À Bamako, l’artisanat africain à l’heure du passage aux actes

La 12è Conférence des ministres de l’ODEPA, tenue le 4 juillet 2026 à Bamako, a replacé l’artisanat africain au centre du discours public

10 Juillet 2026 - 09:15
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À Bamako, l’artisanat africain à l’heure du passage aux actes

Le Mali prend la présidence de l’organisation pour 2026-2027, tandis que le président de la Transition, le Général d’Armée Assimi Goïta, a été désigné « Champion de l’Artisanat Africain ». Au-delà des fonctions honorifiques et des engagements institutionnels, le secteur attend surtout des réponses concrètes à ses difficultés de terrain.

La rencontre de Bamako avait pour thème le repositionnement de l’artisanat dans les priorités de développement des pays membres de l’ODEPA. L’organisation, qui regroupe 28 pays africains, se présente comme un cadre de concertation, de réflexion et d’action pour la promotion du secteur artisanal. Selon les données mises en avant par l’ODEPA, l’artisanat représente, suivant les pays, entre 30% et 60% des actifs urbains et contribue entre 5% et 30% au produit intérieur brut (PIB).

Ces chiffres expliquent l’intérêt porté au secteur. Mais ils révèlent aussi un paradoxe. L’artisanat occupe une place importante dans les économies africaines, sans bénéficier partout d’un niveau équivalent d’organisation, de financement, de protection et de débouchés. Il reste souvent valorisé dans les discours, les foires, les salons et les cérémonies officielles, mais faiblement intégré dans les politiques industrielles, commerciales, fiscales et éducatives.

Au Mali, cette contradiction est visible. L’artisanat englobe environ 600 métiers répartis entre huit branches, selon des données reprises par Studio Tamani. Il contribue à l’économie nationale, soutient des milliers de familles et joue un rôle social important dans l’insertion des jeunes, des femmes et des apprentis.

Pourtant, les produits artisanaux restent encore sous-consommés par une partie du public malien, qui continue souvent de privilégier des articles importés, parfois moins durables mais mieux présentés, plus accessibles ou perçus comme plus modernes.

Le premier obstacle est l’informalité. Selon le bulletin du marché du travail, 66,7% des unités de production au Mali relèvent du secteur informel et le taux d’emploi informel atteint 95,5% pour l’ensemble de la population occupée. Chez les jeunes de 15 à 35 ans, ce taux monte à 98%. L’artisanat s’inscrit largement dans cette réalité. Beaucoup d’ateliers fonctionnent sans statut clair, sans comptabilité structurée, sans accès régulier au crédit, sans protection sociale et sans capacité à répondre aux exigences des grands marchés.

Cette informalité ne signifie pas absence de valeur. Elle traduit souvent une économie de survie, d’ingéniosité et de transmission. Des couturiers, menuisiers, mécaniciens, tisserands, bijoutiers, teinturières, potiers, cordonniers et transformateurs locaux forment des jeunes, créent des revenus et assurent des services essentiels. Mais lorsqu’elle n’est pas accompagnée, l’informalité devient aussi un frein. Elle empêche l’accès aux marchés publics, limite la bancarisation, réduit la capacité d’investissement et fragilise la compétitivité.

Le financement reste l’un des principaux blocages. Les artisans ont besoin de petits crédits adaptés, d’équipements, de matières premières, d’espaces de travail, de formation en gestion et de soutien commercial. Or les dispositifs bancaires classiques leur sont souvent peu accessibles. Les garanties exigées, les formalités, le manque de documents administratifs ou l’absence d’historique financier éloignent de nombreux artisans du système formel. À défaut, beaucoup s’appuient sur l’épargne familiale, les tontines ou les avances de clients.

L’accès aux espaces de production constitue un autre défi. Des travaux consacrés au secteur artisanal malien relevaient déjà que de nombreux artisans travaillent dans des lieux précaires, en bordure de route, dans des ateliers exigus ou sur des parcelles sans titre sécurisé. Cette instabilité décourage l’investissement. Un artisan qui peut être déguerpi à tout moment hésite à moderniser son atelier, à acheter des machines ou à former durablement des apprentis.

La commande publique peut être un levier, à condition d’être appliquée. En février 2026, une orientation des autorités demandait à chaque département ministériel de consacrer 100 millions de francs CFA par an à l’achat de produits nationaux, soit 2,8 milliards de francs CFA au total.

Le ministère chargé de l’Artisanat a ensuite lancé un appel à propositions auprès des chambres de métiers, avec des critères portant notamment sur l’inscription au registre des métiers, le NINA ou le NIF, le catalogue des produits, les prix, les échantillons et la domiciliation bancaire.

Le « consommer local » ne peut donc pas rester un slogan

Cette orientation va dans le bon sens. Mais elle pose une question centrale : combien d’artisans pourront réellement en bénéficier ? Si les procédures sont trop lourdes, si l’information ne descend pas jusqu’aux ateliers, si les critères excluent les plus petits producteurs ou si les paiements tardent, la commande publique risque de profiter surtout aux acteurs déjà structurés.

Le défi est donc d’ouvrir les marchés publics aux artisans sans renoncer aux exigences de qualité, de traçabilité et de transparence. La qualité et la présentation des produits sont également décisives. L’artisanat africain souffre rarement d’un manque de savoir-faire. Il souffre davantage d’un déficit d’emballage, de normalisation, de design, de finition, de certification, de visibilité et de circuits commerciaux. Un produit local peut être solide, original et culturellement riche, mais perdre face à un produit importé mieux conditionné, mieux exposé ou plus régulièrement disponible.

Le « consommer local » ne peut donc pas rester un slogan. Il suppose un effort simultané de l’État, des collectivités, des artisans, des consommateurs et des distributeurs. L’État peut orienter ses achats vers les produits locaux. Les communes peuvent réserver des espaces aux artisans. Les chambres de métiers peuvent accompagner la formalisation. Les banques et institutions de micro-finance peuvent adapter leurs produits. Les artisans, eux, doivent être soutenus pour améliorer la qualité, respecter les délais, mieux fixer leurs prix et répondre aux commandes.

Les salons et conférences ont leur utilité. Ils donnent de la visibilité, permettent des échanges et peuvent créer des réseaux. Mais l’artisanat ne se transforme pas seulement dans les grandes salles. Il se transforme dans les ateliers, les marchés, les centres de formation, les communes, les guichets de financement, les bureaux des marchés publics et les points de vente. La reconnaissance symbolique doit donc s’accompagner d’indicateurs concrets : nombre d’artisans formalisés, montants de crédits accordés, marchés publics attribués, ateliers sécurisés, jeunes formés, produits certifiés et ventes réalisées.

La mandature malienne à la tête de l’ODEPA offre ainsi une opportunité. Elle peut se limiter à une présidence institutionnelle, ou devenir un moment de clarification. Repositionner l’artisanat dans les politiques de développement revient à reconnaître qu’il ne s’agit pas seulement de culture, mais aussi d’emploi, d’industrie légère, de commerce, de formation professionnelle, de souveraineté économique et de dignité du travail manuel.

Le passage aux actes exigera des choix. Il faudra simplifier la formalisation sans l’assimiler uniquement à l’impôt, faciliter l’accès au crédit, protéger les espaces de production, renforcer les chambres de métiers, intégrer les artisans dans la commande publique, promouvoir les produits locaux et accompagner les jeunes vers des métiers modernisés. Sans ces mesures, les titres honorifiques et les résolutions risquent de s’ajouter à une longue liste d’engagements peu visibles sur le terrain.

L’artisanat africain n’a pas seulement besoin d’être célébré. Il a besoin d’être organisé, financé, acheté et transmis. C’est à cette condition que les conférences pourront cesser d’être de simples moments de discours pour devenir des leviers réels de développement.

Cheick Bougounta CISSE