Contribution : Pourquoi cette monstrueuse insalubrité du cadre de vie urbain qui nous tue à petit feu depuis des décennies ?

1. Le fait et les réactions sur les réseaux sociaux

24 Août 2026 - 08:47
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Contribution :  Pourquoi cette monstrueuse insalubrité du cadre de vie urbain qui nous tue à petit feu depuis des décennies ?

Une vidéo a fait le buzz sur les réseaux sociaux en ce début juillet 2026: un grand canal charriant une masse énorme de déchets vers le fleuve après une forte pluie avec le commentaire d’une dame disant ceci: «Nous sommes à Banconi ici, regardez les déchets de Banconi, les moustiques sont sur le point de nous tuer ici». Les qualificatifs de ce fait sur les réseaux sociaux: «incroyable»; «notre quartier N’Golonina est pire»; «jamais vu de pareil»; «catastrophe sanitaire et écologique majeure»; «on abîme le pays de plus en plus»; «déplorable»; «inacceptable»; «triste»; etc.

Je n’ai eu connaissance que de trois réactions traitant des causes ou de la solution à cette «catastrophe» Ce sont:

- «Manque de vision des autorités qui se sont succédées dans ce pays»;

- «Nous avons parmi nous certains gestionnaires/décideurs qui ont l’art et la manière de créer des problèmes afin de faire fonctionner leurs modèles économiques»;

- «Allahouakbar, Qu’Allah nous protège».

La question est beaucoup plus complexe que tout cela: les visions, programmes et projets n’ont jamais fait défaut; des élites soucieuses de leurs intérêts, on en trouve dans tous les pays.

Deux (02) facteurs explicatifs principaux à cette situation qui s’alimentent

1) Incivisme des citoyens qui versent tous leurs déchets dans la rue ou dans les canaux de drainage des eaux de pluie:

Ce n’est pas un fait isolé propre à la seule question du cadre de vie. L’incivisme est devenu un fait culturel majeur: «je fais tout ce qui m’arrange, au diable les conséquences pour les autres, pour toutes les communautés, pour la Nation». Une énorme perte de sens de l’autre dans tout ce qu’on fait pourvu que ce soit un moyen de s’en sortir (pour les gens de peu) ou de s’enrichir davantage (pour les nantis). «Bè bi ba bolo» est devenu la grande boussole en matière de comportement dans la société malienne depuis des décennies. Un incivisme hors norme synonyme de perte totale de sens des responsabilités et devoirs envers la société au point de rendre impropre l’utilisation du terme citoyen.

En cause, l’impunité généralisée en raison de:

- La faillite de l’État (Cf. ci-dessous);

- La faillite de la société dans son rôle traditionnel de régulation des comportements qui jurent avec nos valeurs et l’intérêt collectif: outre les autres sanctions, le seul regard de la société sur un individu (sa mise au ban de la société) était une arme dissuasive pour de tels comportements. Aujourd’hui, un nanti coupable de comportements nuisibles pour la collectivité est célébré par les gens dès lors qu’il redistribue, d’une manière ou d’une autre, une partie de sa richesse à la grande masse des gens. Vous avez dû constater assez souvent dans beaucoup de quartiers de Bamako qu’une bonne partie des eaux sales et autres détritus qui jonchent les rues viennent des maisons les plus cossues. Des gens qui ont construit des maisons à 100 millions ou plus sans fosses septiques et puisards, donc sans aucun souci de la santé publique et du bien-être des populations, qui sont traités de «mogo sèbè» (personne soucieuse des autres) parce qu’ils participent financièrement et en présentiel à tous les évènements sociaux (mariages, baptêmes, funérailles, etc.).

Cet incivisme a toujours réduit à néant le peu d’effort entrepris par certains dirigeants de l’État sincèrement engagés pour assainir notre cadre de vie et a renforcé la faillite de l’État dans la prestation du service public de l’assainissement et de la santé publique. Tant qu’il continuera, l’action publique pour l’assainissement du cadre de vie sera du «bogononi» (travail interminable de construction et déconstruction simultanée). La destruction-reconstruction du Kilimandjaro (célèbre tas d’ordures) à Lafiabougou et les nombreuses opérations spéciales d’assainissement de la ville de Bamako à coup de milliards l’illustrent à merveille.

Malheureusement cet incivisme généralisé concerne tous les autres secteurs de la vie économique et sociale (sécurité, économie, santé, etc.) et impacte négativement sur notre capacité à faire aboutir un projet collectif pour la nation.

2) Un État failli au service d’une minorité d’élites dominantes

Une petite élite dominante à la manette de l’appareil d’État (l’État profond) et ses élites alliées (hommes et femmes «d’affaires»; notabilités en tous genres; etc.) qui ont perdu tout souci de la nation (du collectif tout court) et du service public aux populations.

Seuls comptent réellement pour ces élites: leur survie et la perpétuation de leur hégémonie sur la gestion des affaires publiques.

Dès lors, la porte est laissée grande ouverte à toutes sortes d’incivisme ne remettant pas en cause cette survie et cet hégémonisme. Les gens parlent à tort d’État faible, mais ils apprennent à leur dépens que cet État est tout sauf faible quand ils s’attaquent aux préoccupations de ces élites. «Faites tout ce que vous voulez, ma seule ligne rouge est de s’attaquer à ma survie et à mon hégémonie», tel est leur message à la Nation.

Ainsi sont réunies les conditions permissives d’une explosion de l’incivisme dont l’ampleur a conduit à l’impuissance de l’État à y faire face de peur que les mesures prises ne se traduisent par un soulèvement populaire susceptible d’enfanter un changement de régime. Les échecs majeurs de l’État en matière de gestion urbaine en sont les témoignages les plus éloquents: échec dans l’assainissement du cadre de vie; échec dans la maîtrise du lotissement des espaces; échec dans l’occupation des voies publiques par les acteurs du secteur informel de l’économie (petits vendeurs, réparateurs de motos et toutes sortes de prestataires de services).

Les Maliens ont toujours cru et continuent toujours de croire qu’il suffit de changer de régime pour mettre fin aux mauvaises pratiques de gouvernance qui plombent le pays en dépit des nombreux changements de régimes constitutionnels et non constitutionnels intervenus sur plusieurs décennies. Tant que la composition de nos équipes de gouvernants sera dans un jeu de chaises musicales entre les membres de cette petite élite et ses alliés plus préoccupé par leurs intérêts que l’intérêt général avec comme unique boussole «pousse toi pour que je m’y mette», il y a peu de chance de gagner la bataille contre les mauvaises pratiques de gouvernance et vaincre l’énorme insalubrité de nos villes.

Espérons qu’un jour, nous saurons tirer les bonnes leçons de tout ça pour, ensemble, vaincre l’énorme insalubrité de nos villes et bien plus.

Konimba SIDIBÉ, ancien Ministre