Concilier le droit au respect de la vie privée et la liberté d'expression : 120 directeurs de publication et responsables de médias à l'école de l'APDP
L'Association des éditeurs de presse privée (Assep) et l'Autorité de protection des données à caractère personnel (APDP) ont organisé, les 17 et 18 septembre 2026...
L'Association des éditeurs de presse privée (Assep) et l'Autorité de protection des données à caractère personnel (APDP) ont organisé, les 17 et 18 septembre 2026, dans un hôtel de la place, des journées de renforcement de capacités à l'intention de 120 directeurs de publication et responsables de médias sur la protection des données à caractère personnel.
L'ouverture des travaux était présidée par le représentant du ministre de la Communication, de l'Economie numérique et de la Modernisation de l'administration, Mohamed Ag Albachar. C'était en présence du président de l'APDP, Pr. Mamoudou Samassékou, du président de l'Assep, Boubacar Yalkoué, du représentant du président de la Haute autorité de la communication (Hac), Mohamed Kanouté, du vice-président de la Maison de la presse, Daouda Konaté, des anciens présidents de l'Assep et des présidents des organisations professionnelles des médias.
Dans son intervention, le président de l'Assep, Boubacar Yalkoué, s'est réjoui de la présence massive des directeurs de publication et responsables de médias à l'ouverture des deux journées de renforcement des capacités consacrées à un sujet d'une importance capitale pour la profession de journaliste : la protection des données à caractère personnel et la conciliation entre le droit au respect de la vie privée et la liberté d'expression. Selon lui, en quelques années, le numérique, Internet et les réseaux sociaux ont bouleversé nos habitudes, nos méthodes de travail et même notre rapport au temps. Car une information qui, hier encore, nécessitait des heures, voire des jours, pour être collectée, vérifiée et publiée, peut aujourd'hui faire le tour du monde en quelques secondes. Mais, déplore-t-il, cette formidable révolution comporte également son lot de responsabilités parce que derrière chaque nom, chaque photographie, chaque numéro de téléphone, chaque témoignage, chaque image ou chaque information publiée, il peut y avoir une personne, une famille, une dignité, une histoire et parfois une vie entière. "Informer est un droit. Mais informer est également une responsabilité. C'est précisément là que se situe toute la pertinence du thème qui nous réunit : comment concilier le droit au respect de la vie privée avec la liberté d'expression ? Cette question n'est ni théorique ni secondaire. Elle se pose quotidiennement dans nos rédactions", a-t-il fait remarquer.
Capacité à exercer dans le respect des lois
Avant de s'interroger : "Jusqu'où pouvons-nous aller dans la recherche de l'information ? Quelles données pouvons-nous collecter ? Lesquelles pouvons-nous publier ? Dans quelles circonstances le droit du public à l'information peut-il justifier la divulgation d'une donnée personnelle ? Où s'arrête la liberté d'informer et où commence l'atteinte à la vie privée ?" Et de rappeler que l'Assep est profondément convaincue que le renforcement des capacités constitue l'un des moyens les plus efficaces pour permettre à notre presse de relever les défis auxquels elle est confrontée. Avant de rassurer que son organisation ne se lassera jamais de rechercher et de promouvoir ce type d'initiatives au bénéfice de ses mandants. "Notre association ne peut se contenter de défendre les intérêts matériels et professionnels des éditeurs. Elle doit également contribuer à renforcer leurs compétences, leur professionnalisme et leur capacité à exercer leur métier dans le respect des lois, de l'éthique et de la déontologie", a martelé le patron de l'Assep. Et de poursuivre que "nous voulons une presse libre, mais également une presse responsable. Nous voulons une presse moderne, capable de s'approprier les outils du numérique sans perdre de vue les valeurs fondamentales qui fondent le journalisme. C'est dans cet esprit que nous avons souhaité rapprocher davantage l'Assep de l'Autorité de protection des données à caractère personnel".
A ses dires, la protection des données personnelles ne doit pas être perçue comme une contrainte supplémentaire imposée aux journalistes. Elle doit être comprise comme une composante essentielle du journalisme responsable. Une presse qui maîtrise les règles relatives aux données personnelles est une presse mieux préparée aux réalités du monde numérique, tout en invitant les responsables des médias à faire de leurs rédactions des espaces où la liberté d'informer et le respect de la personne humaine ne s'opposent pas, mais se complètent. Pour le représentant du président de la Hac, la question des données personnelles est un sujet récurrent dans la vie des médias. "Mais force est de reconnaître que le défi est encore plus grand à l'ère de l'explosion numérique qui crée les conditions d'une plus grande accessibilité aux données personnelles, mais aussi offre une profusion d'espaces pour leur diffusion.
La tentation est donc grande de franchir la ligne rouge dans un contexte exacerbé par la course aux scoops (la primeur de l'information)", a-t-il déploré.
Responsabilité éditoriale
Pourtant, renchérit-il, le Code d'éthique et de déontologie du journaliste au Mali rappelle des règles de prudence à la profession, notamment en son article 4 qui stipule que : "Le journaliste respecte la vie privée tant qu'elle n'interfère pas avec l'intérêt général". Avant de souligner, à travers ces références, le fait que le souci de précaution n'est pas absent dans l'utilisation des données personnelles dans le travail journalistique. "La Hac reste persuadée qu'une meilleure connaissance des obligations en matière de protection des données à caractère personnel sera d'un grand bénéfice pour les participants à la rencontre", martèle-t-il.
Quant au vice-président de la Maison de la presse, il dira que la presse occupe une place essentielle dans toute société démocratique parce qu'elle informe, alerte, contribue au débat public et permet aux citoyens de mieux comprendre les réalités qui façonnent leur environnement.
Au Mali, dit-il, malgré les nombreux défis auxquels ils sont confrontés, les médias continuent de jouer un rôle majeur dans l'information des populations et dans la consolidation de la citoyenneté. Mais cette responsabilité éditoriale s'accompagne également d'une responsabilité juridique et éthique. C'est précisément dans ce cadre que s'inscrit cette rencontre.
Dans l'exercice du métier, souligne-t-il, les médias collectent, enregistrent, conservent et diffusent quotidiennement une multitude d'informations permettant d'identifier des personnes : noms, photographies, numéros de téléphone, adresses, images, enregistrements sonores, informations professionnelles ou encore données relatives à des victimes, des témoins ou des personnes mises en cause.
Face à cet état de fait, une question simple, mais fondamentale, se pose : comment informer le public sans porter atteinte aux droits fondamentaux des personnes ?
A l'en croire, la réponse passe nécessairement par une meilleure connaissance des règles applicables et par l'adoption de pratiques professionnelles responsables. Car la protection des données à caractère personnel ne doit pas être perçue comme un obstacle à la liberté de la presse.
Elle doit plutôt être comprise comme un cadre permettant de concilier deux exigences essentielles : d'une part, le droit du public à l'information et, d'autre part, le respect de la vie privée, de la dignité et des droits des personnes.
Prévenir les atteintes aux données personnelles
Aux directeurs de publication, il leur dira que leur responsabilité est particulièrement importante. Car, en tant que dirigeants et responsables éditoriaux, ils sont au cœur des décisions relatives à la collecte, au traitement, à la conservation et à la publication des informations. Il leur appartient donc de mettre en place, au sein de leurs rédactions et de leurs entreprises, des mécanismes permettant de prévenir les atteintes aux données personnelles. Cela suppose notamment de sensibiliser les journalistes et l'ensemble du personnel, de définir des règles internes claires et de sécuriser les données au moment de la collecte, de la conservation et de la diffusion.
Pour sa part, le représentant du ministre de la Communication, de l'Economie numérique et de la Modernisation de l'administration, M. Albachar, a indiqué que cet échange est particulièrement important parce qu'il réunit les autorités de régulation, les responsables des entreprises de presse et les journalistes autour d'une question qui touche à la liberté d'expression, à la protection des citoyens et à la confiance dans l'espace public. Aussi, il doit clarifier les responsabilités, confronter les expériences et dégager des pratiques applicables dans les rédactions.
A ses dires, le développement du numérique a profondément transformé notre rapport à l'information. En effet, une actualité, une image ou un témoignage peut désormais être produit, diffusé et relayé en quelques secondes, bien au-delà de nos frontières. Et de poursuivre que les plateformes numériques ont élargi les espaces d'expression et permis à chaque citoyen de devenir, à son tour, producteur et diffuseur de contenus.
Cette évolution constitue une avancée majeure pour la liberté d'expression, le pluralisme de l'information et la vitalité du débat public. Elle accroît aussi les risques d'exposition abusive de données personnelles, d'atteinte à la dignité, de diffusion d'images sans précaution ou de mise en cause durable de personnes dans l'espace numérique.
Pertinence et proportionnalité des informations publiées
Pour lui, informer le public est une mission essentielle. Cependant, protéger la vie privée, l'intimité, la dignité et les données personnelles l'est tout autant. "Ces exigences ne s'opposent pas. Elles doivent être conciliées avec discernement, dans le respect de l'intérêt général, des droits d'autrui et des obligations professionnelles qui fondent la crédibilité de la presse", a-t-il précisé.
Et d'ajouter que la liberté d'expression ne peut justifier la diffusion de toute information sans limite. De même, la protection de la vie privée ne peut servir à soustraire au débat public des faits dont la connaissance répond à un intérêt légitime. L'équilibre repose notamment sur la nécessité, la pertinence et la proportionnalité des informations publiées. Dans ce cadre, dit-il, l'Autorité de protection des données à caractère personnel occupe une place centrale.
Car elle veille au respect des règles, prévient les risques, sensibilise les acteurs et accompagne ceux qui collectent, utilisent, conservent ou diffusent des données personnelles. Son action contribue à un environnement numérique de confiance, respectueux des droits fondamentaux.
En s'adressant aux patrons de la presse privée, il a déclaré que cette formation reconnaît leur responsabilité particulière. Il leur appartient de donner l'impulsion, de fixer des règles éditoriales claires et de veiller à leur application au sein des rédactions. La protection des données doit devenir un réflexe professionnel, intégré à chaque étape de la production et de la diffusion de l'information.
"Les enseignements de cette journée doivent aider les organes de presse à apprécier l'intérêt public d'une publication, à encadrer l'usage des images et des données d'identification, à protéger les personnes vulnérables et à sécuriser les informations recueillies. Ils doivent aussi encourager la formation continue des équipes", ajoute-t-il.
Rapprocher le droit des réalités du métier
Avant de rassurer que le gouvernement est pleinement conscient que la transformation numérique ne peut être durable sans la confiance des citoyens. La modernisation de l'Administration, la numérisation des services publics, le développement de l'économie numérique et l'essor des médias en ligne reposent tous sur une utilisation maîtrisée et responsable des données.
Ainsi, la donnée est au cœur de cette transformation. "Plus nos services et nos activités se numérisent, plus les garanties qui entourent les informations personnelles doivent être solides. Leur protection constitue une condition de la souveraineté numérique, de la sécurité des usages et de l'adhésion des citoyens aux nouveaux services", a renchéri M. Albachar.
Pour lui, cette responsabilité devient plus stratégique à mesure que les usages numériques progressent. L'APDP doit donc poursuivre son dialogue avec les administrations, les entreprises, la société civile et les médias. Sa coopération avec la Haute autorité de la communication et les organisations professionnelles de la presse est essentielle pour rapprocher le droit des réalités du métier.
Pour finir, il dira que la protection des données personnelles est une responsabilité partagée. Elle appelle l'engagement de l'Etat, des autorités de régulation, des entreprises, des médias et de chaque citoyen. "Dans le domaine de l'information, cet engagement doit se traduire par des repères communs, des procédures internes adaptées et une vigilance constante", a-t-il conclu.
Boubacar Païtao