Nanténin Keïta athlète et fille de la star de la musique Salif Keïta : «Faire ce qu’on a envie de faire, malgré le handicap»

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Nantenin Keïta, athlète de haut niveau, est née au Mali il y a 31 ans.  Atteinte de déficience visuelle due à la particularité génétique héréditaire de l’albinisme, Nantenin a été championne du monde d’athlétisme handisport, en 2006 à Assen (Pays-Bas), et en 2015, à Doha (Qatar). Médaillée aux Jeux paralympiques en 2008 à Pékin (Chine) et en 2012 à Londres (Angleterre), Nantenin est titulaire d’une Licence de Sciences de l’éducation. Elle travaille en région parisienne, au sein de l’entreprise Malakoff Médéric, dans le domaine des ressources humaines. Nous l’avons rencontrée à Paris quelques semaines avant son départ pour Rio (Brésil) où se tiendront les XVème Jeux paralympiques.

 

Le Reporter Mag : Comment avez-vous découvert l’athlétisme ?

 

Nantenin Keïta : J’avais 13 ans, j’étais en classe de 5ème au Collège Pierre Villey, établissement pour jeunes déficients visuels, dans le 18ème Arrondissement de Paris.  Ma professeure d’EPS (Education physique et sportive) a inscrit toute notre classe à une compétition d’athlétisme pour scolaires malvoyants. C’était ma première compétition. Sans entraînement spécifique, j’ai fini 2ème et ma meilleure amie, 1ère.  C’était génial. Je n’ai rien fait de spécial jusqu’à la compétition scolaire suivante, deux ans plus tard. J’étais en classe de 3ème. J’ai terminé 1ère et mon amie 2ème.  C’est là que la Fédération française  de handisport nous a proposé de suivre un stage. Nous avons accepté, car c’était sympa de partir toutes les deux à Nîmes, dans le Sud de la France. Nous n’envisagions pas une carrière d’athlète. Pendant le stage, nous avions deux entraînements par jour, ce qui a été très éprouvant physiquement. À la fin de la semaine, je ne pouvais plus courir, j’avais mal, j’avais mal partout. Ensuite, nous avons continué dans le cadre du Club de Nancy, dans l’Est de la France. Le Club nous avait prises sous sa coupe. Nous avons participé à des championnats inter-clubs, aux Championnats de France. Mon amie et moi arrivions toujours en tête de ces compétitions handisports. Nous nous sommes laissées prendre au jeu de la compétition sportive. En 2002, ils nous ont enrôlées dans le Championnat du monde. Ce fut ma première rencontre internationale, mais, je ne m’étais entraînée que pendant les quinze jours qui avaient précédé. À ma grande surprise, c’est sur le «400 mètres» que j’ai été meilleure, je suis arrivée 2ème. Je pensais être la reine du «100 mètres» et pourtant, je n’ai terminé que 5ème. Ce fut une grosse désillusion. Cela m’a permis de comprendre l’utilité de l’entraînement.

 

Pour atteindre ce haut niveau, il vous a donc fallu un entraîneur ?

Oui. Philippe Lefèvre m’a appris beaucoup. Depuis 2014, c’est Marc Vecchio qui m’entraîne. Avec lui, j’ai une nouvelle approche du 400m.

 

Comment faites-vous pour combiner vos obligations professionnelles, l’entraînement et les compétitions ?

Malakoff Médéric signe des contrats spéciaux aux sportifs de haut niveau. Cela nous dégage tout le temps nécessaire. Personnellement, entre le lundi et le samedi, j’ai une quinzaine d’heures d’entraînement. Ces temps aménagés sont une véritable chance. Nous pouvons mener notre carrière sportive, sans abandonner notre carrière professionnelle. Au-delà de 35 ans, lorsque nous devons quitter les compétitions, nous réintégrons l’entreprise à temps plein.

 

Vous courez sous les couleurs françaises, n’est ce pas ?

Oui. Je vis en France depuis l’âge de 2 ans, j’y ai fait toute ma scolarité, je suis Française ; donc, je trouve très légitime de courir pour la France. Mais, je suis Malienne ; je suis née au Mali, mes parents aussi. J’aurais aimé parfois courir pour le Mali aussi. D’ailleurs, en 2005, au Mali, j’ai remis mon dossier aux autorités handisports du pays. Malgré le très bon accueil, ma démarche est restée sans suite.

 

Il y a de très nombreux handicapés au Mali. Dans quelle mesure bénéficient-ils d’une organisation «handisports» ?

Ce n’est pas facile, même s’il existe une structure officielle. C’est probablement une question de moyens. Aux Paralympiques de 2012, dans ma discipline, il y avait un athlète malien, amputé de bras, qui a concouru aux 100 et 200 mètres. Des possibilités existent donc.

 

Les prochains Jeux paralympiques se tiendront du 7 au 18 septembre 2016, à Rio (Brésil). France Télévisions consacrera 100 heures de retransmission en direct aux compétitions, n’est ce pas ?

Oui, c’est une immense avancée. Les Anglais avaient fait un énorme travail pour préparer le public aux Jeux paralympiques de 2012 à Londres. Les gens connaissaient leurs athlètes handicapés aussi bien que leurs athlètes valides. On l’a constaté dans les stades. Les gens les acclamaient par leur nom. C’était merveilleux. La France a du retard, mais elle est en train de le rattraper. France Télévisions donne une certaine visibilité à quelques Championnats du monde, notamment en athlétisme, sous la coupe de Patrick Montiel.

 

Pourquoi ne pas inclure les Paralympiques dans les Jeux olympiques pour valides ?

Je rêve de cette intégration, mais il est trop tôt. Dans dix ans peut-être, quand les mentalités auront changé, quand l’handisport aura drainé l’attention qu’il mérite. Pour le moment, ce serait une erreur, les épreuves pour valides occulteraient celles pour handicapés. Sachons être patients.

 

Quels espoirs vos succès sportifs peuvent-ils susciter chez les personnes handicapées, en général et chez les Albinos, en particulier ?

Ce que j’aime, c’est faire ce que j’ai envie de faire, malgré mon handicap visuel sévère. Courir, c’est montrer aux gens que quand on a envie, on y arrive. Certes, plus ou moins bien, selon le handicap, mais peu importe,  l’important, c’est de faire. Courir, c’est montrer qu’être Albinos, malgré le handicap physique, malgré le handicap social, ce n’est pas la fin du monde. Chacun a son contexte de vie évidemment, mais les gens doivent comprendre et admettre, qu’on peut s’en sortir en étant Albinos, qu’on peut s’en sortir en ayant un handicap.  J’admets que c’est plus compliqué en Afrique qu’en France. Mais, les choses ne bougeront vraiment que si nous-mêmes les faisons bouger.

 

Vous êtes le symbole de la lutte pour les droits des Albinos ?

Être le symbole, c’est lourd à porter. Je n’ai pas encore fait assez de choses pour être le symbole de qui que ce soit ou de quoi que ce soit. Par contre, à travers moi, les gens peuvent prendre conscience que c’est possible, s’ils tentent.

 

Nantenin, je vous laisse le mot de la fin ?

Si les autorités africaines, en général et maliennes, en particulier, faisaient de la détection de talents sportifs parmi les handicapés, cela permettrait à tous ces jeunes de voir la vie différemment, de se projeter dans l’avenir autrement. Aux Paralympiques, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie arrivent déjà à faire venir des équipes fournies  et performantes. J’ose espérer que l’Afrique sub-saharienne y parviendra bientôt. Lorsque ma carrière sportive sera terminée, je ne refuserai pas de mettre mon expérience à profit pour développer le handisport au Mali et lui donner une envergure internationale.

Propos recueillis par Françoise WASSERVOGEL

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