Point de Vue : Mali–Chine : l’amitié de l'Hippopotame et du Dragon exige de la lucidité
À Bamako, une information administrative a suffi à réveiller les passions
« À partir du 15 septembre, les citoyens maliens souhaitant obtenir un visa pour la Chine devront temporairement déposer leur dossier à Dakar, Abidjan ou Rabat. » L’annonce a aussitôt fait le tour des réseaux sociaux, alimentant commentaires, soupçons, extrapolations et, comme souvent sous nos tropiques numériques, quelques théories plus rapides que les faits. Or, le communiqué de l’ambassade de Chine est pourtant sans ambiguïté : la mesure est liée à la reconstruction de sa section consulaire, rendue nécessaire par des travaux routiers. L’ambassade précise par ailleurs que d’autres services consulaires reprendront ou continueront à Bamako et que la délivrance des visas y sera rétablie dès l’achèvement des travaux. Quelques jours après l’annonce, la représentation chinoise a même dû publier une nouvelle déclaration pour démentir les informations jugées infondées et rappeler que son engagement dans le partenariat stratégique avec le Mali demeurait intact.
Il n’y a donc pas, à ce stade, de crise diplomatique. Pas de rupture. Pas de froid officiellement déclaré entre Bamako et Pékin. Mais faut-il, pour autant, refermer le dossier en disant qu’il ne s’agit que d’un simple détail technique ? Certainement pas. Car parfois, les petites décisions administratives révèlent de grandes réalités. Et celle-ci a le mérite de mettre en lumière une question beaucoup plus profonde : quelle place le Mali entend-il réellement occuper dans sa relation avec la Chine ?
Il suffit de parcourir Bamako, et désormais bien au-delà de Bamako, pour mesurer l’ampleur de la présence chinoise. Elle n’est plus une curiosité exotique ni même une simple coopération diplomatique. Elle est devenue une réalité économique quotidienne. Commerce, import-export, télécommunications, bâtiments et travaux publics, énergie, industrie, restauration, équipements, médecine, technologies : la Chine est partout où se construit, se vend, s’importe ou se négocie quelque chose. Mais surtout, elle sait s’organiser. Le commerçant chinois n’arrive presque jamais seul. Derrière lui se trouve souvent une chaîne invisible mais redoutablement efficace C’est une affaire d’organisation. Et c’est précisément là que le débat devrait commencer.
Une vieille histoire, bien avant le Dragon commercial
Les jeunes générations auraient tort de croire que la Chine vient seulement de découvrir le Mali. L’histoire de cette relation remonte aux premières années de notre indépendance. La coopération sino-malienne a participé à l’édification d’une partie importante de l’architecture industrielle et infrastructurelle du pays. Textile, sucre, pharmacie, thé, infrastructures sportives et publiques : la liste est longue. COMATEX, SUKALA, l’UMPP, l’usine de thé de Farako, puis le Centre international de conférences de Bamako, le Stade du 26 mars, le troisième pont, l’Hôpital du Mali, la Cité universitaire de Kabala et d’autres projets témoignent de cette profondeur historique. Ces investissements rappellent que la relation entre les deux pays ne date ni des smartphones bon marché, ni des motos, ni des conteneurs qui alimentent aujourd’hui nos marchés.
Plus récemment encore, Bamako et Pékin ont élevé leur relation au rang de partenariat stratégique, avec une coopération couvrant les infrastructures, l’énergie, les mines, l’agriculture, la santé, l’éducation, les nouvelles technologies et le commerce. Le gouvernement malien lui-même souligne désormais l’enjeu des transferts de technologies et la nécessité de tirer meilleur parti des opportunités commerciales ouvertes par la Chine. Cette histoire impose donc une première règle : caricaturer la Chine en ennemi du Mali serait aussi absurde que de présenter la Chine comme notre sauveur naturel.
Le sous-sol, miroir de nos propres faiblesses
C’est dans le domaine minier que cette nécessité de lucidité apparaît avec le plus de force. L’orpaillage anarchique, l’exploitation clandestine, la circulation de machines et l’intervention d’opérateurs étrangers dans certaines zones aurifères constituent aujourd’hui des sujets de souveraineté, de sécurité et d’environnement. Des acteurs chinois sont parfois mis en cause, de nos jours, dans des activités illégales, notamment là où la faiblesse du contrôle de l’État transforme les richesses nationales en terrain de prédation. Il faut le dire clairement : lorsqu’une machine chinoise détruit une rivière à Bourdala, bouleverse un sol, pollue un espace agricole ou exploite illégalement une ressource malienne, sa nationalité ne doit pas constituer une circonstance atténuante. Mais la lucidité impose aussi une autre vérité : « Le problème n’est jamais seulement celui qui entre. Le problème est aussi celui qui laisse entrer. » Un dicton maure dixit.
Un État qui ne connaît pas suffisamment son sous-sol finit toujours par découvrir que d’autres le connaissent mieux que lui. Un pays qui ne contrôle pas ses permis, ses frontières, ses couloirs de transport et ses circuits financiers finit par apprendre trop tard où est partie sa richesse. Il est facile d’accuser l’étranger lorsque l’or a déjà quitté la terre. Il est beaucoup plus difficile de se demander pourquoi nous n’avons pas vu venir la pelle mécanique. La présence d’opérateurs chinois dans certains secteurs informels ou illégaux doit donc être combattue avec fermeté lorsqu’elle est établie. Mais cette fermeté doit viser toutes les nationalités et, surtout, tous les complices locaux. Car aucune machine ne traverse durablement un territoire sans silence, sans relais, sans protection ou sans défaillance quelque part.
Le Dragon ne dort pas. Mais l’Hippopotame doit se réveiller.
Revenons donc à cette histoire de visa. Pourquoi cette décision administrative a-t-elle suscité autant d’émotion ? Parce qu’elle a brutalement rappelé une réalité que nous préférons parfois oublier : une partie importante de notre économie commerciale regarde vers la Chine. Certains de nos commerçants y vont chercher leurs marchandises. Nos importateurs y ont leurs fournisseurs. Nos entrepreneurs y recherchent des équipements. Nos étudiants y cherchent des formations. Nos hommes d’affaires y poursuivent des opportunités. La Chine est devenue, pour beaucoup, une porte économique. Mais voilà précisément la question que nous devons nous poser : pourquoi sommes-nous si nombreux à dépendre d’un visa pour aller acheter ce que nous revendrons ensuite chez nous ? Pourquoi importons-nous autant sans suffisamment transformer ? Pourquoi achetons-nous des produits finis chinois lorsque nous disposons parfois des matières premières ? Pourquoi parlons-nous de souveraineté après avoir abandonné des pans entiers de notre marché ? Pourquoi n’avons-nous pas encore suffisamment développé des centrales d’achat ? La réponse ne se trouve pas à Pékin. Elle se trouve d’abord à Bamako. Et probablement dans de nombreuses capitales africaines qui se découvrent soudain vulnérables lorsqu’un partenaire étranger modifie ses procédures administratives.
De l’amitié, oui. De l’aveuglement, non.
Il serait donc injuste de faire de la Chine le bouc émissaire de toutes nos faiblesses. Le véritable problème commence lorsqu’un pays ne sait plus clairement quels sont les siens. Le défi n’est pas de faire partir le Dragon. Le défi est de faire grandir l’Hippopotame. La fermeture temporaire du service des visas chinois ne doit pas déboucher sur une crise là où les faits n’en établissent pas l’existence. Mais cette affaire aura au moins eu une vertu : celle de nous tendre un miroir. Et dans ce miroir, ce n’est peut-être pas le Dragon que nous devons regarder avec le plus d’inquiétude. C’est l’image de notre Hippopotame.
Retenons surtout que l’Hippopotame et le Dragon peuvent partager le même horizon. À une condition : que l’Hippopotame ne s’endorme jamais pendant que le Dragon, lui, reste éveillé.
Seidina Oumar Dicko – SOD