AES comme cessation du mythe de la domination impérialiste
On a cru que la domination impérialiste était un fait. C'était un mythe. L'AES n'a pas seulement chassé des bases militaires ; elle a brisé la croyance qui les rendait possibles.
Pendant longtemps, nous avons analysé la domination impérialiste comme une réalité matérielle : bases militaires, Franc CFA, accords de défense, dépendance économique. Tout cela est vrai. Mais insuffisant.
Car une domination qui ne dure que par la force ne dure jamais longtemps. Pour durer, elle doit devenir croyance. Mythe.
C'est la leçon du jeune Marx que nous avons oubliée. Dans sa critique de l'aliénation, Marx montre que le dominé ne subit pas seulement une force extérieure ; il intériorise sa domination comme naturelle, comme indépassable. L'ouvrier aliéné ne croit plus possible un monde sans patron. Le colonisé, comme le dira plus tard Marcien Towa, finit par croire à sa propre infériorité philosophique.
La domination impérialiste en Afrique a fonctionné exactement ainsi. Son mythe fondateur était triple :
1. Le mythe de l'indispensabilité : "Sans nous, c'est le chaos."
2. Le mythe de l'invincibilité : "On ne peut pas se dresser contre nous."
3. Le mythe de l'incapacité : "Vous ne pouvez pas vous gouverner seuls."
Ce triple mythe a produit ce que j'appelle le citoyen sous-traitant : un peuple politiquement indépendant mais qui sous-traite sa sécurité, sa monnaie et sa pensée.
Ce que l'AES réalise depuis 2023 n'est donc pas une simple rupture géopolitique. C'est une opération philosophique. Une cessation du mythe.
Premièrement, l'AES a cessé le mythe de l'indispensabilité.
En demandant le départ des troupes étrangères et en assumant sa propre sécurité, malgré la guerre et le prix du sang, le Mali, le Burkina et le Niger ont démontré une chose simple : la sécurité n'est pas un produit importé. Elle est un effort collectif. C'est exactement ce que tu appelles, dans ton école du travail, la réconciliation avec l'effort. La dignité ne se décrète pas, elle se gagne.
Deuxièmement, l'AES a cessé le mythe de l'invincibilité.
Pendant 60 ans, on nous a expliqué qu'on ne pouvait pas dire "non". Dire "non" c'était l'isolement, la famine, le coup d'État. L'AES a dit "non". Et elle est restée debout. Elle a même créé une Confédération le 6 juillet 2024. Le "non" est devenu institution. Chez le jeune Marx, c'est le moment où l'homme aliéné reprend sa Gattungswesen, son essence générique : il cesse de subir l'histoire et commence à la faire.
Troisièmement, et c'est le plus important, l'AES cesse le mythe de l'incapacité.
En créant une force conjointe, une banque d'investissement confédérale en gestation, une doctrine de souveraineté alimentaire et éducative, l'AES prouve que la pensée du "nous" sahélien est possible. Nous ne sommes plus Maliens, Burkinabè, Nigériens en concurrence pour l'aide. Nous sommes un peuple confédéral qui expérimente.
Bien sûr, les matérialistes vulgaires diront : "Mais regardez les difficultés économiques !"
Justement. C'est parce que la désaliénation est un travail, pas un miracle. Comme Marx l'écrivait dans les Manuscrits de 1844, sortir de l'aliénation n'est pas retrouver un paradis perdu, c'est commencer le travail réel de l'homme qui se produit lui-même.
L'AES n'est donc pas la fin de la domination. Elle est la fin de son mythe. Et c'est plus radical. Car une armée se chasse. Un mythe, quand il est brisé, ne revient jamais sous la même forme.
Un peuple qui a cessé de croire à son impossibilité est déjà à moitié libre.
Job Diarra
Doctorant en philosophie — Critique de l'aliénation chez le jeune Marx
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