AES : L’opportunité historique de cesser de cheminer à tâtons
Tant que nous continuons de suivre la théorie du développement élaborée par les idéologues de l’impérialisme occidental pour bâtir notre conception du monde, nous cheminons à tâtons sur le sentier de la vie, comme des aveugles. Au contraire, si nous mettons nos pensées en ordre et les confirmons par l’expérience, nous sommes sur la bonne voie.
Depuis les indépendances, l’aliénation dont parlait le jeune Marx s’est installée au cœur de nos politiques. Nous avons produit du développement qui ne nous appartenait pas. Nous avons pensé avec des catégories venues d’ailleurs. Nous avons mesuré nos échecs et nos réussites avec la boussole de l’autre. À Bamako, on construisait pour des économies qui ne sont pas les nôtres. Dans le Sahel, on appliquait des recettes de sécurité pensées pour d’autres terrains. Résultat : dette, dépendance, et l’impression de marcher à tâtons sur notre propre terre.
Aujourd’hui, la création de la Confédération des États du Sahel, l’AES, ouvre une brèche. Pour la première fois depuis longtemps, trois pays décident de poser le problème autrement. Ce n’est pas seulement une rupture politique et militaire. C’est surtout une opportunité intellectuelle. L’opportunité de cesser d’être des aveugles
Cette opportunité tient en une phrase : mettre nos pensées en ordre et les confirmer par l’expérience. Mettre nos pensées en ordre, c’est reconnaître que nos urgences s’appellent sécurité des populations, souveraineté alimentaire, emploi des jeunes, transformation de notre or, de notre coton et de notre karité. Ce ne sont pas les priorités d’un manuel importé. Ce sont les priorités de Mopti, de Dori et de Niamey.
Les confirmer par l’expérience, c’est regarder ce qui marche déjà chez nous. C’est la réouverture des écoles à Mopti grâce à la mobilisation des communautés. C’est la femme de Sikasso qui crée de la richesse avec le karité. C’est la tontine qui finance là où la banque hésite. C’est la résilience des jeunes de l’AES qui, sur les réseaux, reprennent en main le récit de leur avenir. Notre expérience n’est pas un handicap. C’est notre laboratoire.
C’est pourquoi ce qu’il faut aux pays africains, c’est apprendre l’art du développement et poser autrement le problème. Apprendre l’art du développement, à l’heure de l’AES, c’est faire un acte philosophique et politique. C’est refuser de copier et choisir d’inventer. C’est arrêter de demander "comment devenir comme eux ?" et commencer à demander "comment vivre dignement, en paix, et en maîtres chez nous ?".
La souveraineté politique que revendique l’AES ne tiendra que si elle s’accompagne d’une souveraineté de la pensée. Sinon nous aurons changé de partenaires, mais nous continuerons de cheminer à tâtons. Avec l’AES, nous avons la possibilité historique d’allumer notre propre lampe. La lampe de l’expérience, du bon sens, et de la fierté.
Le développement n’est pas une technique à importer dans une valise. Avec l’AES, il peut devenir un acte de libération que nous écrivons nous-mêmes.
JOB DIARRA est doctorant en Philosophie. Ses recherches portent sur le Jeune Marx, la question de l’aliénation et les enjeux de souveraineté dans l’espace AES.
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