’AES et, plus profondément encore, à la manière dont les puissances en déclin tentent de préserver leur influence dans un monde qui leur échappe progressivement.

Il faut comprendre ce qui se joue réellement. Le renseignement aérien n’est pas un outil neutre. Dans les guerres modernes, celui qui voit en premier comprend plus vite, et celui qui comprend plus vite agit avant les autres. Les avions de surveillance, les drones stratégiques et les plateformes de renseignement électromagnétique ne servent pas seulement à observer des groupes armés dans le désert. Ils servent à cartographier les réseaux, à analyser les alliances, à anticiper les décisions politiques et militaires, à suivre les flux de marchandises, de combattants et d’influence. Autrement dit, ils ne voient pas seulement la guerre ; ils voient l’État, ses fragilités, ses marges, ses partenaires et ses angles morts. Ils sont un instrument de pouvoir.

Pendant plus d’une décennie, le ciel du Mali et, plus largement, celui du Sahel, ont été traversés par des moyens occidentaux de surveillance intégrés à une architecture sécuritaire dominée par Paris et Washington. Cette présence n’était pas seulement destinée à lutter contre les groupes armés ; elle permettait aussi à certaines puissances de disposer d’une visibilité permanente sur les dynamiques internes du pays et de la région. Lorsque Bamako a décidé de redéfinir ses alliances et de rompre avec l’architecture sécuritaire occidentale qui dominait le Sahel, ce dispositif s’est brutalement fissuré. Le départ des forces françaises et la réduction des opérations occidentales ont laissé derrière eux un espace aérien beaucoup plus silencieux. Pour la première fois depuis longtemps, une partie du Sahel a échappé à l’œil permanent de certaines puissances en particulier de à celui de l’US Air Force (USAF).

Ce silence stratégique a profondément inquiété Washington. Non seulement parce qu’il complique la surveillance des réseaux armés transfrontaliers, mais surtout parce qu’il réduit la capacité américaine à comprendre et à influencer les recompositions politiques et militaires en cours dans la région. Le Sahel est devenu l’un des espaces les plus sensibles du système international : un carrefour où se croisent insécurité chronique, trafics transfrontaliers, compétition d’influence entre puissances et redéfinition des alliances africaines. Dans un tel contexte, perdre la visibilité revient à perdre l’initiative. Et perdre l’initiative, pour une puissance impériale fatiguée, revient à accepter son déclassement.

La tentation de rétablir cette visibilité est donc logique du point de vue américain. Les technologies modernes permettent désormais d’observer un territoire immense sans présence militaire directe. Des drones à haute altitude, des avions spécialisés ou des capteurs électromagnétiques peuvent surveiller des milliers de kilomètres carrés depuis l’extérieur du territoire. Une telle approche permettrait à Washington de regagner une capacité d’analyse stratégique tout en évitant l’installation visible de bases militaires, devenue politiquement intenable dans plusieurs pays du Sahel. C’est précisément ce qui rend cette séquence plus dangereuse qu’elle n’en a l’air : l’intrusion moderne ne se présente plus toujours sous la forme du camp militaire ; elle revient parfois sous la forme plus douce, plus technique, plus «acceptable» du regard aérien.

Mais cette option n’est pas sans conséquences. Dans un environnement politique profondément marqué par les questions de souveraineté, le simple fait qu’un appareil étranger observe le territoire malien peut être interprété comme une atteinte symbolique à l’autorité nationale. Les autorités de Bamako ont clairement exprimé leur volonté de rompre avec les schémas de dépendance sécuritaire qui dominaient auparavant la région. Toute tentative de contourner cette position pourrait raviver des tensions diplomatiques déjà profondes entre le Mali et plusieurs capitales occidentales.

Washington doit d’ailleurs entendre une vérité qu’il a trop souvent méprisée ailleurs : les peuples sahéliens ne sont plus dans la disposition mentale des années de tutelle stratégique, et les États de l’AES encore moins. Le temps où l’on pouvait survoler, écouter, cartographier, orienter, classifier, puis expliquer ensuite aux Africains que tout cela se faisait pour leur bien touche à sa fin. Si les États-Unis pensent pouvoir revenir dans le ciel malien comme on revient dans un espace resté mentalement vacant, ils commettront une faute d’analyse majeure. Le Sahel n’est plus un terrain d’expérimentation pour puissances frustrées ; il est en train de devenir, dans la douleur et dans la lenteur, un espace de réarmement souverain. Toute lecture arrogante, toute reprise unilatérale, tout retour masqué sous le vocabulaire de la «stabilité» ou de la «sécurité régionale» pourrait produire exactement l’effet inverse de celui recherché : accélérer la rupture politique, durcir la méfiance populaire et conforter l’idée, déjà largement répandue, que Washington ne sait plus exister dans le monde autrement que par l’intrusion, la surveillance et la déstabilisation.

La question dépasse cependant la seule relation bilatérale entre Bamako et Washington. Elle s’inscrit dans un contexte global où les États-Unis traversent une phase de contestation stratégique sans précédent. Depuis plus de deux siècles, la puissance américaine s’est construite dans la guerre et l’expansion. En à peine deux cent cinquante ans d’existence, ce pays a participé directement ou indirectement à des conflits sur presque tous les continents. Et, fait troublant, ces confrontations se sont souvent déroulées contre certaines des civilisations les plus anciennes de l’humanité : la Chine, la Perse, la Russie, les sociétés amérindiennes, les peuples du Moyen-Orient, l’Égypte, l’Inde, le Mandé et, plus largement, les mondes historiques que l’Occident tardif n’a jamais vraiment supportés lorsqu’ils demeuraient debout.

Cette permanence de la guerre comme instrument de puissance explique en partie la méfiance croissante que suscite aujourd’hui l’action américaine dans de nombreuses régions du monde. L’Afghanistan, l’Irak, la Libye ou la Syrie ont laissé derrière eux des paysages de destruction et d’instabilité durable. Dans un nombre croissant de pays, la présence américaine n’est plus perçue comme une garantie de sécurité, mais comme un facteur de déséquilibre, de fragmentation et de dépendance. Le Sahel n’échappe pas à cette perception. Il y entre au contraire avec une mémoire de plus en plus aiguisée.

Dans mon enfance, l’année de mon DEF à Koulikoro, mon professeur d’histoire-géographie, feu Monsieur Jean-Marc Dembélé, également ancien maire de Koulikoro, nous répétait souvent en classe une phrase qui résume à elle seule la sagesse africaine face au danger : «Celui qui a vu le lion et celui qui ne l’a pas vu ne courent pas de la même manière». Toute la différence entre les peuples politiquement innocents et les peuples politiquement mûrs tient là. Ceux qui ont déjà vu certaines puissances à l’œuvre savent qu’un geste prétendument technique peut annoncer des conséquences beaucoup plus profondes.

Chez moi, à Kita, au cœur du Mandé, une autre sagesse circule depuis des générations : «Celui qui a vu le serpent mordre et tuer son père peut être effrayé par la vue d’une corde enroulée». On espère toujours qu’il ne s’agit que d’une corde. On espère toujours que l’engin qui tourne très haut dans le ciel n’est qu’un œil technique, une routine sans lendemain, une mécanique sans arrière-pensée. Mais les peuples qui ont déjà payé le prix de la naïveté n’ont plus le droit de se moquer de leur propre vigilance.

Le retour d’une présence aérienne américaine dans l’environnement du Mali pourrait n’être, objectera-t-on, qu’une opération limitée de collecte d’informations. C’est possible. Mais précisément, dans les rivalités géopolitiques contemporaines, les opérations de renseignement sont rarement isolées. Elles constituent souvent la première étape d’une stratégie plus large : comprendre le terrain, cartographier les forces, identifier les points de pression, reconstituer les réseaux, tester les réactions, calibrer des options, préparer d’éventuelles interventions indirectes et rouvrir des dépendances que l’on croyait refermées. Le ciel n’est pas neutre. Le ciel est une avant-scène.

Les États de l’Alliance des États du Sahel doivent donc analyser cette évolution avec une lucidité froide. L’histoire récente montre que les puissances extérieures interviennent rarement dans une région sans poursuivre des objectifs qui dépassent les justifications officielles. Le discours sécuritaire peut masquer des enjeux économiques, miniers, migratoires, diplomatiques, informationnels et stratégiques beaucoup plus vastes. Ce qui est présenté comme une aide peut devenir un levier. Ce qui est annoncé comme une coopération peut se transformer en droit de regard. Ce qui commence par un vol peut finir en architecture d’influence.

Dans ce contexte, la meilleure réponse pour le Mali et pour l’AES n’est ni la panique, ni la complaisance, ni le romantisme souverainiste sans instruments. Elle doit être la préparation, et une préparation implacable. Préparation stratégique d’abord : renforcer les capacités souveraines de renseignement, développer des systèmes de surveillance indépendants, investir dans les technologies capables de contrôler l’espace aérien national, maîtriser les outils d’observation, de détection et de guerre électronique, croiser les données, structurer des doctrines nationales et confédérales de protection du ciel. Une nation qui ne voit pas son propre territoire reste dépendante du regard des autres ; une alliance qui ne voit pas son espace commun reste vulnérable à la cartographie d’autrui.

Préparation diplomatique ensuite : maintenir des relations équilibrées avec l’ensemble des acteurs internationaux sans retomber dans les logiques d’alignement qui ont fragilisé le Sahel pendant des décennies ; parler à tous, dépendre d’aucun ; obtenir des coopérations, jamais des tutelles ; accepter des technologies, jamais des chaînes invisibles.

Préparation politique enfin : consolider l’unité des États de l’AES afin que les décisions stratégiques concernant la sécurité régionale ne puissent plus être dictées de l’extérieur, en attendant la seule architecture qui donnerait au Sahel une masse critique historique, politique, économique et militaire à la hauteur de son destin : une fédération salutaire.

Le monde traverse une période de recomposition profonde. Les anciennes puissances tentent de préserver leur influence tandis que de nouveaux équilibres émergent. Dans ce contexte, chaque mouvement, même discret, peut annoncer un changement stratégique majeur. Le ciel du Mali redevient un espace de compétition. Et dans les conflits modernes, celui qui contrôle le regard porté depuis les airs finit souvent par influencer le destin de ceux qui vivent au sol.

Pour le Mali et pour l’AES, l’enjeu est donc clair : observer le monde avec lucidité, se souvenir des leçons de l’histoire et se préparer à défendre une souveraineté qui ne sera respectée que si elle est protégée avec intelligence, fermeté et anticipation.

Quant à Washington, il lui reste peut-être encore une occasion de comprendre ce que son establishment semble incapable d’admettre depuis trop longtemps : un empire qui ne sait plus convaincre et qui ne sait plus réparer finit toujours par tenter de surveiller. Et lorsqu’une puissance n’a plus pour langage principal que le capteur, le drone, la pression, la base, la sanction ou le contournement, ce n’est plus la preuve de sa grandeur ; c’est déjà le symptôme de sa fatigue historique comme l’observait un brillant journaliste, un vrai.

L’Iran vient peut-être de fournir à cet empire un bandeau, un cache-œil tout neuf. Le Mali et l’AES, s’ils se tiennent debout, pourraient bien lui réserver davantage : une canne blanche dans le sahel pour de bon. Car on a déjà expliqué à toute la bande terroriste que cet espace terrestre «n’est plus un chemin de passage pour chèvres» ; il faut désormais ajouter, avec la même fermeté, que «cet espace aérien n’est plus non plus un domaine de vadrouille pour vautours».

Dr. Eloi Bandia Keita

Source: https://reseauinternational.net/

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Commentaires (5)

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Coulibaly Yacouba
Coulibaly Yacouba 8 mois
USA revient au Sahel pour distraire les sahéliens car nous restons convaincus que ce pays et les occidentaux ne pourrons jamais lutter contre ce fléau monté de toutes pièces par ces pays qui se comportent en pompiers pyromanes. L'objectif de ces pays est de décimer la jeunesse africaine parce que eux ne bénéficient pas de cet avantage, la vigueur de la jeunesse, les plus jeunes refusent de procréer pour des besoins sordides, les hommes qui se marient aux hommes et les femmes se marient aux femmes, quel honte pour la continuité de l'humanité? Il s'agit des peuples fortement touchés par le karma provoqué par les comportements ignobles que ces sociétés mènent les unes contre les autres.
Kinguiranke
Kinguiranke 8 mois
Assistants parlementaires du MoDem: l'ex-Premier ministre français François Bayrou jugé en appel du 9 septembre au 5 octobre. RFI 11/03/2026
Nfp
Nfp 8 mois
Je reconnais à ce prétendu docteur deux mérites, et pas des moindres : 1/ Celui de parvenir à ne dire exclusivement QUE des conneries, tout au long d'un papier aussi interminable ! 2/ Celui d'arriver à faire mourir de rire le lecteur dans une période aussi morose ! D'ailleurs, concernant la stupidité affligeante de baratin, il y a un signe qui ne trompe pas : Kingui en personne l'a adoré ! lol lol lol lol
Kankan 8 mois
In nutshell all that information including topography is being fed into AI for multitude of activities likely on basis of terrain identifying where precious resources may be found thereof giving United States accurate information to work from making able to cost efficiently act at African Sahel States (ASS) detriment at chosen moment. This is one more cause while we are able we should in steps plus stages act to save our asses as we must or that lack of action opting to fulfill corruption greed will render us to genocidal death we deserve for assuming punk minded ways that fulfilled our greed but sacrificed our asses. Right passage is clear. It is one of adhering to reliable partners, aggressively pursuing competent security having ruthlessness at war that prevent infiltration by terrorists plus deliver plus keeping equitable business with world as we timely with due actions in steps plus stages relentlessly pursue comfortable world class modern living conditions for all law abiding AES citizens. Competent security plus useful world class modern education are our essential tools. We are our Brothers' keepers. Africa First People of Books. Henry Author Price Jr aka Kankan
Kinguiranke
Kinguiranke 8 mois
Tres grand merci Keitake pour la tres bonne analyse et la sagesse, nous disons aux Américains de rester chez eux car nous les avions chasse deja et rien a changer pour qu'ils reviennent, nous n'avons pas besoin d'eux du tout et surtout pas dans le domaine sécuritaire ou pendant plus de 30 ans ils ont échoue tres lamentablement dans le Sahel.
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