L’AES : La résilience du Sahel qui réalise le vœu inachevé des pères de la révolution africaine
De Nkrumah à Sankara, de Modibo à nos jours. L’Alliance des États du Sahel n’est pas une rupture. C’est un retour aux sources.
Introduction
En septembre 2023, trois pays du Sahel signent à Bamako l’Alliance des États du Sahel. Au-delà d’un pacte de défense, c’est un acte politique et philosophique. Depuis les indépendances de 1960, l’Afrique porte une blessure : celle d’un rêve inachevé. Nkrumah rêvait d’Etats-Unis d’Afrique. Sankara d’une souveraineté totale. Modibo Keïta d’une dignité retrouvée. 60 ans plus tard, leurs vœux semblent encore lointains.
Dans ce contexte, l’AES apparaît comme plus qu’une alliance militaire. Elle est la manifestation d’une résilience. Passage de l’aliénation à la reprise en main du destin.
Problématique : En quoi l’Alliance des États du Sahel peut-elle être lue comme la réalisation contemporaine du vœu des précurseurs de la révolution africaine ?
Nous verrons d’abord que ce vœu est celui d’une souveraineté totale. Ensuite, que les 60 dernières années ont été celles d’une profonde aliénation. Enfin, que l’AES est l’acte de résilience par lequel ce vœu renaît.
I-Le vœu des précurseurs : L’injonction de la souveraineté totale
Pour les pères de la révolution africaine, l’indépendance politique sans indépendance économique et militaire n’était qu’une illusion.
1. L’unité ou la mort
Kwame Nkrumah le disait en 1963 : "L’Afrique doit s’unir ou périr". Pour lui, les petits États balkanisés étaient condamnés à rester faibles, divisés, manipulables. Le vœu était celui d’un bloc continental capable de parler d’une seule voix.
2. La maîtrise de son destin
Thomas Sankara ajoutait : "Produisons ce que nous consommons et consommons ce que nous produisons". Le vœu était celui de l’autosuffisance. Ne plus dépendre pour se nourrir, se soigner, se défendre. Être maître chez soi.
3. La dignité
Modibo Keïta et Sékou Touré parlaient de rupture. Rupture avec les chaînes de la néocolonisation. Le vœu était donc éthique : rendre à l’Africain sa fierté et sa capacité à décider pour lui-même.
Ce vœu peut se résumer en un mot : Souveraineté. Souveraineté territoriale, économique, culturelle, militaire.
.II. L’aliénation : Les 60 ans d’un rêve confisqué
Si le vœu était clair, pourquoi n’a-t-il pas été réalisé ? Parce que l’Afrique post-1960 est entrée dans une phase d’aliénation.
Au sens philosophique, l’aliénation c’est devenir étranger à soi-même. C’est le cas de nos États.
1. Aliénation sécuritaire
Pendant 10 ans, nous avons délégué notre sécurité. Des forces étrangères sont venues "nous sauver". Résultat : le terrorisme s’est étendu. Nous étions devenus étrangers à la défense de notre propre terre.
2. Aliénation économique
Nos économies sont restées extraverties. Nous exportons du brut et importons du fini. Nous dépendons de l’aide et des injonctions. Nos jeunes, au lieu d’être vus comme un moteur, ont été perçus comme un fardeau. C’est la négation du vœu de Sankara.
3. Aliénation politique
Des organisations régionales censées nous unir sont devenues des instruments de pression. La parole du citoyen ne comptait plus. Le peuple était spectateur de son propre destin. Cette aliénation a créé la colère, le doute, le départ massif des jeunes. Le rêve des pères semblait enterré.
III. La résilience : L’AES comme acte de renaissance
La résilience, c’est la capacité à se relever après le choc. L’AES est précisément cela : un acte de résilience collective.
1. Reprendre le contrôle
L’AES commence par la sécurité. Les 3 armées décident de se défendre ensemble. C’est le retour au vœu n°1 : assumer la protection de son territoire. Sans sécurité, il n’y a pas de souveraineté.
2. Penser l’unité à l’échelle du possible
Faute d’une "Union Africaine" rapide, l’AES crée une "Confédération" à 3. Libre circulation, projet de monnaie, passeport commun. C’est le vœu de Nkrumah et Modibo, mais à une échelle réaliste et immédiate. Mieux vaut 3 pays unis que 54 divisés.
3. Remettre le peuple au centre
Le discours de l’AES mobilise la jeunesse. On parle de retour à la terre, d’industries locales, de fierté. On sort de l’aliénation. Le jeune malien, burkinabè ou nigérien n’est plus un "problème" mais un "soldat" et un "constructeur". Il devient acteur du vœu. L’AES n’est donc pas une rupture avec l’histoire. C’est un retour à l’histoire. C’est la preuve que malgré les trahisons et les échecs, le vœu n’est pas mort. Il sommeillait et il se réveille.
Conclusion
L’Alliance des États du Sahel ne sauvera pas toute l’Afrique. Elle n’est pas parfaite et son chemin sera long et difficile. Mais philosophiquement, sa portée est immense. Elle prouve une chose : l’aliénation n’est pas une fatalité. Un peuple peut choisir de se relever. L’AES est la réponse des enfants à l’injonction des pères. 60 ans après, le vœu de Nkrumah, de Sankara et de Modibo trouve enfin des exécutants. Dans la douleur, dans l’incertitude, mais avec la conviction que l’Afrique ne sera libre que si elle décide de l’être elle-même. Et c’est peut-être cela, la plus grande leçon de résilience.
JOB DIARRA, Doctorant en Philosophie, Spécialiste du jeune Marx et de la question de l’aliénation