Débat public : Les Maliens entre climat de peur et de suspicion

À force de nous diviser entre “bons” et “mauvais” Maliens, nous détruisons le lien qui nous unit : celui du dialogue et de la vérité.

29 Oct 2025 - 08:14
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Débat public : Les Maliens entre climat de peur et de suspicion

Plus d’une décennie de crise a profondément transformé le Mali, non seulement sur le plan sécuritaire et politique mais aussi dans les mentalités. La violence, la peur et la méfiance ont fragmenté la société au point de faire naître une opposition artificielle entre « patriotes » et « apatrides ». Derrière les discours de fermeté et les appels à l’unité se cache une réalité plus inquiétante, celle d’un pays où la parole se crispe, où la nuance disparaît et où aimer le Mali devient une affaire de camp.

On ne peut pas bâtir un Mali lorsqu’on s’oppose les uns aux autres, lorsqu’on érige d’un côté les « patriotes » et, de l’autre, les « apatrides ». Chaque événement montre à quel point la société malienne est fracturée. Cette dichotomie, devenue presque banale dans le discours public, traduit pourtant l’un des revers les plus profonds de la crise que traverse notre pays depuis plus d’une décennie : la déchirure psychologique et morale de la société malienne. Depuis l’effondrement de 2012, le Mali vit dans un état de tension permanente. Les violences, les coups d’État, les déplacements de population, les attaques terroristes avec son lot de victimes, de deuils et de désolation mais aussi les sanctions économiques, ont laissé des cicatrices visibles et invisibles dans notre société.

Ces blessures ne se lisent pas seulement dans les chiffres des victimes ou des déplacés. Elles se perçoivent aussi dans les attitudes, dans la parole publique, dans la manière même dont les Maliens se regardent. Ces dernières années, certaines déclarations des autorités et certaines décisions ont contribué à créer, voire à entretenir cette fracture.

Le langage de la confrontation a peu à peu remplacé celui du dialogue. Sur les réseaux sociaux, dans les débats publics et jusque dans les conversations quotidiennes, la nuance est devenue suspecte. On ne cherche plus à comprendre, mais à condamner. On ne discute plus, on s’invective. Il n’y a plus de juste milieu. Soit l’on appartient à un camp, soit à l’autre, et l’on ne sait jamais comment sa position sera perçue au sein de l'opinion. Voir les crises s’accumuler nous a profondément affectés. Mais ces drames nous ont aussi transformés, en altérant nos comportements collectifs. La société vit désormais sous le poids de la colère, de la peur et de la méfiance.

Ces pratiques nourrissent un climat de peur qui touche non seulement la population, mais aussi les autorités elles-mêmes, désormais prisonnières d’une logique de suspicion permanente.

 

Le patriotisme, un instrument de contrôle social

Le patriotisme est ainsi devenu un instrument de contrôle social. Il se mesure désormais à l’aune du soutien affiché au régime en place. On a réussi à imposer l’idée qu’il existerait de « bons Maliens », ceux qui soutiennent sans réserve les autorités de transition, et de « mauvais Maliens », souvent qualifiés d’« apatrides » un mot vidé de son sens originel pour devenir une arme de disqualification politique. Cette confusion entre le Mali et ses dirigeants est l’une des plus grandes dérives de notre époque. Aimer son pays ne peut pas signifier approuver aveuglément ceux qui le gouvernent. Et pourtant, ce glissement s’est peu à peu imposé dans le discours public, fracturant encore davantage une société déjà fragilisée par la peur, la méfiance et la désinformation.

Il suffit d’écouter certains discours officiels pour s’en rendre compte. Lors des coupures d’électricité, des pénuries de carburant ou des retards de salaires, on appelle souvent les Maliens à « faire preuve de patience » et à « tenir bon pour la patrie ». La souveraineté a un coût. La souffrance devient alors un signe de loyauté, un devoir civique presque sacré. On glorifie la résilience du peuple sans jamais interroger les causes profondes de ces difficultés. Pourtant, supporter la douleur n’est pas une politique publique. Ce n’est pas en s’habituant à la souffrance qu’un pays se relève, mais en refusant qu’elle devienne la norme.

La violence verbale est devenue banale. Chaque décision publique, chaque déclaration officielle devient un prétexte à des réactions extrêmes : adulation inconditionnelle ou rejet absolu. Entre ces deux pôles, il n’y a plus de place pour la nuance, encore moins pour le doute. Or, une nation qui perd le sens du doute perd aussi celui du dialogue, qui est censé nous caractériser.

Ce climat de radicalité n’est pas seulement une conséquence de la crise. Il en est désormais l’un des moteurs. Tant que nous continuerons à nous désigner mutuellement comme ennemis, à mesurer le patriotisme à l’aune du silence ou de la soumission, nous prolongerons la fracture que les armes ont ouverte. Les dialogues nationaux, censés rassembler, ont trop souvent manqué d’inclusivité. Certains acteurs ont été écartés, d’autres ont préféré s’abstenir, par peur ou par lassitude. Ce climat de peur est bien réel. Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, ne veulent plus s’exprimer. Pas par peur d’être arrêtés, mais surtout à cause des insultes et des attaques verbales qu’ils peuvent subir. Je fais partie de ceux qui, parfois, osent briser le silence face à certaines situations. Mais chaque fois, je reçois des messages de parents, d’amis, de proches ou même d’inconnus me conseillant de « faire attention ». La censure ne se décrète plus toujours d’en haut : elle s’infiltre dans les consciences et s’impose par la peur.

La récente pénurie de carburant en est une illustration parfaite. Sur les réseaux sociaux comme dans certaines déclarations publiques, les réactions ont révélé l’ampleur de la désinformation et de la légèreté avec laquelle certains responsables s’expriment. Aboubacar Sidiki Fomba, membre du CNT, a manqué une occasion de se taire. Il a d’abord affirmé que « la pénurie se trouve dans la tête des Maliens », avant d’accuser certains chauffeurs de camions-citernes de détourner volontairement le carburant pour ravitailler les groupes terroristes. Et comme souvent, les vidéomens ont pris le relais, accusant à leur tour certains opérateurs économiques de refuser volontairement d'acheminer le carburant, sans jamais s’interroger sur les causes réelles du problème.

Dans un pays fragilisé par la peur et la méfiance, cette stratégie du bouc émissaire ne fait qu’attiser les divisions et la colère. Sur les plateaux de l’ORTM, on ne questionne pas, on récite. Le service public d’information s’est mué en porte-voix du pouvoir, préférant faire autre chose plutôt qu’informer.

Reconstruire le Mali ne se résumera pas à des réformes politiques, à une reconquête territoriale ou à une relance économique. Ce sera d’abord un travail de réconciliation intérieure : réapprendre à écouter, à débattre sans se haïr, à accepter la divergence sans la diaboliser. C’est aussi retrouver le courage de la vérité celui de reconnaître nos erreurs collectives et de rompre avec la logique des camps. Le patriotisme véritable ne se mesure pas au volume des slogans, mais à la capacité de regarder la réalité en face, même lorsqu’elle dérange.

Bah Traoré

Analyste politique

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Commentaires (15)

User
Nfp
Nfp 12 mois
"Le patriotisme véritable ne se mesure pas au volume des slogans, mais à la capacité de regarder la réalité en face, même lorsqu’elle dérange." Merci Bah de l’excellence de ce rappel !??? Du reste, il faudrait même parler de l’excellence de tout ton papier, de la première à la dernière ligne. Respect.
sangare
sangare 12 mois
Le coup d'Etat est la cause, non pas seulement de la progression actuelle des JIHADISTES,mais surtout du RETARD ÉCONOMIQUE de notre pays par rapport à ses voisins qui sont enviés que sont la CÔTE D'IVOIRE et le SÉNÉGAL. À partir de 1991,le Mali a fait le choix du PROCESSUS DÉMOCRATIQUE après une RÉVOLUTION POPULAIRE menant au départ du dernier rescapé des officiers subalternes du 19 novembre 1968. Ce coup d'Etat des jeunes officiers subalternes a instauré l'idée qu'on peut conquérir le pouvoir par les armes. Tout le malheur du Mali a commencé là. Les DEUX DÉCENNIES d'exercice du pouvoir par les puchistes à partir de 1968 ont façonné une qualité de maliens à l'image des délinquants qui ont chassé et assassiné le père de la nation. Des ASSOIFFÉS DE POUVOIR ont empêché le PROCESSUS DÉMOCRATIQUE ENTAMÉ EN MARS 1991 de suivre sa trajectoire voulue. Ils la conséquence du coup d'Etat du 19 novembre 1968. ILS SONT FONCIÈREMENT CONTRE LA DÉMOCRATIE. Ils sont revenus en force dans les allées du pouvoir avec l'élection d'ATT en 2002 après avoir été chassés en 1991. Depuis ils y sont avec des branches diverses. Si ATT a facilité leur retour, IBK leurs a donné le pouvoir en encourageant le coup d'Etat contre ATT à travers son aide de camp devenu célèbre et très riche après son élection manipulée. Ce dernier, le GENERAL MOUSSA DIAWARA, a façonné les COLONELS PUSCHISTES devenus des GENERAUX FRELATÉS. Ces derniers vont donner le pouvoir aux JIHADISTES comme l'a fait IBK qui a préféré se faire succéder par des puchistes que de permettre aux REPRÉSENTANTS DU PEUPLE MALIEN le succéder en tenant compte des mouvements populaires contre son régime à partir du 5 juin 2020 différents des aspirations des leaders qui les encadraient dont trop sont ses alliés qui voulaient se venger à la tête desquels CHOGUEL MAIGA. Les mouvements populaires sont nés à la suite du non respect des engagements pris pendant les campagnes électorales de 2013. IBK SAVAIT QUE L'ÉLECTORAT A ÉTÉ MANIPULÉ POUR FACILITER SON ÉLECTION. C'est pourquoi il a préféré être plus fidèle à ceux qui l'ont aidé à son élection à la tête desquels le GENERAL MOUSSA DIAWARA. Ce dernier a fini par se ranger du côté de la France, ensuite trahi par ses petits que sont ASSIMI GOITA et ses camarades. Donc le PROCESSUS DÉMOCRATIQUE ENTAMÉ EN MARS 1991 a été stoppé, en réalité, en 2012,non en 2020. Les militaires qui ont aidé IBK à gagner les élections présidentielles car ce dernier leurs étant favorable seront remplacés par les JIHADISTES MALIENS. Ils l'ont voulu inconsciemment en refusant l'organisation des élections. Faire un coup d'Etat dans un contexte dominé par les JIHADISTES, c'est donner un élan aux FOUS DE DIEU,si le pouvoir n'est pas remis immédiatement aux REPRÉSENTANTS DU PEUPLE. C'est ce qui est en cours. Les maliens ne font pas la différence entre le pouvoir des JIHADISTES et celui des PUCHISTES. Ils sont tous des ennemis de la démocratie. Ceux qui prônent l'instauration de la SHARIA vont aider IYAD AG GHALLI à s'installer au sommet de l'Etat. C'est dire que la société malienne est infiltrée par les JIHADISTES MALIENS. Ce qui signifie que l'armée malienne l'est aussi expliquant la progression des JIHADISTES sans véritable résistance. Ça ressemble à la progression des rebelles contre GBAGBO, l'armée ivoirienne ayant dans la plus grande discrétion optée pour l'élu reconnu par la communauté internationale. Au Mali on a l'impression que cette dernière a préféré les JIHADISTES MALIENS contre les puchistes y compris la Russie. Wait and see!!!
Zombo
Zombo 12 mois
Je reprend le post de Matt car il capture la situation actuelle du Malistan du nain goita: <<...Les langues se delient et commencent a dire la verite. La peur de la junte aux abois s'estempe et les Maliens patriotiques s'expriment...Vive un Mali fort, prospere et democratique!...>>>
La junte aux Abois Vacille
La junte aux Abois Vacille 12 mois
Mali : situation tendue à Bamako, la junte aux abois: La situation s’est nettement détériorée au Mali ces derniers jours. Les terroristes imposent un blocus sur le carburant et tentent d'encercler Bamako. C’est un signe d’une grave détérioration de la situation au Mali. Les États-Unis et la Russie ont appelé leurs ressortissants à quitter immédiatement le pays. Ces appels s’ajoutent à un autre fait non moins significatif : le 26 octobre, le ministère de l’Éducation de la junte au pouvoir a annoncé la suspension des cours et la fermeture des écoles sur tout le territoire du Mali, jusqu’au 4 novembre. Le blocus des terroristes d’Al-Qaïda: Officiellement, c’est la pénurie de carburant qui a motivé cette décision extrême. Depuis que le JNIM, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda, a imposé un blocus sur le carburant en s’attaquant aux camions-citernes qui approvisionnent la capitale et les principales villes, tout le pays est à l’arrêt. Dans le même temps, les djihadistes mènent leurs attaques jusqu’à près de Bamako et tous les scénarios sont envisagés. « La pénurie de carburant, la fermeture des écoles et des universités à travers le pays (…) et le conflit persistant entre le gouvernement malien et des éléments terroristes près de la capitale Bamako aggrave la nature imprévisible de la situation sécuritaire à Bamako », a écrit mardi 28 octobre l’ambassade des États-Unis dans un communiqué, appelant les ressortissants américains à « quitter le pays immédiatement par des vols commerciaux ». L’ambassade de la Russie, pourtant alliée sur lequel comptait la junte du général Assimi Goïta pour reprendre le contrôle de la situation, en a fait de même ce mercredi. Les difficultés socio-économiques se sont aggravées dans ce pays pauvre et enclavé du Sahel et la situation sécuritaire se détériore jour après jour. Alors que le Nord, où activent des groupes rebelles Touaregs, échappe presque entièrement au contrôle du gouvernement central, les villes du centre et Bamako sont sous la menace des djihadistes du JNIM. La ville de Léré, entre le centre du pays et la frontière mauritanienne, est désertée par ses habitants après un ultimatum des djihadistes, rapportent des sources médiatiques maliennes ce mercredi. Mali : le pouvoir de la junte militaire vacille: Issue d’un double coup d’État, en 2020 et en 2021, la junte malienne voit son pouvoir s’effriter inexorablement, conséquence d’une fuite en avant et d’une succession de décisions irréfléchies Les militaires au pouvoir ont invité la France à mettre fin à l’opération antiterroriste Barkhane menée depuis 2014. Ce fut ensuite au tour de la Minusma, la mission de maintien de la paix de l’ONU, d’être priée de partir. La junte a fait le pari pour rétablir la sécurité de recourir aux paramilitaires russes de Wagner, devenu Africa Corps. Leur plus grande erreur a été de révoquer unilatéralement, début 2024, l’accord de paix d’Alger conclu en 2015 avec les rebelles Touaregs sous l’égide de l’Algérie. L’accord d’Alger a « préservé la souveraineté et l’intégrité territoriale du Mali et son unité nationale », a rappelé en juillet 2024 le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf, déplorant que « tout ce que l’Algérie redoutait est aujourd’hui une réalité dans la région avec le retour de la guerre civile contre laquelle elle avait mis en garde ». Le retour de la guerre civile est le fait de la junte qui a lancé une grande offensive contre la ville de Kidal en octobre 2023, deux mois avant d’enterrer l’accord d’Alger. En juillet 2024, les rebelles ont étrillé les forces maliennes et celles de Wagner à Tin Zaouatine, près de la frontière algérienne, quelques semaines après un bombardement de l’armée qui a fait des dizaines de morts parmi les civils. La junte s’est parallèlement enfoncée dans les attaques verbales inacceptables contre l’Algérie, notamment à la tribune de l’ONU. La fuite en avant ne pouvait déboucher que sur cette situation de chaos, dont les putschistes sont les seuls responsables. Leur illusion de « libération » du Mali n’a pas fait long feu. Aujourd’hui, la situation, comme la décrivent les Américains, est imprévisible, et tous les scénarios sont envisagés. Une chute de la junte n’est pas exclue, et même une révolte de la population, excédée par des conditions socio-économiques intenable.
Fanga
Fanga 12 mois
Bah Traoré, tu brasses du vent, comme toujours. Le pays brûle, attaqué par les terroristes et les impérialistes ; notre analyste politique, lui, se peigne pour mettre sur sa tête son chapeau rouge. Toutes ces années d'études pour ce résultat intellectuel. Quel gâchis de la société malienne.
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