Trajectoire des Premiers ministres au Sénégal : Entre fonctions de fusibles politiques et de serviteurs plus royalistes que le roi

Le président Bassirou Diomaye Diakhar Faye a démis son premier ministre Ousmane Sonko de ses fonctions, le 22 mai 2026

4 Juin 2026 - 08:05
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Trajectoire des Premiers ministres au Sénégal : Entre fonctions de fusibles politiques et de serviteurs plus royalistes que le roi

C’est un secret de polichinelle, quand on sait que les démocraties subsahariennes-calquées sur le modèle politique français- sont des systèmes hyper-présidentiels. Pour ce faire, la fonction de premier ministre est sujette d’un équilibre en faveur du président et de son pouvoir.  En outre, l’architecture institutionnelle rend fragile et délicate la fonction de premier ministre et soumet la durabilité de son exercice à la volonté présidentielle. Le chef du gouvernement est de ce fait, amovible pour jouer le rôle de « fusible politique » ou encore révocable quand il s’active des fonctions comme celles qu’Abdoulaye Wade appelle « rôles de présidents potentiels ». Si les anciens présidents sénégalais ont pu évincer facilement leurs premiers ministres, Diomaye Faye lui, semble prendre une décision contraignante. Difficile de se libérer de son ami, ancien collègue et maître politique pour lequel il a fait la prison. 

Rupture Diomaye-Sonko : fin de la crise de compétences dans le camp majoritaire ?

Le décret mettant fin aux fonctions du premier ministre Ousmane Sonko révèle la réalité du pouvoir : il ne se partage pas. Pour tout observateur averti en sciences politique, il est clair que la recomposition politique et son corollaire de l’adversité continuent, même après la conquête du pouvoir. Toute forme de dissidence, même interne dévient encombrant et expose son auteur à la censure. En ce sens que le jeu politique implique pour le chef de l’exécutif un impératif d’équilibre : ménager les alliés tout en écartant les rivaux devenus gênants. Cela traduit une volonté manifeste de consolider le pouvoir et d’en assurer son plein exercice. En effet, le bicéphalisme au sommet de l’exécutif est difficilement tenable.  

Le tandem Diomoye - Sonko s’est ainsi heurté à la réalité du pouvoir et surtout, à la divergence d’approches de deux hommes dont les trajectoires politiques ont fini par diverger. Ils ne partagent plus les mêmes priorités sur les questions de gouvernance stratégique.  Après l’accession de Diomoye à la magistrature suprême et la nomination d’Ousmane Sonko au poste de premier ministre, le slogan de campagne « Diomaye Moye Sonko » s’est éteint comme un feu de paille.  L’unité de la lutte cède souvent à la fragmentation du pouvoir. 

Diomaye, de par ses fonctions régaliennes, devait refléter l’Etat en garantissant la stabilité sociopolitique, économique et sous-tendre la voie de l’unidirectionnel dans le camp du pouvoir. Sonko, quant à lui semble être plus préoccupé par les questions politico-stratégiques que l’action gouvernementale concrète. Les sorties de l’ex Premier ministre fragilisent la coordination au sein du duo exécutif, dès lors qu’elles paraissent plus audibles que les voix d’une opposition au tour de l’APR manquant de vigueur parlementaire. 

Plusieurs divergences ou coup portés ont conduit à l’éjection du premier ministre. La première remonte en juillet 2025 lors de l’installation du conseil national de PASTEF, Sonko a déclaré en public et devant ses fidèles généraux : « Le Sénégal n’a pas une crise politique classique. Ce dont souffre le pays, c’est d’un problème d’autorité. Si nous continuons comme ça, c’est clair que nous n’allons pas durer au pouvoir ». C’est la première externalisation des différends opposant les deux amis : Sonko accuse Diomaye de légèreté dans la gestion de certains dossiers.

A cette sortie troublante pour Diomaye et son nouveau cercle de fidèles, s’ajoute la sortie de Sonko lors du Tétra meeting du 8 novembre 2025.  Le désormais ex premier ministre avait évoqué dans la foulée, de ce méga-rassemblement, des questions dont les compétences devaient relever du président de la république. Ce que Thiebeu N’Diaye n’a pas manqué à qualifier de « dissonance qui indispose toute la république ». A ces divergences, il faut ajouter les antagonismes dans la projection stratégique du PASTEF et de l’ensemble de la coalition Diomoye-Président.

Le chef de l’exécutif qui a mis quelques jours plus tôt en garde, contre un culte de la personnalité dans les rangs du parti des patriotes sénégalais, est redevable à l’ensemble de la coalition qui l’a porté au pouvoir : intra et extra PASTEF. 

Avec cette éviction, les cartes se rebattent pour l’élection présidentielle 2029.  Cependant, la séparation reste risquée pour les deux amis, au regard de la réalité du système politique sénégalais très favorable à l’alternance et à la surprise électorale. Le pari est d’autant plus risqué pour Diomaye qui pourrai perdre l’essentiel de ces soutiens issus du PASTEF avec ce limogeage. Ces derniers doivent faire le choix entre leur leader Sonko et le président Diomaye.  La vague de démission des lieutenants loyalistes à Sonko, expose davantage le parti des patriotes sénégalais à une scission. 

Tout de même, la stratégie de victimisation sera-t-elle encore profitable à Sonko, quand on sait qu’une frange de l’opinion est favorable à son renvoi, y compris une partie de la jeunesse qui le soutenait face à Macky Sall ? 

Les jours prochains seront déterminants dans l’avenir politique du PASTEF et de deux amis.

Trajectoire des premiers ministres au Sénégal

Le Sénégal a déjà connu ce type de tensions au sommet de l’exécutif.  En ce sens que quand on feuillette les pages de l’histoire politico-institutionnelle, l'on découvre que tous les présidents on demis des premiers ministres s’ils n’ont pas supprimé cette fonction. En effet, en décembre 1962, le président poète Léopold Sedar Senghor, récusa son premier ministre Mamadou Dia qu'il accusa de malversation puis, supprima la fonction de premier ministre (pour 7 ans) avant de nommer Abdou Diouf en 1970. Ce dernier lui-même à son accession au pouvoir nomma Habib Tiam en 1981 puis le démit en 1983 pour nommer Moustapha Niasse la même année qui ne fit qu'un mois.  Le Président Diouf à son tour, supprime le poste de 1983 à 1991. Son successeur, le président Abdoulaye Wade nomma à son tour 6 premiers ministres dans son magister parmi lesquels Macky Sall et Idrissa Seck.

Ces limogeages de premiers ministres   s’expliquent d’abord par des dynamiques de changement stratégique pour satisfaire des mécontentements ; ensuite par des volontés présidentielles de fermer la porte à des premiers ministres très visibles.

Le Président Abdoulaye Wade déclarera plus tard : « Un premier ministre doit jouer son rôle de premier ministre, pas son rôle de président potentiel... ». Quant au Président Macky Sall, il nomma sous son magister respectivement Abdoulaye Mbaye puis Aminata Touré au poste de premier ministre avant de supprimer à son tour la fonction en 2019 pour gouverner directement. Cependant, il restitue la fonction avec la nomination d’Amadou Ba en 2022.

Ce qui fait de la fonction de premier ministre, un portefeuille instable au Sénégal.

Mohamed KIPSI, Doctorant  en Analyse du Discours