Tribune: L’Afrique ne peut plus développer son agriculture sans science, sans investissements et sans politiques cohérentes

L’Afrique possède environ 60% des terres arables non exploitées de la planète

24 Août 2026 - 08:43
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Tribune: L’Afrique ne peut plus développer son agriculture sans science, sans investissements et sans politiques cohérentes

L’Afrique possède environ 60% des terres arables non exploitées de la planète. Pourtant, notre continent continue d’importer massivement des produits alimentaires, reste vulnérable aux chocs climatiques et voit des millions de jeunes quitter les campagnes faute d’opportunités économiques viables. Ce paradoxe doit nous interpeller collectivement.

Pendant longtemps, beaucoup de pays africains ont considéré l’agriculture principalement comme un secteur social destiné à assurer la survie des populations rurales. Cette approche a permis de maintenir une certaine stabilité alimentaire, mais elle ne suffit plus face aux défis démographiques, climatiques, énergétiques et géopolitiques du XXIème siècle.

L’Afrique doit désormais considérer l’agriculture comme un secteur stratégique de souveraineté économique, industrielle et technologique.

La réalité est que la productivité agricole africaine reste parmi les plus faibles du monde. Dans plusieurs pays, les rendements céréaliers demeurent largement inférieurs à ceux observés en Asie ou dans certaines régions d’Amérique latine. Pourtant, les solutions techniques existent: semences améliorées, irrigation solaire, agriculture de précision, mécanisation adaptée, gestion intelligente des sols, conservation post-récolte, transformation agroalimentaire locale, plateformes numériques agricoles, recherche génétique, services météorologiques agricoles, etc.

Le véritable problème n’est donc pas l’absence de solutions. Le problème est l’absence d’écosystèmes capables de transformer les innovations scientifiques en richesse économique réelle pour les producteurs.

Dans de nombreux pays africains, les centres de recherche agricole travaillent avec des budgets insuffisants, des équipements obsolètes et des ressources humaines limitées. Les chercheurs produisent parfois des innovations pertinentes qui restent enfermées dans des laboratoires ou dans des projets pilotes sans véritable diffusion à grande échelle.

La recherche agricole ne peut avoir d’impact sans investissements massifs et sans politiques publiques cohérentes.

C’est une erreur stratégique de croire que l’agriculture peut se moderniser uniquement grâce aux initiatives individuelles des producteurs. Aucun grand pays agricole au monde ne s’est développé sans une forte implication de l’État, notamment dans:

• la recherche-développement;

• l’irrigation;

• les infrastructures rurales;

• les routes et la logistique;

• l’accès au crédit;

• la sécurisation foncière;

• la formation technique;

• l’énergie rurale;

• les systèmes de stockage et de transformation.

Les pays asiatiques l’ont compris depuis longtemps. La Chine, l’Inde, le Vietnam ou encore la Corée du Sud ont massivement investi dans la recherche agricole, la vulgarisation et les infrastructures rurales avant de devenir des puissances industrielles et exportatrices.

L’Afrique ne peut pas continuer à importer des modèles sans construire ses propres systèmes adaptés à ses réalités écologiques, sociales et économiques.

L’un des plus grands défis est celui du financement. Malgré les engagements pris dans le cadre du Programme Détaillé pour le Développement de l’Agriculture Africaine (PDDAA/CAADP), peu de pays consacrent effectivement 10% de leurs budgets nationaux à l’agriculture de manière durable et efficace. Les dépenses en recherche agricole restent également insuffisantes dans plusieurs États africains.

Pourtant, investir dans la science agricole n’est pas une dépense improductive. C’est un investissement stratégique à fort rendement économique et social. Chaque amélioration de la productivité agricole produit des effets multiplicateurs:

• augmentation des revenus ruraux;

• réduction de la pauvreté;

• amélioration de la sécurité alimentaire;

• création d’emplois pour les jeunes;

• développement de l’agro-industrie;

• réduction des importations;

• amélioration de la balance commerciale;

• stabilisation sociale.

L’Afrique doit également changer sa manière de concevoir le développement rural. Les villages ne doivent plus être considérés uniquement comme des espaces de production primaire pauvres et marginalisés. Ils doivent devenir des espaces économiques modernes intégrés aux chaînes de valeur nationales et internationales. Cela suppose de placer l’eau et l’énergie au cœur de la transformation rurale.

Sans maîtrise de l’eau, il ne peut y avoir d’agriculture moderne durable. Sans énergie, il n’y a ni pompage, ni conservation, ni transformation, ni industrialisation rurale. C’est pourquoi les politiques agricoles africaines devraient intégrer massivement:

• les systèmes d’irrigation solaire;

• les mini-réseaux énergétiques ruraux;

• les unités locales de transformation;

• les plateformes logistiques;

• les centres de services agricoles mutualisés;

• les technologies numériques adaptées aux petits producteurs.

Le développement de «villages productifs» connectés aux marchés et aux industries pourrait devenir un puissant moteur de transformation économique du continent.

L’Afrique doit aussi mieux valoriser ses universités, ses instituts de recherche et sa jeunesse scientifique. Des milliers de jeunes chercheurs africains talentueux existent, mais beaucoup manquent de moyens, de laboratoires performants ou d’opportunités professionnelles. Certains quittent même le continent, aggravant ainsi la dépendance technologique de nos pays.

La bataille agricole du futur sera aussi une bataille scientifique et technologique.

Enfin, l’Afrique doit éviter un piège majeur: celui de produire davantage sans transformer localement. Une agriculture moderne sans agro-industrie locale risque simplement d’augmenter les exportations de matières premières brutes tout en laissant la valeur ajoutée et les emplois industriels à l’extérieur du continent.

La transformation structurelle de l’Afrique passe donc par une alliance stratégique entre:

• agriculture;

• science;

• énergie;

• industrie;

• finance;

• infrastructures;

• formation;

• politiques publiques cohérentes.

Le temps est venu pour les dirigeants africains, les institutions régionales, le secteur privé, les chercheurs, les banques, les universités et les partenaires techniques de construire ensemble une nouvelle vision de l’agriculture africaine.

Une agriculture fondée non plus sur la survie, mais sur la souveraineté, la productivité, la transformation industrielle et la prospérité partagée.

Car au fond, le véritable défi de l’Afrique n’est pas seulement de produire plus.

Le véritable défi est de transformer la science, l’eau, l’énergie, les terres, les marchés et le génie humain africain en puissance économique durable.

Bamako, février 2026

Par Harouna NIANG,

Économiste/ancien ministre