En marge de la CAN : Sacré-Cœur, la cathédrale close ou la mémoire blanche de Casablanca
Sous le voile de ses portes closes, le Sacré-Cœur de Casablanca s’impose comme un palimpseste silencieux, révélant les strates d’une cité façonnée par le temps et les civilisations.
Blanche et imposante, la cathédrale se fait témoin vivant d’un passé colonial et d’un carrefour de cultures. Un endroit où le temps se lit dans la pierre et la lumière, et où le sacré se transforme en récit urbain.
Ce matin-là, elle est restée close. Silencieuse, presque retranchée derrière ses portes scellées, la cathédrale de Casablanca, ancienne église du Sacré-Cœur, semblait retenir son souffle. Ses clochers, dressés vers le ciel, demeuraient encore drapés de leur blanc immaculé, comme lavés par la nuit et offerts à la lumière neuve du jour. Debout au cœur battant de la métropole, elle impose sa présence sans fracas.
Ni appel, ni cloche, ni procession. Seulement cette masse verticale, ferme et calme, qui traverse le tumulte urbain comme un vestige debout face à l’oubli. La cathédrale du Sacré-Cœur est à la fois symbole d’une ouverture religieuse assumée, rare et précieuse dans l’histoire du Maroc, et archive silencieuse d’un temps révolu, celui du Casablanca colonial, laboratoire architectural et spirituel du XXᵉ siècle.
Devant l’édifice, le pas ralentit. Les regards se lèvent. Une trentaine de journalistes forment un demi-cercle discret, carnets ouverts, appareils en bandoulière. Ils sont les invités de l’Association nationale des médias et des éditeurs (AMNE), conviés au Maroc à l’occasion de la Coupe d’Afrique des Nations 2025. Le football, ici, n’est qu’un seuil. Derrière la compétition, une autre ambition s’affirme : faire découvrir le Royaume dans sa profondeur économique, religieuse, patrimoniale, touristique, loin des images rapides et des raccourcis.
Au centre du groupe, Mourad Djellab prend la parole. Spécialiste du bâti casablancais, membre engagé de «Casamémoire», il ne guide pas seulement une visite, il orchestre une lecture. Sa silhouette est soignée, son geste mesuré, sa voix posée. Il avance avec une énergie contenue, presque élégante. Lorsqu’il parle de Casablanca, ses yeux s’éclairent d’un éclat vif, comme si la ville, dans ses murs et ses lignes, déclenchait chez lui une joie intérieure difficile à dissimuler. Il commence par l’essentiel. Sans effet de manche ni esbroufe. « Il n’y a pas de culte ici, parce qu’il y a moins de chrétiens à Casablanca et qu’il n’y a pas d’archevêque. » La phrase tombe, sobre, sans nostalgie forcée. Le Sacré-Cœur n’est plus un lieu liturgique. Il change de nature. « Aujourd’hui, on ne peut plus la visiter comme une église, parce qu’elle est considérée comme un centre d’exposition. » Un atelier au sens large : expositions de peinture, de sculpture, de photographie, programmes éducatifs, conférences. Le sacré s’est déplacé. Il ne s’est pas éteint ; il s’est transformé.
Autour, les journalistes notent. Certains photographient les lignes tendues de la façade, d’autres suivent du regard la verticalité plus ou moins sévère des tours. Mourad Djellab précise que la communauté chrétienne, elle, demeure bien présente dans la ville. «42 000 lors d’un recensement de 2022», glisse-t-il. Ou peut-être un peu plus. Les églises sont nombreuses à Casablanca. « Mais l’église officielle, c’est ce que l’on voit devant nous : le Sacré-Cœur.» Même désaffectée, la cathédrale conserve une centralité symbolique, presque administrative, dans l’imaginaire urbain.
Puis vient le temps long. Mourad Djellab déroule la stratification historique du lieu avec la patience de l’érudit. Le Sacré-Cœur apparaît d’abord comme crypte dans les années 1920. Il devient paroisse dans les années 1930. Il s’achève architecturalement vers 1954, avant de s’ouvrir au public français en 1959, trois ans après l’indépendance. Cette ouverture accompagne la présence de Français d’avocats, de médecins, de notaires, de professeurs de langue française qui choisissent de rester au Maroc et de prolonger leur inscription sociale et culturelle dans ces lieux hérités du Protectorat.
La cathédrale, observe-t-il, est une architecture de transition. Inspirée des grandes cathédrales européennes, elle en reprend les codes sans jamais les imiter servilement. La nef s’élève avec retenue, les contreforts rythment l’élévation, les deux tours rectangulaires encadrent la façade avec une rigueur presque géométrique. L’Art Déco y dialogue avec une austérité assumée, tandis que le béton clair, matériau moderne par excellence, impose une discipline visuelle proche de l’ascèse. Rien n’est décoratif : tout est structure, tout est intention.
Mais le regard de Mourad Djellab ne s’arrête jamais à un seul édifice. Très vite, il élargit la focale. «Le Maroc est un pays musulman, bien sûr, mais il a toujours été un croisement de civilisations, de cultures et de religions.» La cathédrale devient alors un seuil vers une histoire beaucoup plus vaste. Il évoque les premières vagues juives dès le VIᵉ siècle avant Jésus-Christ, celles qui suivent la destruction du temple de Jérusalem, puis celles de l’an 70. Il rappelle l’arrivée des Séfarades après la chute de Grenade en 1492, d’abord au nord du Maroc, avant leur diffusion progressive dans l’ensemble du royaume.
A cette trame, souffle-t-il, s’ajoutent les Berbères, premiers habitants du nord de l’Afrique, la période romaine lorsque le Maroc est province de l’Empire sous Caracalla et Caligula, puis les basculements religieux successifs, du judaïsme au christianisme, avant l’arrivée de l’islam avec les Arabes venus de la péninsule Arabique. « Il y a eu plusieurs arrivées, plusieurs passages », résume Mourad Djellab. Le mot s’impose comme une clé de lecture : passage des peuples, des croyances, des formes architecturales. Autour de lui, les journalistes écoutent dans un silence presque religieux. La visite se transforme en exercice de diplomatie culturelle ou le Maroc se raconte comme un territoire de sédimentation lente, où chaque époque laisse une trace lisible pour qui sait regarder.
PSN (CASABLANCA)
Notre-Dame-de-Lourdes, prière et mémoire au cœur de Casablanca
Après la blancheur silencieuse du Sacré-Cœur, le groupe se dirige vers l’église Notre-Dame-de-Lourdes, autre repère du patrimoine chrétien casablancais. Construite en 1954 par l’architecte Achille Dangleterre et l’ingénieur Gaston Zimmer, elle s’élève aujourd’hui comme un phare discret de spiritualité et d’histoire, encore actif dans la vie de la cité. Deuxième église de Casablanca après le Sacré-Cœur, elle incarne la continuité d’une présence catholique longtemps intégrée au tissu urbain.
Dès l’entrée, une reproduction presque fidèle de la grotte de Lourdes, inspirée de la célèbre cavité française, capte le regard. Les pierres reproduisent avec précision la texture et l’ombre du site original, tandis que des fleurs déposées à ses pieds rappellent l’esprit de dévotion universelle. « Elle symbolise un lien spirituel qui dépasse les frontières », souligne le père André Keumaleu, curé de la paroisse, accueilli par le soleil qui traverse les vitraux colorés. La lumière y joue comme un révélateur, projetant sur le sol des éclats polychromes, à la fois décoratifs et méditatifs. A l’intérieur, l’église s’ouvre sur une nef lumineuse, sobre et élégante, où les vitraux de Gabriel de la Gloire retracent les grandes étapes de l’histoire du christianisme. Les figures saintes se détachent dans des cadres rouges, bleus et dorés, ponctuant la lumière naturelle d’une narration visuelle. Chaque tableau de verre dialogue avec le béton clair et les lignes géométriques de la construction, témoin d’un modernisme retenu et réfléchi, où l’Art Déco se marie à l’ascèse sacrée.
Le père André Keumaleu prend la parole, sa voix mesurée mais chaleureuse : « Cette église est un lieu de prière, mais aussi un espace ouvert où chacun peut entrer et comprendre notre histoire commune. » Il rappelle que la communauté catholique casablancaise, bien que réduite aujourd’hui à 1 200–1 500 fidèles, principalement des étrangers et des ressortissants subsahariens, continue de vivre au rythme des célébrations, des baptêmes et des messes dominicales. 9 prêtres assurent le service pastoral, offrant présence et guidance dans un environnement où les religions cohabitent depuis des siècles.
Le guide touristique Mourad Djellab replace ensuite l’édifice dans son contexte urbain et historique : « Casablanca a compté environ 40 000 chrétiens à une époque. Ces bâtiments témoignent d’une cohabitation ancienne et pacifique entre cultures musulmane et chrétienne. » Selon lui, Notre-Dame-de-Lourdes, comme le Sacré-Cœur, n’est pas seulement un lieu de culte : c’est un point de repère urbain, un témoin de l’histoire et de la mémoire collective, où architecture et spiritualité dialoguent avec la vie quotidienne de la ville.
Le regard parcourt la nef, s’attarde sur les colonnes épurées, les arcs doux et la lumière filtrée par les vitraux. Comme devant le Sacré-Cœur, dans cet antre de la chrétienté, le religieux et le civil se superposent sans conflit. L’Eglise vit dans la cité, accueillant fidèles et visiteurs, mémoire et prière, dans un équilibre délicat. Chaque pas résonne sur le sol poli, et l’air, chargé d’encens et d’histoire, semble porter un message immuable : Casablanca, ville de passages et de rencontres, conserve dans ses pierres l’écho des croyances et des peuples qui l’ont traversée.
PSN (CASABLANCA)
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