Bourama Keita, spécialiste du tourisme a la retraite : « Il faut donner aux Maliens l’envie de découvrir leur propre pays »
Le Mali consacre le mois de septembre au tourisme interne. Une initiative qui intervient dans un contexte difficile pour le secteur, mais qui nourrit aussi l’espoir d’une nouvelle dynamique. Est-il le bon moment ?
La relance est-elle possible ? Nous avons approché Bourama Keita, ancien spécialiste du tourisme, aujourd’hui à la retraite. A ses dires, le Mali a beaucoup à montrer. Et d’ajouter que « Nous devons simplement recommencer à le regarder avec des yeux de voyageurs ».
Arc-En-Ciel : Vous avez suivi l’évolution du tourisme malien pendant plusieurs années. Que vous inspire ce Mois du Tourisme ?
Bourama Keita : Franchement, je trouve que c’est une bonne initiative. Et je dirai même qu’elle arrive à point nommé. Pourquoi ? Parce qu’on a beaucoup parlé du tourisme international, des visiteurs qui viennent de l’extérieur, des grandes destinations… Mais il y a une question qu’on oublie parfois : est-ce que nous-mêmes, Maliens, connaissons suffisamment notre pays ?
Je vais vous donner un exemple. Vous pouvez rencontrer quelqu’un à Bamako qui connaît très bien Paris, Dakar ou Abidjan, mais qui n’a jamais mis les pieds dans certaines villes ou certains sites du Mali. Ce n’est pas une critique, c’est simplement une réalité. Donc, si nous voulons relancer le tourisme, pourquoi ne pas commencer par notre propre population ?
Mais le tourisme, c’est d’abord le déplacement. Et aujourd’hui, voyager à l’intérieur du Mali n’est pas toujours simple…
Oui, absolument. Et il ne faut surtout pas faire semblant de ne pas voir cette réalité. Le tourisme, c’est le déplacement. Vous quittez votre maison, vous prenez une voiture, un bus ou un autre moyen de transport, vous allez ailleurs. Parfois, c’est à cinquante kilomètres ; parfois, c’est à cinq cents kilomètres. Il faut donc que les conditions soient réunies. La sécurité est évidemment essentielle.
Mais je ne pense pas qu’il faille dire : « Puisque la situation est difficile, on ne fait rien. » Non. Il faut plutôt se demander : qu’est-ce qu’on peut faire aujourd’hui, dans les conditions qui sont les nôtres ? C’est là que je trouve l’idée du tourisme interne intéressante.
Concrètement, par où faudrait-il commencer ?
Par les destinations accessibles. C’est aussi simple que cela. On ne peut pas demander à une famille de prendre la route pendant des heures pour aller dans une zone où elle ne se sent pas en sécurité. Il faut commencer près de chez nous, avec des circuits courts. Pourquoi ne pas organiser des sorties le week-end ? Une journée à la découverte d’un site, une nuit dans une autre localité, une visite culturelle, une découverte gastronomique… Ce sont de petites choses, mais elles peuvent créer une habitude. Et surtout, il faut que ces déplacements soient bien organisés.
Vous voulez dire qu’il faut professionnaliser davantage le tourisme interne ?
Oui, et beaucoup plus. Quand quelqu’un décide de voyager, il doit pouvoir trouver facilement les informations. Où vais-je ? Qu’est-ce que je peux voir ? Combien cela coûte ? Où vais-je dormir ? Qui peut me guider ? Comment se rendre sur place ?
Aujourd’hui, avec les téléphones et les réseaux sociaux, cela devrait être beaucoup plus facile.
Il faut créer de véritables petits produits touristiques. Par exemple : « Week-end découverte de telle localité », avec le transport, la visite, l’hébergement et éventuellement les repas. La personne paie et sait ce qui l’attend. C’est cela qui peut rassurer les gens.
Et l’économie locale dans tout cela ?
C’est justement là que le tourisme devient intéressant. Un touriste ne fait pas que visiter un monument. Il mange. Il se déplace. Il dort quelque part. Il achète peut-être un objet artisanal. Il prend un guide.
Regardez le nombre de personnes qui peuvent gagner quelque chose à partir d’un seul voyageur : le chauffeur, le guide, l’hôtelier, le restaurateur, l’artisan…
Imaginez maintenant qu’un groupe de cinquante personnes arrive dans une localité. L’argent dépensé ne disparaît pas. Il circule dans la communauté.
C’est pour cela que je dis que le tourisme peut être un véritable outil de développement local.
Mais comment faire pour que les populations locales soient réellement associées ?
Il faut les mettre au centre. On ne peut pas arriver dans un village, prendre des photos, visiter un site et repartir. Les habitants doivent avoir leur place dans le projet. Il faut former les jeunes pour devenir guides. Il faut aider les femmes qui produisent des objets artisanaux ou des produits alimentaires locaux. Il faut encourager l’hébergement chez l’habitant lorsque les conditions le permettent.
Et puis, il faut expliquer aux communautés que protéger un site, une tradition ou un savoir-faire peut aussi créer des revenus.
Quand une population comprend qu’un patrimoine peut lui apporter quelque chose, elle devient naturellement l’une de ses premières protectrices.
Vous parlez beaucoup des jeunes. Quel rôle peuvent-ils jouer ?
Un rôle énorme ! Les jeunes sont déjà sur les réseaux sociaux. Ils filment, ils photographient, ils racontent. Pourquoi ne pas utiliser cette énergie pour faire connaître les destinations maliennes ?
Il y a des jeunes qui peuvent devenir de véritables ambassadeurs de leur région. Ils peuvent faire des vidéos, raconter l’histoire d’un site, présenter un artisan, montrer une fête traditionnelle.
Mais il faut les accompagner. Il faut leur apprendre à produire des contenus de qualité et à raconter leur patrimoine avec sérieux.
Le programme prévoit justement un panel sur le numérique et l’intelligence artificielle. Qu’en pensez-vous ?
C’est une très bonne chose. Le tourisme ne peut pas rester en dehors de cette révolution.
Aujourd’hui, avant de voyager, beaucoup de gens cherchent d’abord des informations sur Internet. Ils regardent des vidéos, des photos, les commentaires d’autres voyageurs.
Il faut donc que le Mali soit présent là où les voyageurs cherchent l’information.
L’intelligence artificielle peut nous aider à traduire les informations, préparer des itinéraires, répondre aux questions des visiteurs ou mieux présenter certains sites.
Mais attention : la technologie ne fait pas tout. Vous pouvez avoir le plus beau site Internet du monde ; si, une fois arrivé sur place, le visiteur ne trouve personne pour l’accueillir correctement, il ne reviendra pas.
Donc, il faut aussi investir dans l’accueil ?
Absolument. Et c’est même fondamental. Le souvenir d’un voyage, ce n’est pas seulement le monument qu’on a vu. C’est aussi la manière dont on a été accueilli.
Il faut former les guides, les agents d’accueil, les restaurateurs, les hôteliers. Il faut apprendre à recevoir, à renseigner, à écouter. Parfois, un simple sourire et une bonne information peuvent faire beaucoup.
Si vous deviez proposer une feuille de route au ministère, que lui conseilleriez-vous ?
Je commencerais par trois étapes. A court terme, il faut identifier les destinations accessibles, créer quelques circuits simples et les faire connaître. Il faut aussi soutenir les professionnels qui existent déjà. Je dis bien soutenir dans le vrai sens du mot.
A moyen terme, il faut structurer ces circuits. Former les acteurs, améliorer l’accueil, travailler sur les hébergements, la signalisation, les infrastructures et surtout associer les collectivités et les populations.
Et à long terme, il faut avoir une vraie stratégie pour la Destination Mali. Une stratégie qui ne change pas tous les deux ans, mais qui s’inscrit dans la durée. Parce que le tourisme, ce n’est pas une activité que l’on développe en quelques mois.
Vous êtes aujourd’hui à la retraite. Avec le recul, êtes-vous optimiste pour le tourisme malien ?
Oui, je suis optimiste. Je le dis sincèrement. Pourquoi ? Parce que le Mali, malgré la crise a quelque chose qu’on ne peut pas fabriquer facilement : son histoire et sa culture.
Nous avons un patrimoine immense. Nous avons des traditions, de la musique, de l’artisanat, une gastronomie, des paysages, des villes et des villages qui ont quelque chose à raconter.
Le problème n’est pas de savoir si nous avons quelque chose à montrer. Nous avons beaucoup à montrer. Le véritable défi, c’est de mieux organiser tout cela et de créer les conditions pour que les gens puissent le découvrir.
Mais peut-on vraiment relancer le tourisme dans le contexte actuel ?
Oui, mais il faut être intelligent dans notre manière de le faire. Il ne faut pas vouloir tout faire en même temps. Il faut avancer étape par étape.
Là où les conditions sont réunies, on développe. Là où elles ne le sont pas encore, on prépare. On forme les jeunes, on réhabilite les sites, on améliore les informations, on prépare les circuits.
Ainsi, le jour où les conditions seront meilleures, nous serons prêts. C’est cela aussi, préparer l’avenir.
Finalement, quel est, selon vous, le véritable enjeu de ce Mois du Tourisme ?
Pour moi, c’est de créer un déclic. Que quelqu’un à Bamako se dise : « Je connais très peu cette région, pourquoi ne pas aller la découvrir ? ».
Qu’une famille décide de passer un week-end ailleurs. Qu’un jeune découvre qu’il peut travailler comme guide. Qu’une femme puisse vendre ses produits à des visiteurs. Qu’un artisan trouve de nouveaux clients.
Si le Mois du Tourisme provoque cela, même modestement, ce sera déjà beaucoup. Et puis, il y a quelque chose de plus profond. Quand vous découvrez votre pays, vous le regardez différemment. Vous comprenez mieux ses différences, ses cultures, ses histoires. Vous découvrez que le Mali ne se limite pas à Bamako. C’est aussi cela, le patriotisme : connaître ce pays, apprécier ce qu’il possède et avoir envie de le préserver.
Un dernier mot pour les Maliens ?
Je leur dirais : voyagez quand vous le pouvez, découvrez ce qui est à votre portée et faites connaître ce que vous avez vu.
Il ne faut pas forcément attendre d’avoir beaucoup d’argent pour découvrir son pays. Parfois, une petite excursion suffit. Et surtout, ne sous-estimons jamais ce que nous avons.
Le Mali a beaucoup à montrer. Nous devons simplement recommencer à le regarder avec des yeux de voyageurs. Le reste viendra progressivement.
Propos recueillis par
Yaye Astan Cissé