Guinée : Le filon d’or conduit également à la radiation de 22 cadres de l’administration et au limogeage de 479 responsables
L’actualité sous-régionale ces derniers jours est marquée par ces images de mouvements d’orpailleurs en Guinée, conséquence de mesures prises par les autorités de ce pays de mettre fin à l’orpaillage clandestin.
Mais, cette décision ne secoue pas seulement ces nombreux ‘’chercheurs d’or’’ issus de plusieurs nationalités, elle frappe l’administration publique guinéenne, avec la « radiation définitive » de 22 administrateurs territoriaux et officiers ainsi que le limogeage de 479 présidents de districts et de quartiers, prononcés par décret présentiel dans la soirée de mardi 3 novembre 2026.
La radiation définitive de la Fonction publique ou des cadres de l’Armée constitue la sanction suprême de l’échelle disciplinaire en droit public guinéen. Le président de la République, général Mamadi Doumbouya, a donc eu la main lourde avec la radiation définitive de 22 administrateurs territoriaux et officiers, des effectifs de la Fonction publique et des Forces de défense et de sécurité (dont un colonel, des préfets et sous-préfets). Ces cadres, affectés au sein de la région administrative de Siguiri, centre névralgique de l’exploitation aurifère nationale, ont été sanctionnés pour avoir directement favorisé, facilité et couvert des activités d’orpaillage clandestin et d’exploitation illégale de l’or, justifie-t-on. Comme conséquences à la situation, l’autorité évoque les destructions majeures des terres agricoles, la pollution systémique et l’empoisonnement chimique des cours d’eau de la région.
« Lorsque le garant de la loi devient le premier à la violer, l’ordre social s’effondre. Le non-respect du droit par les administrateurs centraux et territoriaux provoque une crise de confiance légitime et profonde des citoyens envers l’État. En Afrique de l’Ouest, et particulièrement en Guinée, l’administration est le premier visage de la souveraineté nationale que le citoyen rencontre. Si ce visage est marqué par la prévarication, le racket et la complicité avec des réseaux d’extraction illicite, le citoyen perd toute foi en l’institution républicaine. Il se développe alors un sentiment d’anomie où la loi est perçue non comme un outil de protection collective, mais comme une arme d’oppression sélective utilisée par les puissants contre les faibles. Cette déliquescence de l’autorité se traduit par une insubordination civile rampante et une velléité d’autodéfense ou de justice privée. Si les populations constatent que le préfet ou le sous-préfet s’enrichit grâce à la destruction de leurs terroirs en ignorant les décisions de justice ou les codes de lois, elles finissent par rejeter l’arbitrage de l’État pour se tourner vers des dynamiques contestataires ou insurrectionnelles. La loi perd sa force obligatoire dès lors que ceux qui ont pour mission de la faire respecter s’en affranchissent avec superbe. (…). La conséquence la plus pernicieuse de la délinquance administrative des cadres territoriaux est l’aggravation dramatique des inégalités sociales au sein de la population guinéenne. Le principe d’égalité de tous devant la loi et devant le service public, proclamé par toutes les chartes constitutionnelles successives de la Guinée, est vidé de sa substance par ces pratiques frauduleuses. En monnayant leur pouvoir d’abstention ou d’autorisation, les préfets et sous-préfets réintroduisent de facto un système féodal ou censitaire. Seuls ceux qui possèdent le capital financier (à savoir les grands exploitants clandestins, souvent appuyés par des financiers étrangers) ont accès à la protection de la force publique et aux faveurs de l’autorité. À l’inverse, le citoyen ordinaire, le paysan, l’orpailleur artisanal traditionnel dépourvu de réseaux d’influence, se retrouve totalement démuni. Face à un litige ou à une spoliation, s’il s’adresse à l’autorité préfectorale, sa demande est classée sans suite ou retournée contre lui, si la partie adverse a ‘’acheté’’ la bienveillance de l’administrateur. Le service public de la sécurité et de la régulation économique cesse d’être universel et gratuit pour devenir un bien privé réservé à une oligarchie minière. Le non-respect de la loi consacre ainsi une fracture sociale béante où la vulnérabilité économique se double d’une vulnérabilité juridique absolue. Le Code minier guinéen intègre des instruments modernes de justice distributive, à l’instar du Fonds de Développement Économique Local (FODEL). Ce mécanisme légal impose le reversement d’un pourcentage des revenus miniers directement aux collectivités locales pour financer les infrastructures de base : écoles, centres de santé, adduction d’eau potable, pistes de désenclavement. Lorsque les administrateurs déconcentrés favorisent l’exploitation clandestine, ils court-circuitent sciemment ce circuit légal. L’or extrait clandestinement échappe aux douanes, au fisc et aux obligations contractuelles du FODEL. Le résultat économique est terrifiant pour le tissu social local : pendant que les multinationales de l’ombre et les administrateurs corrompus accumulent des fortunes colossales qu’ils rapatrient ou investissent dans l’immobilier de luxe à Conakry ou à l’étranger, les populations locales de Siguiri demeurent privées des services sociaux les plus élémentaires. Les paysans sont chassés de leurs terres ancestrales sans indemnisation juste et préalable, en violation flagrante du Code foncier et domanial, se retrouvant prolétarisés et réduits à la misère. Plus grave encore, cette économie criminelle de l’or clandestin, tolérée par l’administration, brise l’ascenseur social pour les générations futures. On assiste à une déscolarisation massive des enfants de la région, attirés par le gain immédiat mais illusoire des placers d’or. L’administration territoriale, en s’abstenant d’appliquer les lois sur l’obligation scolaire et sur l’interdiction du travail des mineurs, sacrifie l’avenir intellectuel du pays. Les enfants des pauvres abandonnent l’école pour s’épuiser dans les galeries de mines clandestines au péril de leur vie, tandis que l’élite administrative corrompue utilise l’argent de la concussion pour offrir des études prestigieuses à sa propre progéniture à l’international. Les barrières de classe sont ainsi définitivement figées, reproduisant et accentuant l’injustice sociale d’une génération à l’autre », dépeint le directeur général de l’Observatoire des inégalités sociales en Guinée, Mohamed-Hady Barry, spécialiste du droit minier.

A la même date du 3 novembre 2026, le ministre de la Fonction publique procédait, pour les mêmes motifs de « manquements liés notamment à l’orpaillage illégal, à la dégradation de l’environnement et à l’hébergement de ressortissants étrangers en situation irrégulière », au limogeage de 479 présidents de districts et de quartiers de la région administrative de Siguiri. Ceux-ci sont accusés d’avoir favorisé ou toléré des pratiques contraires à la législation en vigueur, dont l’exploitation clandestine de l’or, la destruction des terres cultivables et des ressources en eau, ainsi que la dégradation de la faune et de la flore. L’autorité prévoit également des poursuites judiciaires contre les personnes mises en cause.
Mais, les turbulences relatives au métal jaune en Guinée ne concernent pas uniquement l’orpaillage, elles vont au-delà, dans le structuré. En effet, quelques heures seulement après les mesures sus-présentées, un procès s’est ouvert, le mercredi 4 novembre 2026, devant la chambre de jugement de la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF). Ce dossier concerne l’ancien gouverneur de la Banque centrale de la République de Guinée, Dr Lounceny Nabé. Il est, avec d’autres personnalités, poursuivi devant cette juridiction pour des faits présumés de détournement de deniers publics, enrichissement illicite et corruption au préjudice de l’Etat guinéen. Les faits portent sur trois tonnes et 135 kilogrammes d’or. L’affaire porte sur un contrat de raffinage d’or signé en 2015, entre l’Etat guinéen et une société basée en Belgique.
Le cas guinéen vient donc rappeler non seulement le défi de l’organisation du secteur de l’orpaillage dans de nombreux Etats africains, mais également le rapport de dirigeants et cadres de l’administration publique avec l’exploitation de l’or, cette ressource nationale.
O.L.
Lefaso.net
Sources partielles : Guineenews, guineematin.com
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