Opération Takouba: rassembler des forces spéciales européennes pour sauver le Mali?
Du côté allemand, c’est «nein»
Face à la crainte grandissante d’un enlisement au Sahel, le gouvernement français espérait la participation allemande à son nouveau dispositif, l’opération «Takouba», du nom du sabre des Touaregs. «Nous avons décidé de créer une unité de forces spéciales européenne», avait déclaré Florence Parly, ministre de la Défense, dès le mois de juin 2019 lors d’une visite au Commandement des Opérations Spéciales terre, à Pau. L’ambition est donc de déployer des unités non conventionnelles au Mali pour «transmettre leur savoir-faire d’exception aux militaires maliens». Le camouflet diplomatique allemand n’arrange pas l’exécutif français, mais le revers était sans doute prévisible. En effet, bien que l’Allemagne «s’intéresse quand même à la question du Sahel», selon le colonel Hogard (RE), avec qui nous nous sommes entretenus, le poids de la culture pacifiste chez nos voisins d’outre-Rhin conduit à des divergences stratégiques considérables: «il y a actuellement des tensions entre Merkel et Macron, mais le fond du problème, c’est l’opinion allemande». Et Jacques Hogard, ancien officier de Légion et de forces spéciales, qui dirige aujourd’hui le cabinet d’intelligence stratégique EPEE, de pointer le fossé entre les deux pays face aux opérations extérieures: «L’opinion allemande ne supporterait pas 13 morts comme nous l’avons supporté nous. Or, toute opération militaire présuppose d’accepter des pertes possibles. Nous sommes aussi un peu atteints du syndrome “zéro mort”, mais nous avons encore une culture d’engagement guerrier qui fait que l’opinion française peut le supporter davantage.»Certes, l’émotion suscitée par le drame du mois de novembre n’a pas remis en cause la présence de l’opération Barkhane au Sahel. Toutefois, la stratégie française dans la région est désormais remise en question. En clair: la France sait-elle ce qu’elle fait? Incapables de résister seules face à l’offensive djihadiste en 2013, les troupes maliennes sont encore durement étrillées lors d’attaques-surprises. L’opération Takouba viserait ainsi à accélérer leur autonomie: «tout en poursuivant notre combat contre les groupes terroristes, nous concentrons nos efforts vers la montée en puissance de nos forces partenaires», avait expliqué la ministre française.L’unité européenne de forces spéciales, une utopie?
L’horloge tourne: l’opération Takouba avait été annoncée pour janvier 2020. Or, pour l’instant, seuls trois officiers des forces spéciales belges et un détachement estonien viendront renforcer l’opération proposée par le gouvernement. L’Estonie, déjà présente depuis le mois d’août 2018, a accepté d’ajouter des éléments non conventionnels à son contingent. Bien sûr, 23 pays européens sont déjà présents au Sahel, dans le cadre de la mission des Nations unies (Minusma), qui compte près de 13.000 hommes. La force du G5 Sahel s’élève à 5.000 hommes et les troupes françaises à 4.500. Le retrait progressif des États-Unis, qui comptent encore 7.000 hommes sur le continent entier et 800 au Niger depuis 2013, isole davantage la France. Ce qui inquiète le pouvoir politique.«Vouloir faire un groupement de forces spéciales européen relève d’une utopie, comme nous pourrions parler d’une utopie, à une autre échelle, pour l’armée européenne. Il n’y a pas d’Europe politique, comment pourrait-il y avoir une Europe militaire? On se fait plaisir en alignant des contributeurs à la guerre, mais c’est pipeau.»En clair, l’exécutif risque de confondre deux combats pour le moins distincts: vaincre au Mali et construire l’Union européenne. Déjà à l’heure actuelle, le disposif qu’est la Mission de formation de l’Union européenne au Mali (EUTM) ne servirait «à rien», selon le colonel Hogard. Les 27 pays membres de l’UE ont envoyé près de 300 instructeurs, pour des résultats inexistants: «on est censés former des troupes, mais on les laisse livrées à elles-mêmes», regrette-t-il. «C’est à des Français de former des francophones», estime-t-il, du fait d’une histoire commune avec les pays du Sahel, histoire dont on ne «peut pas faire abstraction pour des raisons politico-médiatiques.» Et comme si ces tractations européennes ne suffisaient pas, la formation de l’armée malienne fait face à des problèmes d’organisation: «Au lieu de vouloir former des bataillons de 850 hommes avec des armements et des treillis flambants neufs, mais qui vont se débander au premier coup de feu, il vaudrait mieux avoir des unités plus petites et plus rustiques, avec des coopérants français issus par exemple des Troupes de Marine, qui savent très bien former les cadres de ces unités, leur donner une discipline au feu, alors qu’ils n’ont pour l’instant aucune envie d’entendre des balles siffler…»
Forces spéciales et unités conventionnelles, chacun son rôle!
De surcroît, le flou demeure en pratique: jusqu’à quel point les instructeurs français accompagneront-ils l’armée malienne sur le terrain, lors d’engagements contre les Groupes Armés Terroristes (GAT)?
Politique d’abord!
Les mission dites «de plus haut spectre» relèvent quant à elles de la compétence des unités spéciales: «décapiter une organisation, créer le trouble ou la peur chez l’adversaire, renverser le rapport de force moral et psychologique, après avoir mis en œuvre des procédures complexes». En d'autres termes, le «summum du savoir-faire politico-militaire». Mais en deçà de ces défis d’emploi des forces, c’est le défaut de but politique qui menace avant tout la France d’enlisement dans les sables du Sahel. Une menace qui exigerait donc, selon le colonel Hogard, de «renverser la table». [A suivre, demain à 12h00]Quelle est votre réaction ?
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