GOONGA TA : Le réquisitoire de Freetown : quand Mamadi Doumbouya invite la CEDEAO à se regarder dans un miroir

La première participation du général Mamadi Doumbouya à un sommet ordinaire de la CEDEAO, le 19 juillet 2026 à Freetown, en Sierra Leone, a donné lieu à bien plus qu'une intervention protocolaire.

30 Juillet 2026 - 09:39
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GOONGA TA : Le réquisitoire de Freetown : quand Mamadi Doumbouya invite la CEDEAO  à se regarder dans un miroir

Derrière les formules diplomatiques et les civilités d'usage, le président guinéen a prononcé un discours réquisitoire dont la portée dépasse largement les frontières de son pays. En quelques minutes, il a placé la CEDEAO face à ses contradictions, l'invitant à revisiter une doctrine qui, depuis plusieurs années, a davantage produit des fractures que des solutions.

Son message n'avait rien d'une déclaration de circonstance. Il sonnait comme un réquisitoire contre une politique des sanctions devenue, aux yeux de nombreux Africains, l'instrument privilégié d'une organisation régionale qui peine désormais à convaincre les peuples qu'elle prétend protéger.

Le poids de ce discours tient précisément à celui qui le prononce. Mamadi Doumbouya ne parlait pas en observateur extérieur. Il parlait au nom d'un pays qui a connu la suspension, l'isolement diplomatique et les pressions de la CEDEAO après le changement de pouvoir de septembre 2021. Son expérience confère à ses propos une crédibilité que ne possèdent ni les experts ni les diplomates. Lorsqu'il affirme que "les sanctions ne sont pas la solution", il ne formule pas une opinion ; il dresse le bilan d'une politique qu'il a vécue.

À travers cette phrase, c'est toute la stratégie de la CEDEAO depuis les transitions militaires au Mali, en Guinée, au Burkina Faso et au Niger qui se retrouve mise en accusation. Car l'histoire récente est implacable. Jamais les sanctions économiques, financières et politiques n'ont permis de rétablir, à elles seules, l'ordre constitutionnel que l'organisation recherchait. En revanche, elles ont profondément affecté les populations, nourri un puissant sentiment d'humiliation collective et accéléré une remise en cause de la gouvernance régionale.

Le Mali en offre l'exemple le plus frappant. L'embargo de janvier 2022, présenté comme une démonstration de fermeté, s'est finalement transformé en un extraordinaire catalyseur du sentiment souverainiste. Loin d'isoler les autorités de Bamako, il les a rapprochées de leur opinion publique. Les mêmes mécanismes se sont ensuite reproduits au Burkina Faso puis au Niger.

De cette succession de crises est née une réalité que personne n'avait véritablement anticipée : l'Alliance des États du Sahel. L'AES n'est pas seulement une alliance sécuritaire ; elle constitue aussi une réponse politique à une méthode de gestion des crises jugée coercitive par ses membres.

C'est précisément là que le discours de Mamadi Doumbouya prend toute sa dimension. Sans appartenir à l'AES, la Guinée partage avec ses trois voisins une même mémoire politique : celle d'avoir subi les sanctions de la CEDEAO. Cette expérience commune explique la proximité de leurs analyses, même si leurs trajectoires institutionnelles demeurent différentes.

En dénonçant l'inefficacité des sanctions, Doumbouya ne plaidait donc pas uniquement pour la Guinée. Il exprimait, avec les nuances qui lui sont propres, une critique devenue largement partagée dans une partie de l'Afrique de l'Ouest : une organisation créée pour favoriser l'intégration régionale peut-elle continuer à sanctionner des peuples entiers sans fragiliser sa propre légitimité ? Cette interrogation prend une résonance particulière lorsque l'on observe la photographie politique du premier sommet constitutif de l'organisation sous régionale.

Autour de la table se retrouvaient quinze chefs d'État et de gouvernement, à Lagos au Nigéria le 26 mai 1975. Parmi eux figuraient sept dirigeants issus des armées. Cette image, à elle seule, raconte l'évolution de l'Afrique de l'Ouest. La CEDEAO n'est plus confrontée à quelques épisodes isolés de rupture constitutionnelle ; elle évolue désormais dans un espace politique profondément transformé où quelques militaires sont devenus des acteurs incontournables.

Mamadi Doumbouya n'a pas fait explicitement référence à cette réalité dans son discours. Mais sa présence, aux côtés d'autres dirigeants issus de transitions, lui donnait une force symbolique impossible à ignorer. C'était l'illustration vivante d'une organisation désormais obligée de dialoguer avec ceux qu'elle avait, hier encore, placés au ban de la communauté régionale.

Cette évolution devrait conduire la CEDEAO à une profonde introspection.

À cet égard, l'appel du président guinéen à une réforme des textes fondateurs ne constitue pas une simple proposition administrative. Il invite à repenser la philosophie même de l'organisation. Les mécanismes imaginés il y a un demi-siècle, puis renforcés dans les années 1990, ne répondent plus aux défis contemporains : terrorisme transfrontalier, crise de confiance envers les institutions, montée des aspirations souverainistes, compétition entre puissances étrangères et exigence croissante des jeunesses africaines d'être enfin associées aux choix qui les concernent.

À vouloir répondre aux crises d'aujourd'hui avec les recettes d'hier, la CEDEAO à transformer chacun de ses remèdes en facteur d'aggravation.

Le mérite du discours de Freetown est d'avoir replacé les populations au centre du débat. Car, au bout du compte, ce ne sont jamais les dirigeants qui paient le prix immédiat des sanctions. Ce sont les commerçants privés de leurs marchés, les entreprises confrontées aux ruptures d'approvisionnement, les familles qui voient les prix s'envoler, les étudiants dont les projets sont retardés, les malades qui peinent à accéder à certains produits essentiels.

Une organisation régionale ne peut durablement prétendre défendre les peuples si ceux-ci ont le sentiment d'être les premières victimes de ses décisions.

Freetown restera peut-être comme le sommet où la CEDEAO a commencé à entendre une vérité qu'elle s'était longtemps refusée à admettre : l'autorité ne se décrète pas ; elle se construit par la confiance. Et la confiance ne naît ni des embargos ni des suspensions. Elle se nourrit du dialogue, de l'écoute et du respect mutuel.

Le discours de Mamadi Doumbouya n'était pas une revanche contre la CEDEAO. C'était un avertissement. Un avertissement formulé sans éclat de voix mais avec le poids de l'expérience. Il invitait l'organisation à choisir entre deux chemins : persister dans une logique punitive dont les résultats demeurent contestables, ou accepter de se réinventer pour redevenir cette communauté de solidarité voulue par les pères fondateurs. Car le véritable enjeu dépasse désormais le sort de la Guinée, du Mali, du Burkina Faso ou du Niger. Il concerne la crédibilité même de la CEDEAO. Une institution qui ne sait pas tirer les leçons de ses propres échecs prend le risque de voir les peuples s'éloigner d'elle. En revanche, une organisation capable de reconnaître ses limites et d'adapter ses méthodes retrouvera sa raison d'être.

C'est sans doute le sens profond du message lancé par Mamadi Doumbouya à Freetown : la fermeté n'exclut pas l'intelligence, et l'autorité régionale ne se mesure pas à la sévérité des sanctions, mais à la capacité de rassembler des États aux trajectoires différentes autour d'un destin commun.     

DICKO Seidina Oumar

Journaliste -Historien -Écrivain