« Quand les Anciens racontaient le 22 Septembre » : De la mémoire des Anciens à l’espérance de la jeunesse
Il était une fois un pays qui s’appelait encore le Soudan français. Un pays qui cherchait son chemin.
Un peuple qui, après avoir longtemps vécu sous le regard et l’autorité d’un autre, commençait à comprendre que viendrait le jour où il lui faudrait prendre son destin entre ses propres mains.
Ce jour-là allait arriver.
Il s’appelait 22 septembre 1960.
Mais le 22 septembre ne naquit pas d’un coup de tonnerre.
Il fut l’aboutissement d’un long chemin fait de luttes, d’espérances, de déceptions, de rêves d’unité africaine et de la volonté d’hommes et de femmes qui refusaient de croire que leur peuple était condamné à subir éternellement son histoire.
La veille…
Le mercredi 21 septembre 1960, Bamako n’était déjà plus tout à fait la même ville.
À la tombée de la nuit, une retraite aux flambeaux traversa les quartiers, de N’Tominkorobougou jusqu’à la place de la République.
Les fanfares jouaient.
Les chants montaient dans la nuit.
Les lumières vacillaient entre les mains de la foule.
Les enfants regardaient avec émerveillement.
Les anciens, eux, regardaient avec gravité.
Car ils savaient.
Quelque chose se préparait.
Quelque chose de plus grand qu’une simple manifestation.
Quelque chose qui allait changer le nom du pays et, avec lui, son destin.
Cette nuit-là, peut-être sans le savoir encore pleinement, Bamako veillait sur la naissance d’une nation.
Une ferveur qui annonçait déjà l’aube d’un pays nouveau.
Le matin du 22 septembre
Au matin, les délégués venus des différentes circonscriptions du Soudan français prirent le chemin du Collège technique de Bamako, l’actuel lycée technique.
Ils venaient participer au Congrès extraordinaire de l’Union Soudanaise-RDA.
Dans la grande salle, les conversations étaient animées.
Les visages étaient graves.
Chacun sentait que cette réunion n’était pas une réunion comme les autres.
Quelques semaines auparavant, le grand rêve de la Fédération du Mali, construite avec le Sénégal, s’était brisé dans la crise politique de Dakar.
Il fallait désormais décider.
Que faire ?
Fallait-il attendre ?
Fallait-il tenter de reconstruire ce qui venait de s’effondrer ?
Où fallait-il prendre une autre voie ?
Une voie nouvelle.
Une voie qui conduirait le Soudan vers la pleine souveraineté.
Puis Modibo Keïta entra dans la salle.
Les acclamations montèrent.
Il était le secrétaire général de l’Union Soudanaise-RDA.
Mais, ce matin-là, il semblait déjà porter dans sa parole quelque chose qui dépassait sa fonction.
Il portait un pays qui était en train de naître.
Une décision historique
Les débats commencèrent.
Mais derrière les interrogations et les divergences, une conviction largement partagée s’était imposée : le Soudan devait désormais prendre son destin en main.
Le Congrès décida de demander à l’Assemblée législative de reprendre les compétences transférées à la Fédération, de proclamer le Soudan État indépendant et souverain, et surtout de lui donner un nouveau nom.
Un nom qui ne serait plus celui de la colonisation.
Un nom qui appartenait à la mémoire profonde de l’Afrique.
Ce nom fut prononcé :
MALI
Il y avait, dans ce mot, bien davantage qu’un changement d’appellation.
Le « Soudan français » appartenait à la géographie coloniale.
Le Mali, lui, appartenait à l’Histoire.
Il rappelait les grands empires de l’Afrique de l’Ouest.
Il rappelait Soundiata.
Il rappelait une Afrique qui avait connu ses propres États, ses propres souverains, ses propres civilisations.
Le peuple qui allait devenir malien ne voulait plus être défini par le regard de l’autre.
Il voulait se nommer lui-même.
Et ce jour-là, l’historien et enseignant Bakari Kamian, dans L’Essor, résuma cette renaissance par une formule magnifique :
« Le Mali est revenu dans son berceau. »
En quelques mots, tout était dit.
Le Mali indépendant ne naissait pas de rien.
Il renouait avec une histoire.
Il retrouvait un nom, une mémoire et une part de son identité.
Puis Modibo Keïta parla
Mais l’indépendance n’était pas, pour Modibo Keïta, la fin de l’histoire.
Elle n’en était que le commencement.
Il parla de Dakar.
Il parla de la Fédération du Mali.
Il parla des événements qui venaient de bouleverser l’Afrique de l’Ouest.
Mais surtout, il regarda au-delà de l’instant.
La Fédération avait échoué.
Mais l’idée d’une Afrique unie, elle, demeurait vivante.
L’unité africaine restait l’horizon.
Le Mali devait donc être indépendant sans être isolé.
Souverain sans être fermé.
Libre sans tourner le dos aux autres peuples africains.
Et Modibo Keïta savait une chose essentielle :
L’indépendance n’était pas une récompense.
C’était une responsabilité.
Il faudrait travailler.
Il faudrait se sacrifier.
Il faudrait former des cadres.
Construire l’État.
Organiser l’économie.
Faire vivre la souveraineté.
Et surtout, croire en l’avenir.
Du Collège technique à Bagadadji
Lorsque le Congrès eut terminé ses travaux, les congressistes quittèrent le Collège technique.
Ils prirent la direction de Bagadadji, où siégeait l’Assemblée législative.
La foule les suivit.
Bamako tout entière semblait retenir son souffle.
Puis, à 11 h 25, l’Assemblée législative adopta les textes fondateurs.
Le Soudan devenait officiellement :
LA RÉPUBLIQUE DU MALI
Un nouvel État indépendant et souverain venait de naître.
Dans les rues, la nouvelle se répandit.
Le Mali n’était plus seulement le souvenir d’un grand empire dans les livres d’histoire.
Il devenait le nom d’une République.
Le nom d’un peuple.
Le nom d’un avenir.
Mais l’histoire ne s’arrêtait pas là
Car Modibo Keïta regardait déjà plus loin.
Pour lui, l’indépendance politique devait conduire à une véritable souveraineté.
Il fallait conquérir l’indépendance économique.
Former les hommes et les femmes qui bâtiraient le pays.
Organiser son économie.
Donner un contenu social à la souveraineté.
Et poursuivre, sans relâche, le combat pour l’unité africaine.
La Fédération du Mali venait de disparaître comme construction politique.
Mais l’idée qui l’avait inspirée demeurait.
L’échec d’hier n’était pas la fin du rêve.
Il appartenait à une génération nouvelle de continuer la marche.
Le sens d’un héritage
Depuis ce jour, chaque 22 septembre nous rappelle que l’indépendance n’est jamais un acquis définitif.
Elle est une responsabilité qui se transmet de génération en génération.
Les Anciens nous ont légué un territoire, un nom, une histoire et surtout une idée : celle d’un peuple capable de décider de son destin.
Ils nous ont également légué une exigence :
RESTER DEBOUT.
Nous pouvons discuter les choix des premiers dirigeants.
Nous pouvons interroger leurs décisions.
Nous pouvons reconnaître leurs erreurs comme saluer leurs réussites.
Mais nous ne devons jamais oublier l’essentiel : ils ont osé.
Ils ont osé croire qu’un autre destin était possible.
Ils ont osé donner un nom nouveau à leur pays.
Ils ont osé prendre en main leur histoire.
C’est peut-être là leur plus grand héritage.
Et c’est à nous, aujourd’hui, de ne pas transformer cet héritage en simple souvenir.
Car l’indépendance politique n’a de sens que si elle conduit à une véritable souveraineté économique, sociale, culturelle et morale.
Le combat des Anciens n’était donc pas seulement celui d’un jour.
Il continue.
À nous de le poursuivre avec nos propres armes : le travail, la compétence, l’unité, la discipline, la justice et la foi en notre pays.
Le Mali continue
Il y a des dates qui appartiennent au calendrier.
Et il y a celles qui appartiennent à la conscience d’un peuple.
Le 22 septembre appartient à cette seconde catégorie.
Le 22 septembre 1960, dans la grande salle du Collège technique de Bamako, les délégués du Congrès extraordinaire de l’Union Soudanaise-RDA ne prenaient pas seulement une décision politique.
Ils fabriquaient une mémoire.
Le Collège technique, lieu consacré à l’apprentissage des métiers, devint, le temps d’une journée, l’atelier d’une nation.
Quelques heures plus tard, à Bagadadji, cette nation recevait son nom.
MALI
Un mot ancien pour un pays nouveau.
Un nom retrouvé pour une souveraineté conquise.
Et depuis ce jour, chaque 22 septembre nous rappelle que les nations naissent dans la conscience des peuples, dans ces moments où une génération décide de prendre son destin en main et de transmettre à la suivante, non seulement un territoire, mais une espérance.
Soixante-six ans après…
L’interpellation demeure intacte.
Ils nous ont légué un pays.
HONNEUR À NOS
DEVANCIERS,
MODÈLES DE COURAGE ET DE VERTU,
ET CONFIANCE EN LA JEUNESSE POUR CONTINUER LEUR ŒUVRE.
« Le Mali est revenu dans son berceau. »
Le Mali continue.
À nous maintenant d’écrire la suite.
Bonne fête nationale à tous !
Ibrahima Abdoul LY
Officier de l’Ordre national
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