GOONGA TA : Koulikoro : quand le soleil promet enfin la lumière
Quarante-quatre milliards trois cent soixante-huit millions de francs CFA. Rarement, ces dernières années, une telle enveloppe financière aura été mobilisée pour un projet énergétique au Mali.
En approuvant cet accord de prêt destiné à financer la future centrale solaire photovoltaïque de Koulikoro, le Conseil des ministres du 17 juillet 2026 n'a pas simplement donné son feu vert à la réalisation d'une infrastructure de cinquante mégawatts. Il a surtout ravivé une espérance que des années de pénuries d'électricité, de promesses déçues et de projets inachevés avaient fini par affaiblir dans la conscience collective des Maliens.
L'annonce est à la mesure des attentes. Elle mérite d'être saluée. Mais elle appelle tout autant à la prudence. Car notre pays a appris, souvent à ses dépens, qu'entre l'annonce d'un financement et l'électricité qui jaillit effectivement des lignes à haute tension, il existe parfois un long chemin semé d'embûches, de retards, d'errements techniques, de difficultés de gouvernance et, trop souvent, de désillusions.
Le Mali ne manque pourtant pas d'atouts. Peu de pays peuvent se prévaloir d'un ensoleillement aussi généreux. Plus de trois cents jours de soleil par an, une irradiation parmi les plus fortes au monde, des espaces immenses propices à l'implantation de champs photovoltaïques : la nature nous a offert, gratuitement, l'une des sources d'énergie les plus abondantes de la planète. Ironie de notre destin, ce pays baigné de lumière est devenu, depuis plus d'une décennie, l'un de ceux où l'obscurité s'invite le plus régulièrement dans les foyers, les ateliers, les commerces, les écoles et les hôpitaux.
Depuis la crise énergétique qui s'est progressivement installée au Mali, notamment au début des années 2010, les Maliens ont appris à vivre au rythme des délestages. Les familles ont organisé leur quotidien autour des coupures. Les entreprises ont vu leurs coûts de production exploser sous le poids des groupes électrogènes. Les artisans ont perdu des marchés. Les élèves ont préparé leurs examens à la lumière vacillante des lampes de fortune. Les centres de santé ont travaillé dans une précarité énergétique incompatible avec les exigences de la médecine moderne. Chaque heure sans courant est devenue une heure perdue pour l'économie nationale.
Durant toutes ces années, les annonces se sont succédé. Les partenaires techniques et financiers se sont relayés. Les conventions ont été signées. Les cérémonies officielles se sont multipliées. Mais combien de projets ont réellement produit les résultats attendus ? Combien de centrales annoncées ont fonctionné à pleine capacité ? Combien d'investissements ont été freinés par des difficultés techniques, des insuffisances de suivi, des retards administratifs ou des défauts de maintenance ? L'histoire récente nous impose donc une exigence de lucidité.
Le cas de Markakoungo demeure, à cet égard, particulièrement révélateur. Ce projet, accueilli avec enthousiasme par les populations, devait démontrer que l'énergie solaire pouvait transformer durablement la vie d'une localité. Les ambitions étaient grandes. Les attentes immenses. Pourtant, les difficultés d'exécution, les insuffisances de gestion et l'absence d'un suivi rigoureux ont considérablement réduit la portée de cette initiative. Les habitants, qui espéraient voir leur quotidien profondément amélioré, ont appris à leurs dépens que la réussite d'un projet ne dépend pas uniquement des équipements installés, mais également de la qualité de leur gouvernance.
Markakoungo ne doit pas être considéré comme un simple épisode regrettable de notre politique énergétique. Il doit devenir une école. Une leçon nationale. Une référence permanente rappelant que les milliards investis ne valent que par les résultats qu'ils produisent. Chaque erreur identifiée hier doit servir à sécuriser les projets de demain. Chaque faiblesse constatée doit être corrigée avant qu'elle ne se reproduise ailleurs.
C'est précisément pourquoi Koulikoro représente beaucoup plus qu'une centrale solaire de cinquante mégawatts. C'est un test grandeur nature de notre capacité collective à tirer les enseignements du passé. C'est l'occasion de démontrer que le Mali sait désormais conduire des projets structurants avec méthode, transparence, compétence et responsabilité.
Le choix d'associer à cette centrale un système moderne de stockage par batteries constitue d'ailleurs une évolution majeure. Pendant longtemps, l'énergie solaire souffrait d'une limite bien connue : elle disparaissait avec le coucher du soleil. Les technologies actuelles permettent désormais de stocker l'électricité produite durant les heures d'ensoleillement pour la restituer lorsque les besoins deviennent les plus importants. Cette innovation renforce considérablement la stabilité du réseau et réduit la dépendance aux centrales thermiques alimentées par des combustibles importés, coûteux et soumis aux aléas des marchés internationaux.
L'enjeu dépasse largement la seule question de l'électricité. Il touche à notre souveraineté nationale. Un pays qui dépend de ressources énergétiques extérieures demeure vulnérable. Un pays qui sait exploiter intelligemment les richesses que lui offre sa propre nature conquiert une part essentielle de son indépendance économique.
Le soleil est peut-être la ressource la plus équitable dont dispose le Mali. Il éclaire les villes comme les villages. Il ne distingue ni les riches des pauvres, ni le Nord du Sud. Il offre chaque matin, sans facture ni frontière, une énergie inépuisable. Notre responsabilité historique est désormais de transformer cette générosité naturelle en prospérité collective.
Cette ambition suppose cependant une vision plus large que la seule construction de centrales photovoltaïques. Le Mali doit bâtir une véritable économie du solaire. Former ses ingénieurs, ses techniciens, ses installateurs, ses spécialistes de maintenance. Encourager l'émergence d'entreprises nationales capables de participer à toute la chaîne de valeur. Soutenir la recherche, l'innovation et l'industrialisation locale. Faire du solaire un secteur créateur d'emplois, de compétences et de richesse.
L'électricité n'est pas une fin en soi. Elle est la condition du développement. Sans énergie fiable, il n'y a ni industrie compétitive, ni agriculture moderne, ni numérique performant, ni transformation locale de nos matières premières. Chaque mégawatt supplémentaire est un investissement dans l'emploi, dans l'éducation, dans la santé et dans la dignité.
Les Maliens ne demandent pas des miracles. Ils demandent simplement que les promesses deviennent enfin des réalisations. Que les milliards annoncés deviennent des infrastructures fonctionnelles. Que les centrales produisent effectivement de l'électricité. Que les villages soient éclairés. Que les entreprises travaillent sans interruption. Que les familles retrouvent enfin une vie normale.
Le soleil n'a jamais fait défaut au Mali. Ce qui nous a souvent manqué, c'est la constance dans l'action, la rigueur dans la gestion et la fidélité aux engagements. Si Koulikoro réussit, il ouvrira une nouvelle page de notre histoire énergétique. S'il échoue, il ajoutera une déception de plus à une liste déjà trop longue.
Le rendez-vous est donc historique. Cette fois, le soleil ne doit plus seulement illuminer notre ciel. Il doit éclairer durablement l'avenir du Mali.
DICKO Seydina Oumar
Journaliste- Historien- Écrivain