Prolifération des infirmeries privées: Quand la pauvreté produit son « système de santé»

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En réponse aux lacunes du système de santé publique et face à l’inaccessibilité des cliniques huppées par les modestes citoyens, les infirmeries privées se sont enracinées dans le pays. Un phénomène lié à la pauvreté croissante.

Garba, un chauffeur de remorque, se souvient de la quinine injective qu’il s’était fait administrer dans une infirmerie de son quartier.  Il souffrait d’un paludisme qui l’avait obligé  à garder le lit. Mais trois jours après avoir reçu ces injections, il ne pouvait plus faire usage de son pied droit. En fait, le produit injecté n’avait pas suivi sa trajectoire normale. Le quatrième jour, Garba a donc du  être évacué d’urgence au CHU Gabriel Touré. La fluxion qui s’était déjà formée a pu être soignée, et sa jambe fut sauvée. Néanmoins, c’est au bout de trois semaines qu’il a vraiment retrouvé l’usage normal de sa jambe et cela, après avoir dépensé plus d’argent que prévu. « J’ai frôlé la paralysie de près et je ne suis plus prêt à remettre les pieds dans une infirmerie privée », a-t-il fermement promis. Beaucoup de patients comme Garba traînent des séquelles liées à une mauvaise qualité de soin ou une erreur de médication aux conséquences souvent irréversibles. Au lieu d’assurer une meilleure santé de proximité aux populations, la prolifération des infirmeries privées s’avère plutôt être un véritable problème de santé publique, quoique son utilité soit diversement appréciée par les patients.

Une bouée de sauvetage

A Banconi et à Quinzambougou, deux gros quartiers des communes I et II, les « infirmeries privées » tiennent la dragée haute aux seul Centres de santé communautaire (CSCOM) et de référence (CSRéf.). Mme C. Salimata, qui sortait d’une infirmerie privée située non loin du marché de Banconi, confirme : « On n’a pas l’argent pour aller à l’hôpital. Ici, l’infirmier est gentil. On peut s’arranger avec lui ». Et D. Adama, un riverain lui aussi patient de cet infirmier bien connu dans le quartier, de renchérir : « En effet, avec 1000  FCFA, on est consulté et on peut même avoir quelques comprimés ». C’est qu’au Centre de santé communautaire, si tu n’as pas d’argent, on ne prend pas soin de toi. Et avec une bourse assez faible, allez dépenser plus de 4000 FCFA, ce qui, dans certains ménages, correspond à trois, voire quatre jours de popote, sans compter l’ordonnance médicale qui reste une autre paire de manche. Certes, dans ces infirmeries, les soins de santé ne sont pas gratuits. Mais au contraire des hôpitaux, on peut négocier, avec le propriétaire ou le personnel, le coût des soins et même des modalités de paiement, surtout quand le patient est connu. « C’est ici que je me soigne ; l’infirmier est un ami », confie S. Djénéba, une habitante de Bakaribougou. En vérité, les patients qui se tournent vers les infirmeries privées se sentent mieux écoutés et pris en considération par leur docteur. Ce qui, selon eux, n’a rien à voir avec les personnel jugés «cyniques » des hôpitaux, « prêts à vous laisser tomber sans soins si vous ne payer pas ce qui vous est demandé ». Aux dires de certains patients, les infirmeries privées proposent une meilleure prise en charge psychologique. Pour ce qui est des ordonnances des cabinets de soins privés, si les médicaments de rue font la plupart du temps l’affaire, ces infirmiers ont le mérite de prescrire des ordonnances médicales réalistes. Seulement, ils sont peu bavards sur les sujets qui ont trait à la légalité de leurs infirmeries. Aussi, un infirmier officiant du côté du marché Kalaban-Coura, de s’offusquer : « Pas question de vous dire quoi que ce soit sur mon autorisation d’ouverture ! », Pourtant, O. Gabriel, du côté de Sogoniko, n’éprouve aucune difficulté à s’exprimer sur le sujet : « Bien sûr que j’ai une autorisation d’ouverture. Mais ce n’est pas important, c’est le service qu’on rend à la population qui doit être pris en compte », lance- t-il sans sourciller. A la question de savoir s’il ne craint pas de voir son cabinet fermé un beau matin, il rétorque malicieusement : « Cela fait des années qu’on annonce la fermeture des infirmeries illégales. C’est vrai que je ne me sens pas concerné, mais cette mesure n’est pas pour demain, parce que même pour les simples inspections de routine, on dit qu’il n’y a pas d’argent ». En effet, le phénomène qui a pris forme vers les années 90 avec la crise naissante a pourtant été dénoncé par les autorités sanitaires. Le ministère de la Santé de l’époque avait promis de mettre fin à la prolifération de ces « maisons illégales » et traquer leurs propriétaires. Mais près de vingt ans après, la réalité est bien toujours là, implacable. « C’est un mal nécessaire », disent les populations.

Des gargotes insalubres

Cependant, lorsqu’on observe les infirmeries privées qui poussent comme des champignons, ce qui inquiète le plus, c’est le manque d’hygiène qui caractérise la plupart d’entre elles. Situées dans des locaux inadaptés et insalubres, souvent implantés sur des sites précaires, beaucoup de ces maisons sont loin de présenter un cadre idéal pour des soins de santé. « Aujourd’hui, nous assistons à une anarchie totale dans ce secteur. Des cliniques qui ouvrent n’importe où et n’importe comment. Or l’ouverture d’un établissement de santé obéit à des règles précises de sécurité et d’hygiène qui sont autant de facteurs indispensables pour une santé de qualité », déplore une cadre du ministère de la Santé. Selon lui, beaucoup de ces infirmeries ouvrent sans autorisation et exercent dans une totale illégalité. « Cela est très grave parce que lorsqu’il s’agit de la santé, l’Etat est obligé de prendre toutes les dispositions pour veiller à ce qu’un minimum de soin soit prodigué dans les conditions les plus strictes possibles », rappelle-t-il. Selon l’ancien Directeur régional de la Santé de Ségou sous l’ère du Président Moussa Traoré, « il y a une indifférence criminelle des autorités vis-à-vis de ce secteur ». Pour lui, le problème d’accessibilité aux soins se pose en raison du faible pouvoir d’achat et de la paupérisation des populations, ce qui explique le recours de ces dernières à  ces centres. « Très peu de Maliens arrivent aujourd’hui à se nourrir correctement, à plus forte raison se soigner. La plus petite ordonnance qu’on vous tend aujourd’hui lorsque vous souffrez d’un palu n’est pas moins de 5 000 FCFA, y compris la consultation, alors que le salaire minimum garanti est de l’ordre de 30 000 FCFA», indique-t-il. Selon F. Diawara de l’Association des médecins libéraux du Mali, ces infirmeries ne constituent que la face visible de l’iceberg. Selon lui, c’est tout le système sanitaire malien qui est défectueux en ce sens que les lois qui règlementent l’activité sanitaire sont inadaptées. « Le déficit d’un cadre légal et règlementaire adapté a pour conséquence un manque de vision dans la chaîne de responsabilités. Entre le peuple incapable de se donner des textes pour organiser une activité qui touche directement à son bien-être et les gouvernants qui n’accordent que peu d’intérêt aux soins à dispenser à leur population, qui doit endosser la responsabilité ? », s’est-il interrogé avant de situer les responsabilités en ces termes : « Que ce soit un CHU, une polyclinique ou une case de santé, l’exercice de la médecine doit être encadré. Mais au Mali, le problème majeur est que celui qui est chargé de veiller à ce que chacun fasse ce qu’il doit faire est défaillant ».

Une bombe sanitaire à retardement

En ce qui concerne l’accueil, l’hygiène, la qualité des prestations et la gestion des déchets médicaux dans nos centres de santé, les données socio-sanitaires laissent à désirer. Le manque d’hygiène dans les centres de santé constitue une source d’infection supplémentaire pour les patients. Que dire alors des infirmeries privées dont certaines se sont carrément transformées en « fours crématoires de fœtus indésirés » avec un matériel mal aseptisé ? Selon des témoignages, des séances d’avortement ou d’arrachage de dent ont souvent tourné au drame dans des infirmeries privées qui dispensent parfois des soins qu’elles ne sont pas habilitées à faire. Aussi, quand ce n’est pas le matériel qui ne répond pas, c’est la qualification du personnel qui est sujette à caution. La défaillance du Code de santé publique et l’inertie de l’Inspection générale de la Santé semblent constituer la source de la « fertilité » des infirmeries privées qui pullulent dans le district de Bamako et même à l’intérieur du pays. Du côté de la Direction nationale de la santé, on évoque la modicité des moyens et accuse l’instabilité des ministres de tutelle. « Dans ces conditions, aucun changement significatif ne peut se faire au sein de ces infirmeries puisqu’il y a pas de continuité dans l’exécution de certains projets et décisions », dénonce un agent de cette direction sous le sceau de l’anonymat.

Paul N’guessan

 

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