SIGNATURE DES ACCORDS DE LA REDDITION D’ALGER : Mali : Un Etat déliquescent, une armée pétainiste
I- LA CRISE
J’entretiens, avec le Président Amadou Toumani Touré, des relations bonnes et cordiales. Ces relations, que je voudrais même prendre le risque de qualifier, à ce jour, d’excellentes, ne datent pas de maintenant. Elles sont nées, au mitan de la transition démocratique qui, en sus du rôle qui a été le sien dans l’arrêt de la boucherie de janvier à mars 1991, a révélé au monde l’existence probable, au Mali, d’un colonel africain subsaharien d’un genre nouveau : du genre de ces élites militaires des pays asiatiques, dont les alliances avec les forces patriotiques civiles ont conduit aux décollages économiques enregistrés dans les fameux dragons d’Asie.
Bien entendu, nos liens se sont par la suite renforcés. D’abord pendant les 10 ans de règne du Président Konaré, en dépit de toutes les tentatives menées par ce dernier aux fins de braquer, l’un contre l’autre, son premier ministre de l’époque, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), et ATT, alors ancien chef d’Etat. Plus tard, mais assez tôt tout de même, Moussa Keïta, aujourd’hui Président du Conseil Supérieur de la Communication, alors très proche du général, et moi-même, proche parmi les proches de IBK, avions vu l’intérêt, pour l’avenir et pour le Mali, de la nécessité d’une convergence d’action entre ces deux hommes. C’est donc tout naturellement que nous avons apporté notre contribution à leur rapprochement, au lendemain de la proclamation des résultats du premier tour des présidentielles dernières. Le moment viendra, certainement, où nous dirons comment au lecteur, in sha’Allah.
D’entrée de jeu, je voudrais donc lever toute équivoque. Mes propos d’aujourd’hui ne relèvent point d’une démarche politique, ni de politique partisane, de politique politicienne encore moins. Ils sont ceux d’un intellectuel en politique, pour qui rien ne vaut le Mali. Qui, lorsque l’existence du Mali est en cause, ne recule devant rien. Pour qui, lorsque que le Mali est en danger, il n’y a pas de ATT qui tienne ni qui compte, il n’y a pas de IBK qui compte ni qui tienne, tout comme hier, ni Moussa Traoré, ni Alpha Oumar Konaré ne comptaient alors ; Pour qui, en de telles circonstances, même la vie de Toumani compte peu ; Car alors, seul importe l’apport de chacun à circonscrire le danger, pour l’annihiler. Dans de telles situations, c’est connu, ma devise reste : « Fais ce que dois, advienne que pourra ». Pour que vive le Mali éternel.
Or aujourd’hui, le Mali est en danger, comme jamais dans son histoire. Les discours agités, tout au moins heurtés, de quelques deux généraux et trois colonels, ayant pour leitmotiv essentiel ces phrasés déjà cadencés par Zao, « la guerre … ce n’est pas bon, ce n’est pas bon, … car tout le monde cadavéré », s’essoufflent à masquer la réalité des faits. Vainement. Car ceux-ci sont durs, cruels même, matériels, manifestes, constants, et ne souffrent d’aucune nécessité d’interprétation complémentaire.
Le 23 mai 2006, au petit matin, les paisibles populations de Kidal et de Menaka ont été réveillées par des tirs nourris d’artillerie et d’armes automatiques. Des soldats maliens, anciens rebelles formés dans les campagnes militaires khadhaffiennes et d’Afghanistan, intégrés dans l’armée malienne par suite des accords de 1992, entrent en mutinerie, s’emparent des trois casernes sises dans ces villes, tuent et violent des civils, procèdent au saccage et au pillage d’une Banque locale de développement, ainsi que de stocks de sécurité alimentaire entreposés dans les magasins du Programme Alimentaire du Mali (PAM), prennent en otage le gouverneur de région (un touareg). Forts de ce premier succès, ils entreprennent de s’attaquer à la caserne de la Garde nationale, seul dispositif militaire à leur résister, alors même qu’elle soit également constituée, largement, d’ex rebelles intégrés.
Bien que le Mali disposât de plusieurs services de renseignements, le plus en vue étant la hélas tristement célèbre Sécurité d’Etat, ces exactions militaires se sont déroulées dans la surprise totale. Les Maliens eux-mêmes n’en furent informés qu’en écoutant Radio France Internationale et la BBC. C’est également sur ces deux stations qu’ils en suivirent les évolutions.
Ce jour, c’était comme s’il n’y avait pas de gouvernement du Mali, pas de radio télévision nationale, malgré sa devise, usurpée, d’avoir « la passion du service public ». Pas de Premier ministre ! Pas même de ministre de la Défense. L’on ne s’étonnera pas du silence du ministre de la Communication. Ce dernier ayant, éternel porte parole officieux de tous les pouvoirs en place depuis celui du Général Moussa Traoré, habitué les Maliens au silence radio, dans l’attente d’un ordre, dès que de telles circonstances se produisent.
Seule, la presse privée fera honneur à la presse. Dans son ensemble, et souvent avec brio, avec hauteur de vue, avec honnêteté, avec un sens remarquable de la patrie, elle a su prendre ses responsabilités, et sacrifier au droit constitutionnel du peuple à l’information.
Le Président de la République, Chef Suprême des Armées, alors en tournée (préélectorale) à Diéma, n’a pas cru bon interrompre son voyage. Il s’est contenté d’un message à la nation, appelant « au discernement et à la mesure ». Sa tache essentielle aura été de s’employer, depuis Diéma, à quérir l’implication des chefs d’Etat libyens et algériens, afin que ces derniers fassent pression sur les mutins et les ramènent à la raison.
Qu’a-t-il alors obtenu ? Le départ pour les rochers de Tagharghart des déserteurs (devenus entre temps des insurgés), emportant avec eux les matériels militaires et munitions transportables, détruisant le reste, enlevant aux civils 17 véhicules tout terrain, dont 7 appartenant à des ONG européennes. Ils rendront ces derniers, en bons tacticiens, aux fins de ne pas provoquer l’ire de la communauté internationale.
C’est donc des casernes vides, libres de tout homme, de tout matériel et de toute munition, que l’armée nationale, envoyée en renfort, investira … 48 heures après !
Pour beaucoup moins que cela, les Canaques de la Nouvelle-Calédonie ont subi les foudres des forces armées françaises.
Pour moins que cela, Tatcher n’a pas hésité à affronter l’Argentine, dans la question des Malouines.
Pour des actes de même ordre, et à plusieurs reprises, l’Algérie s’est employée à réduire énergiquement les poches de rébellion islamiste qui ont secoué le pays. N’accordant d’amnisties qu’après maîtrise de la situation. Excluant du reste de cette mesure les insurgés coupables de crimes de sang. Voilà ce que l’on est en droit d’attendre d’un régime responsable et patriote.
Pour prévenir le retour de pareilles convulsions nationales, le gouvernement centrafricain vient tout juste de signer, avec la France, un accord de coopération militaire, avec pour objectif de traquer et de mettre hors d’état de nuire la rébellion résiduelle au nord du pays, composée d’éléments en tout point semblables aux Iyad, Fagaga, Bahanga et autres Moussa BA. Ces derniers, eux, peuvent au contraire se targuer d’avoir soumis le gouvernement malien.
Les exemples sont légion, car telle est la règle : Lorsqu’une minorité rechigne à se soumettre à la loi républicaine, quelle que puisse être par ailleurs la pertinence de ses motivations, lorsque ce refus se manifeste par la violence, la séquestration, le meurtre, le viol et le défi des autorités démocratiquement mises en place, le devoir sacro saint de tout Etat est, en premier lieu, de lui opposer et imposer l’ordre républicain. Quitte à apporter, dans un second temps, les réponses politiques et sociales idoines.
L’Etat est-il, oui ou non, à même de faire cela, seul ou en se faisant accompagner ? Est-il un Etat pertinent, réel, et non une parodie d’Etat, un Etat factice relevant de l’artefact ? Telle est l’alternative, dont chaque moyen a ses implications en terme de prise de conscience et d’assumation de responsabilité personnelle et collective.
Là réside le noeud gordien, la problématique fondamentale. Ce que révèle, de façon drastique et dramatique, les événements du 23 mai, la vraie question, c’est ceci : L’Etat malien, l’armée malienne, tels qu’ils sont aujourd’hui, sont-ils aptes à faire face à leurs missions régaliennes en matière de sécurité intérieure, de protection des populations sur toute l’étendue du territoire, ainsi que de leurs biens, de préservation de l’intégrité territoriale et de l’unité nationale ? En ont-ils la volonté ? La compétence ? Les ressources matérielles ? Logistiques ? Humaines ? En particulier, y a-t-il encore dans l’armée malienne des Diby Sylas ? Des Chaka Koné ? Des Beredougou ? Ou au contraire, y a-t-il eu, depuis, inversion de valeurs faisant de ces derniers de vulgaires « mateurs», et de facto, faisant des éléments de l’espèce Iyad, Fagaga, Ag Bibi, Moussa Ba, les nouveaux héros de la lutte pour la paix totale et définitive au Mali, au point de leur céder tout un pan du territoire national ?
Assurément, avec un Etat aussi déliquescent que le nôtre l’est devenu, et une armée à son image, le pays est en danger. Voilà qui explique la recrudescence d’exactions à nos différentes frontières, notamment en première région, par des éléments armés non identifiés, la nouvelle mode tendant au rapt de paysannes isolées, rendues des semaines plus tard, après avoir été soumises à des viols collectifs et répétés. Car tel est le triste sort que vivent les villageoises de Bougoudéré (commune de Kirané, cercle de Yélimané).
C’est connu, quand le chat n’est plus, c’est la java des souris. Quand l’autorité de l’Etat s’efface, quand l’armée nationale s’affaisse dans un pacifisme bêlant, uniquement pour masquer son inaptitude à assumer les grandeurs et servitudes de sa mission, c’est le festival des brigands qui s’annonce, brigands venant du dedans comme du dehors.
En de telles circonstances, quel que soit par ailleurs l’agenda politique en cours, sonner l’alarme, sans état d’âme, œuvrer à faire en sorte que, dans un sursaut national salvateur, l’on trouve, chacun à son niveau, solution à l’incurie, devient un devoir hautement patriotique.
Depuis les événements du 23 mai, le peuple malien, du nord au sud, de l’est à l’ouest, est traumatisé. Inquiet, au plus haut point. Lui qui, sans rechigner, a accepté de consentir tant d’effort pour son armée ; Lui, qui lui consacre une très grande part de son budget national, plus que pour l’éducation de ses enfants, plus même que pour sa propre santé, découvre, avec brutalité, qu’en fait il n’a pas d’armée véritable, malgré une impressionnante inflation colonelle, malgré les juteux maroquins politiques et civils qu’il accepte de lui offrir !!!
Plus grave, nos dirigeants ne disent pas toute la vérité au peuple. Ils lui camouflent ceci : Depuis que les quelques 200 insurgés ont rejoint les rochers de Tegharghart, plus de 2000 soldats des armées libyennes, maliens d’origine, les y ont rejoints, consacrant, par le fait même, la partition militaire du pays.
Le Mali est donc aujourd’hui un pays où il y a un Etat (pour l’instant), mais deux armées, l’une s’assumant, alors que dans l’autre (MLD, de l’Indépendant, a tout à fait raison), on tente d’inoculer le virus défaitiste du pétainisme.
Pour quoi, depuis le 23 mai, aucun responsable politique d’envergure ne s’est rendu à Kidal. C’est tout simplement époustouflant ! Ni le Président Amadou Toumani Touré ! Ni le Premier ministre Ousmane Issoufi Maïga ! Ni le Ministre de la Défense, si discret que l’on a tendance à ne pas retenir son nom ! Personne.
La raison ? Parce que eux savent, mais se gardent de le dire. Ils savent qu’aujourd’hui, pour que l’un d’entre eux puisse se rendre à Kidal, il lui faudrait un visa accordé par Iyad Ag Ghaly, le seigneur et maître des lieux, juché sur les rochers des Ifoghars, armé jusques aux dents, avec notamment le matériel de dernière génération de l’armée nationale saisi dans les casernes de Kidal et Menaka, scrutant de loin tous ceux qui oseraient s’aventurer à vingt lieux de Kidal, et prêt à en découdre.
Ainsi, le Président inaugure à tout va, à travers la République. Pourtant plusieurs édifices, flambant neufs, sont en attente d’inauguration à Kidal, mais ne le seront que suite au bon vouloir de Iyad, désormais chef de guerre de type somalien. Et qui sait ? C’est peut-être lui qui y coupera le ruban blanc.
Telle est la situation. Alors qu’en Irak, en territoire autrement plus meurtrier, le Président Bush ne craint pas d’aller remonter le moral de ses troupes, à l’occasion des thanks givings, alors que Condoleeça Rice, une femme, une civile, s’y rend régulièrement, n’hésite pas, malgré les tirs de talibans, à faire des jumps en Afghanistan, notre Général-Président, lui, se contente de distiller, depuis Diéma, Kita, Tombouctou, Bamako, des messages qui font peine, parce que ayant peine à cacher son désarroi, son impuissance, sa déstabilisation totale, sa panique même. Il le sait : Actuellement, il n’est plus le Président de tous les Maliens, en tout pas de ceux de Kidal. Comme c’est triste !
Toumani Djimé DIALLO
Citoyen résidant à Magnambougou
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