La première république malienne : Autopsie d’une dérive constitutionnelle programmée

Le 22 septembre 1960, le Mali indépendant se dotait d’une Constitution qui proclamait, dans son article 3, le pluralisme des partis et groupements politiques.

29 Nov 2025 - 10:38
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La première république malienne : Autopsie d’une dérive constitutionnelle programmée

Soixante-cinq ans plus tard, il est temps d’examiner lucidement ce que fut réellement cette Première République : non pas l’échec accidentel d’un projet démocratique, mais la mise en place méthodique d’une dictature dont les germes étaient inscrits dans le texte constitutionnel lui-même.

 La reconnaissance formelle du pluralisme politique dans la Constitution de 1960 relève de la supercherie. Pendant que le texte fondamental garantissait théoriquement la liberté d’association politique, le Ministre de l’Intérieur procédait à l’interdiction systématique de tous les partis autres que l’Union Soudanaise-RDA. Le choix offert aux Maliens était d’une simplicité brutale : adhérer à l’US-RDA de gré ou de force, ou subir la prison pour les plus chanceux, l’assassinat pour les autres. Une chape de plomb s’est abattue sur le pays. Cette contradiction entre le texte et la pratique n’était pas une dérive accidentelle. Elle révèle la nature profondément hypocrite d’un constitutionnalisme qui se voulait moderne dans la forme, mais qui organisait en réalité la concentration absolue du pouvoir.

La Constitution elle-même portait en elle les instruments de sa propre négation. En stipulant que “la politique du pays est définie par le Parti”, elle vidait de toute substance les autres institutions républicaines. Le Gouvernement n’était plus qu’un simple exécutant, “chargé de conduire” une politique décidée ailleurs. L’Assemblée Nationale s’est transformée en chambre d’enregistrement des volontés du Parti unique, tous les députés étant désignés par ce dernier. La disposition constitutionnelle prévoyant la motion de censure illustre parfaitement ce formalisme creux. Jamais utilisée, elle était si factice que le Constituant a oublié d’inscrire son corollaire naturel dans un régime parlementaire : le droit de dissolution. Cette omission n’était pas un oubli technique, mais le symptôme d’une architecture institutionnelle où les mécanismes de contrepoids n’étaient que décorum.

Le Président cumulait les fonctions de Président du Gouvernement, Président de la République, Chef de l’État et du Parti. Contrairement aux principes d’un régime parlementaire, il n’était désigné que par les seuls membres de son parti. La Constitution stipulait certes qu’il devait être “investi par les députés à la majorité absolue”, mais dans un parlement entièrement composé de militants du parti unique, cette investiture n’était qu’une validation mécanique. Ce monarque républicain détenait tous les pouvoirs sans aucun contrôle effectif. La pratique constitutionnelle a rapidement fait du Président un empereur mandingue, exerçant un pouvoir personnel débarrassé de toute contrainte institutionnelle.

Entre 1966 et 1968, le régime franchit les dernières étapes vers la dictature assumée. La création du Comité National de Défense de la Révolution le 1er mars 1966, puis la dissolution du Bureau Politique National de l’US-RDA le 22 août 1967, marquent un tournant : ce n’est plus seulement la Constitution qui est violée, mais aussi les statuts du Parti unique lui-même. L’épisode du 16 janvier 1968 reste un moment unique dans l’histoire constitutionnelle : la milice populaire encercle l’Assemblée Nationale et contraint la totalité des députés à démissionner collectivement. Puisque la Constitution n’avait pas prévu la possibilité de dissolution du parlement, le régime invente cette procédure aussi inédite qu’illégale. L’Assemblée est remplacée par une “délégation législative” de 28 membres désignés par le Secrétaire Général du Parti. À partir de ce moment, la dictature devient formelle. Le pouvoir n’est plus issu ni exercé au nom de la Constitution, mais au nom d’un seul homme.

Lorsque la Première République s’est écroulée, elle l’a fait sans résistance, comme un château de cartes. Cette fin révèle une vérité essentielle : un régime coupé de sa base, qui ne repose que sur la coercition et non sur l’adhésion populaire, ne peut prétendre à aucune légitimité durable. Aujourd’hui, alors que le Mali traverse une nouvelle crise de gouvernance sous régime militaire, il est impératif de tirer les leçons de cette histoire. La Première République nous enseigne qu’un texte constitutionnel, aussi élaboré soit-il, ne vaut rien s’il organise lui-même la concentration du pouvoir. Elle nous rappelle que le pluralisme démocratique ne peut être qu’une réalité effective, jamais une simple déclaration de principe.

Le mythe héroïque autour des pères fondateurs de la Première République doit céder la place à une analyse honnête des mécanismes institutionnels qui ont permis la dérive autoritaire. Tant que nous refuserons d’examiner lucidement comment un régime naissant a transformé une constitution républicaine en instrument de dictature personnelle, nous resterons condamnés à répéter les mêmes erreurs. La démocratie ne se décrète pas dans un texte. Elle s’enracine dans des institutions réellement indépendantes, des contrepouvoirs effectifs, et surtout dans le refus collectif de toute concentration excessive du pouvoir. C’est cette vigilance qui a manqué en 1960. C’est elle qui manque encore aujourd’hui.

 

Sambou Sissoko

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Commentaires (2)

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Chaca Doumbia
Chaca Doumbia 11 mois
N'oubliez pas le contexte de l'époque où le parti unique était en vogue dans les puissances anticolonialistes : URSS, la Chine maoïste,etc. La chute de l'URSS et les régimes d'Europe orientale à la fin des années 1980 où dominait le parti unique provoqua chez nous aussi la fin du parti unique du dictature Moussa Traoré. Et c'est pas fini. Partout en Occident la décroissance économique s'accélère, le chômage augmente. Le communisme va faire son retour chez les intellectuels maliens et africains. Peut être que de l'Afrique partira la véritable révolution communiste mondiale des chômeurs et chômeuses.
Kinguiranke
Kinguiranke 11 mois
Sissokoke, la democratie importee de France par nos premiers dirigeants et le socialisme/communisme qu'ils ont embrace après ne marchent pas dans la meme direction, donc tres vite elle a échoue! Ensuite récemment la democratie decretee a la Baule par la France par Francois Mitterrand a échoue pendant les 32 années passées. La democratie capitaliste ou la democratie socialiste ou communiste elle est le resultat d'une lutte d'un peuple et d'une Nation! Nous allons avec le Malikura bâtir une democratie qui nous convient le mieux
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